QUALITÉ
a. ÊTRE.
§ LXXXYI.
C'est par l'être pur qu'on doit commencer, parce que l'être pur est aussi bien pensée pure que l'élément immédiat, simple, indéterminé, et que le commencement ne peut rien être de médiat et d'ultérieurement déterminé.
REMARQUE
Tous les doutes et toutes les objections qu'on peut présenter contre le commencement de la science par l'être pur et abstrait s'évanouiront si l'on réfléchit sur la nature du commencement. On pourra déterminer l'être ou comme moi = moi, ou comme indifférence, ou comme identité absolue, etc. Le besoin de commencer par un principe tout à fait certain, par exemple, par la certitude de soimême, ou par une définition, ou une intuition de l'absolu,
(1) Dem Stoffnach. Stoff veut dire ici la matière, le contenu sensible. Tout est à l'état d'enveloppement et de possibilité dans la conscience sensible.
pourra faire considérer ces formes ou d'autres semblables comme si elles étaient les premières. Mais dans ces formes il y a déjà une médiation, et par conséquent elles ne sont pas véritablement les premières. La médiation consiste à aller d'un premier terme à un second et à sortir de la différence. Si l'on voulait considérer le moi=moi, ou même l'intuition intellectuelle comme constituant vraiment le commencement, on n'aurait dans cette immédiatité pure que l'être (1). Mais, d'un autre côté, on n'aurait plus l'être pur et abstrait, mais l'être, ou la pensée pure, ou l'intuition pure qui contient une médiation.
Si l'on considère l'être comme exprimant un prédicat de l'absolu, on aura la première définition de l'absolu : X absolu est F être. C'est (dans la pensée) (2) la définition la plus élémentaire, la plus abstraite et la plus vide. C'est la définition des Eléates ; mais elle est aussi la définition bien connue, suivant laquelle Dieu serait Y universalité (3) des réalités. Dans cette définition on fait abstraction des limitations qui sont dans toute réalité, de telle façon que Dieu seul serait l'être réel dans toute réalité, ou l'être le plus réel. Comme la réalité contient déjà une réflexion, cette définition exprime ce que Jacobi dit du Dieu de Spinoza, savoir, qu'il est le principe de l'être dans toute existence (4).
(1) C'est-à-dire qu'on n'aurait pas réellement le moi = moi, ou l'intuition intellectuelle, qui sont des termes plus concrets que l'être et qui supposent l'être, mais on aurait l'être, et que c'est parce qu'on les confondrait avec l'être qu'on débuterait par eux.
(2) Ou dans la série des pensées.
(3) Inbegriff.
(4) Et, par conséquent, cette définition n'est pas exactement la même que celle des Eléates, puisque la catégorie de réalité est une catégorie plus con-
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Zasatz 1 . Au début de la pensée nous n'avons que la pensée dans sa pure indétermination, car la détermination contient déjà l'opposition (1); et, au début, il n'y a pas de contraire. L'indétermination que nous avons ici est l'indétermination immédiate; ce n'est pas l'indétermination médiate, la suppression de la médiation, mais c'est l'immédiatité de l'indétermination, c'est l'indétermination qui précède toute détermination, l'indéterminé comme point de départ absolu (2). C'est là ce que nous appelons être. De cet être on ne saurait avoir ni une sensation, ni une intuition, ni une représentation, car c'est la pensée pure, et c'est comme telle qu'il fait le commencement. L'essence aussi est un moment indéterminé (3) ; mais c'est un moment indéterminé qui a traversé la détermination et qui contient la détermination comme un élément supprimé.
Zusatz 2. Les divers degrés de l'idée logique nous les rencontrons dans l'histoire de la philosophie sous forme de systèmes philosophiques qui se succèdent et dont chacun a pour fondement une définition particulière de l'absolu. Ainsi, de même que le développement de l'idée logique se produit comme un passage de l'abstrait au concret, de
crête que celle de l'être. Ce que Hegel veut donc dire c'est que ces définitions Dieu est Vêtre le plus réel (Allerrealste), ou bien : il est le principe de Vêlre dans toute existence, sont, elles aussi, des définitions abstraites et qui ne diffèrent pas beaucoup de celle-ci : Dieu est Vêlre.
(1) Eines und ein anderes : une chose et une autre chose: ceci et cela, c'est-à-dire des termes opposés, des contraires.
(2) Allererstes: le premier de toutes choses, de toute détermination ; l'indéterminée qui précède toute détermination.
(3) Ein Beslimmungsloses. C'est-à-dire que l'essence à son point de départ est, elle aussi, une chose indéterminée ou immédiate, mais d'une immédiatité qui contient la médiation comme un moment subordonné ou supprimé. Voy. sur ce point notre Introduction à la philosophie de l'Esprit, vol. I.
même, dans l'histoire de la philosophie, les systèmes qui sont venus les premiers sont les plus abstraits et, par suite, les plus rudimenlaires. Mais le rapport des systèmes philosophiques qui ont précédé avec ceux qui leur ont succédé est en général le même que celui qui existe entre les degrés de ridée logique qui précèdent et ceux qui suivent, savoir, les systèmes postérieurs enveloppent les antérieurs comme des moments supprimés. C'est là la vraie signification de cette réfutation qui a lieu dans l'histoire de la philosophie d'un système par un autre, et plus précisément d'un système antérieur par un postérieur, réfutation qu'on a souvent si mal comprise. Lorsqu'il est question de la réfutation d'une doctrine philosophique, on n'entend ordinairement cette réfutation que dans un sens abstrait et négatif, c'est-à-dire en ce sens que la doctrine qu'on réfute n'a plus de valeur, et qu'on doit la mettre de côté comme une doctrine vieillie et épuisée. S'il en était ainsi, l'étude de l'histoire de la philosophie serait une bien triste occupation, puisqu'elle nous apprendrait comment, dans le cours du temps, tous les systèmes philosophiques qui se sont succédés ont trouvé leur réfutation. Mais si, d'un côté, on accorde que toutes les philosophies ont été réfutées, on doit, avec tout autant de raison, soutenir, de l'autre, qu'aucune philosophie n'a été réfutée, et même qu'elle ne peut être réfutée. Ce qui est vrai pour deux raisons : d'abord, parce que toute philosophie qui mérite ce nom a pour contenu l'idée en général, et ensuite, parce que chaque système philosophique représente un moment ou un degré pariculier dans le développement de l'idée. Par conséquent, réfuter une philosophie veut dire qu'on a franchi
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ses limites, et que son principe déterminé a été en quelque sorte rabaissé au rôle d'un moment idéal. Ainsi l'histoire de la philosophie, pour ce qui concerne son contenu essentiel, ne roule pas sur le passé, mais sur l'éternel et l'absolument présent, et, en la considérant dans ses résultats, on ne doit pas se la représenter comme un tableau où viennent se dérouler les erreurs de l'esprit humain , mais plutôt comme un Panthéon des formes divines. Ces formes divines sont les différents degrés de l'idée, tels qu'ils apparaissent dans la succession de leur développement dialectique. C'est à l'histoire de la philosophie qu'il appartient de montrer d'une manière plus directe jusqu'à quel point le développement de son contenu, d'un côté, coïncide avec l'idée logique pure, et, de l'autre côté, il s'en écarte. Ici nous devons seulement rappeler que le commencement de la logique est le même que celui de l'histoire proprement dite de la philosophie. Ce commencement nous le trouvons dans la philosophie éléalique, et plus spécialement dans celle du Parménide qui a conçu l'absolu comme être, car il dit : l'être est, et le non-être n'est pas. C'est pour cette raison qu'on doit considérer cette philosophie comme constituant le vrai commencement de la philosophie, car la philosophie en général est la connaissance spéculative (1), et c'est ici que la pensée pure s'est pour la première fois fermement affirmée, et qu'elle s'est prise ellemême pour objet.
L'homme a sans dou(e pensé dès l'origine, car ce n'est
(1) Denkendes Erkennen : la connaissance pensante, la connaissance qui s'est élevée à la pensée, et qui se meut dans la pensée. Voyez sur ce point Grande logique, vol. I, p. 86. (Édition 1833.)
que par la pensée qu'il se distingue des animaux ; mais 1 lui a fallu des milliers d'années pour arriver à saisir la pensée dans sa pureté, et en même temps comme principe absolument objectif. Les Éléates sont considérés comme des penseurs hardis, et, comme tels, on les admire. Mais on ajoute ordinairement à cette admiration indéterminée la remarque que ces philosophes sont allés trop loin lorsqu'ils n'ont voulu reconnaître pour vrai que l'être, et qu'ils ont refusé toute vérité à tout ce qui à côté de l'être fait l'objet de notre conscience. On a sans doute raison de dire qu'il ne faut pas s'arrêter au simple être. Mais il est tout aussi irrationnel de considérer l'autre contenu de notre conscience comme s'il se trouvait en quelque sorte à côté ou hors de l'être, ou comme quelque chose qui vient s'ajouter à l'être du dehors. Le vrai rapport consiste au contraire en ceci, que l'être comme tel n'est ni un terme fixe, ni le terme dernier, mais qu'il se change en son contraire, lequel, considéré aussi dans son état immédiat, est le nonêtre. Le vrai est donc que l'être est la première pensée pure; de telle sorte que si l'on ajoute un autre point de dé-, part, — le moi = moi, ou l'indifférence absolue, ou même Dieu, — on aura une représentation, mais on n'aura pas une pensée ; et, considéré dans son contenu spéculatif, ce point de départ sera précisément l'être (1).
(1) C'est-à-dire que dans le contenu spéculatif (Gedatikeninhalt, le contenu en tant que pensée et pensé) on ne trouvera, au point de départ, que l'être, et que si en prenant pour point de départ, par exemple, lemoi=moi, ou Croit avoir autre chose que Pêlre, c'est qu'on se représente le point de départ, et qu'on ne le pense pas.