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XCIV

C'est là l'infinité fausse (2) ou négative, en ce qu'elle ne contient que la négation du fini, lequel se reproduit sans cesse, et qui, par conséquent, n'est nullement supprimé : ou, ce qui revient au même, cette infinité exprime que le lini doit être supprimé, mais elle ne le supprime point. Le progrès indéfini (3) se borne à répéter la contradiction que contient le fini, savoir, que le fini est tout aussi bien le quelque chose que son contraire, et qu'il est l'alternation incessante et réciproque de ces déterminations.

Zusatz. Lorsqu'on laisse subsister l'un hors de l'autre les moments de l'existence, le quelque chose et l'autre, on a ceci : le quelque chose devient l'autre, et celui-ci est lui aussi le quelque chose, lequel en tant que quelque chose se change à son tour (4), et ainsi à l'infini. Mais ce progrès indéfini n'est point le vrai infini, lequel consiste bien plutôt à demeurer en soi-même dans son contraire, ou, si on l'énonce sous forme de processus, à s'atteindre soi-même dans son contraire. Il est de la plus haute importance de bien saisir la notion de la vraie infinité, et de ne pas s'arrêter à

(1) Qui n'est plus le premier Anderes (le premier quelque chose d'autre), mais le second dans la série des termes qui forment le progè» indéfini.

(2) Schlechte : mauvaise, qui n'est pas la vraie.

(3) Der Progress ins Unendliche : le progrès à l'infini. r(4) En l'autre.

la fausse infinité du progrès indéfini. Lorsqu'on parle de l'infinité de l'espace et du temps, c'est d'abord au progrès indéfini qu'on a l'habitude de s'arrêter. On dit, par exemple, tel temps, le présent, et l'on va ensuite en avant et en arrière, au delà de celte limite. îl en est de même à l'égard de l'espace sur l'infinité duquel des astronomes à l'esprit inventif nous débitent une foule de déclamations vides. On ajoute aussi d'habitude que la pensée doit succomber en considérant une telle infinité. Cette remarque est vraie. Mais elle est vraie parce que nous nous lassons d'alleren avant dans la contemplation de cet objet, non à cause de sa sublimité, mais à cause de l'ennui qui l'accompagne. Il est ennuyeux, en effet, de se plonger dans la contemplation de ce progrès infini qui ne fait que reproduire sans cesse la même chose. On pose une limite, puis on la franchit, puis on pose une autre limite, et ainsi à l'infini. Ici on n'a qu'une alternation superficielle détenues qui ne sortent pas du fini. Lorsqu'on s'imagine qu'en entrant dans cette infinité on s'affranchit du fini, on n'a dans le fait que la délivrance delà fuite. Mais celui qui fuit n'est point libre, car en fuyant il est toujours conditionné par ce devant lequel il fuit. On pourra ajouter avec raison qu'on ne peut atteindre l'infini 5 mais cela vient de ce qu'on veut que l'infini ne soit que quelque chose d'abstractivement négatif (1). Mais la philosophie ne s'occupe pas de ces objets vides, et qui reculent indéfiniment devant la pensée (2). Ce qui fait l'objet de

(1) Tandis que le vrai infiai est la négation concrète, la négation de la négation.

(2) Bloss Jenseitigen : des objets placés au delà ou au-dessus de sa sphère, de la sphère de la pensée philosophique.

ses recherches c'est toujours l'être concret et absolument présent. On a aussi posé le problème philosophique sous cette forme : comment l'infini s'est-il décidé à sortir de lui-même? A cette question, qui présuppose uneopposition inconciliable de l'infini et du fini, il n'y a qu'à répondre que cette opposition n'a point de vérité (1), et qu'en réalité l'infini sort et ne sort pas éternellement de lui-même. — En outre, lorsque nous disons que l'infini est le non fini, nous énonçons une proposition qui contient au fond le vrai sur ce point, car le non fini, par là que le fini est lui-même le premier être négatif, est la négation de la négation, la négation identique avec elle-même, et partant la vraie affirmation (2).

L'infinité de la réflexion dont il est ici question n'est qu'un effort pour atteindre la vraie infinité, un intermédiaire malheureux (3). C'est en général ce point de vue que la philosophie a adopté dans ces derniers temps en Allemagne. Ici le fini doit seulement être supprimé, et l'infini ne doit pas seulement être un être négatif, mais aussi un être positif. Il y a dans ce devoir être l'impuissance de celui qui reconnaît qu'un objet est rationnel et légitime, et qui avoue en même temps qu'il ne peut l'atteindre. Relativement à la morale, la philosophie de Kant et celle de Fichlc

(1) Ein Unwahres ist.

(2) Le non-fini (Das Nichtendlich) contient d'abord la limitation ou la négation qui est dans le fini, et, déplus, il contient la négation par laquelle il nie le fini, et il contient le fini et sa négation comme un moment de luimême. Il est donc la négation de la négation, et partant la vraie affirmation, ou le vrai infini.

(3) Ungluckseliges Miltelding : une chose moyenne malheureuse. C'est une chose moyenne, et comme un expédient malheureux, puisque ce n'est ni le fini ni l'infini véritable.

ne sont pas allées au delà du point de vue de ce qui doit être. S'approcher indéfiniment des lois de la raison, c'est là la limite extrême à laquelle on est arrivé sur cette voie. On a aussi fondé sur ce postulat l'immortalité de l'âme.

§ XCY.

y. Ce qui se trouve en réalité dans ce rapport c'est que le quelque chose devient autre chose, et que l'autre chose devient autre chose (1). Quelque chose est en rapport avec un contraire, qui est déjà un contraire à l'égard de luimême; de telle sorte que le terme où l'on passe est tout à fait le même que le terme qui passe, les deux termes n'ayant qu'une seule et même détermination, et n'en ayant

(J) Das Etwas zu Anderem und das Andere uberhaupt zu Anderem tvird. Il faut remarquer que Hegel dit ici, d'abord, que quelque chose devient autre chose, et qu'au lieu de dire ensuite, comme il semble qu'il aurait dû dire, qu'autre chose devient, à son tour, quelque chose, il dit ; autre chose devient autre chose. C'est précisément qu'ici on n'a plus le passage alterné du quelque chose à autre chose, et d'autre chose au quelque chose, qui est le mouvement de la fausse infinité, mais on a un passage du même au même, ou, ce qui revient au même, de l'autre à l'autre, c'est-à-dire qu'on n'a plus le passage d'un contraire à l'autre contraire qui est et demeure extérieur au premier, mais qu'on a un contraire (et il faut noter que ce contraire n'est pas V Etwas, le quelque chose, mais YAnderes, Vautre chose, par cela même que le quelque chose est déjà dans Vautre chose), qui est à lui-même son propre contraire, ou, si l'on veut, qui est le contraire de lui-même au dedans de lui-même; de sorte que l'on n'a plus deux termes qui, tout en passant l'un dans l'autre, gardent chacun un élément immédiat et sa différence, — son en-soi, — mais on a un seul et même terme, une unité où l'autre est à la fois l'autre de lui-même et l'autre de l'autre ; et par suite on n'a plus Vétreen soi, c'est-à-dire on n'a plus la première opposition ou la première négation, mais on a l'être qui a posé cette négation, qui l'a posée eu luimême et pour lui-même, et qui par cela même les nie, et par cette négation, qui est la négation de la négation, est pour soi, on a, en un mot, Yêtre-pour-soi.

pas d'autre, savoir, celle d'être autre chose (1), dételle façon que le quelque chose en passant dans son contraire ne fait que passer en lui-même. Et c'est ce rapport qui consiste à passer dans son contraire, et, en passant dans son contraire, à ne passer qu'en soi-même, qui constitue la vraie infinité. Ou bien, en considérant ce rapport négativement, on peut dire que ce qui change c'est l'autre, qui devient l'autre de l'autre (2). Parla se trouve ramené l'être, mais Fêtre comme négation de la négation, c'est-à-dire Yêtrepour-soi (3) .

REMARQUE

Le dualisme qui rend insurmontable l'opposition du fini et de l'infini ne fait pas cette simple remarque que d'après cela l'infini ne sera que l'un des deux côtés, qu'il ne sera qu'un terme particulier, et que le fini sera l'autre terme particulier. Mais un infini qui n'est qu'un être particulier, qui n'est qu'à côté du fini, et qui par cela même a dans le fini sa limite, n'est pas ce qu'il doit être, il n'est pas l'infini, mais simplement le fini. — Dans un rapport où l'on place le fini d'un côté et l'infini de l'autre, où le

(1) Ein Anderes zu syen : c'est-à-dire d'être autres qu'eux-mêmes, et d'êlra autres qu'eux-mêmes eu étant chacun en lui-même son contraire..

(2) C'est-à-dire que si l'on considère ce mouvement, ce devenir par son côté négatif, par le côté de l'autre (et on peut le considérer ainsi par la raison que l'autre contient VEtwas), ce qui changera ce sera l'autre ; mais dans ce changement l'autre devient l'autre de l'autre (Das Ânderp des Anderen), ce qui revient à dire que l'autre ne devient pas l'autre d'un autre que lui-même, mais l'autrede lui-même.

(3) Ici on peut se rendre compte de l'expression hégélienne en et pour soi. Elle exprime Punité concrète, ou l'idée proprement dite. Car l'idée contient Yen soi, ou le moment de l'opposition et de la fiait é comme un moment né-

li2S LOGIQUE. PREMIÈRE PARTIE.

fini est de ce côté, et l'infini de l'autre côté, on accorde au fini la même importance et la même indépendance qu'à l'infini ; on fait du fini un être absolu, un être qui dans ce dualisme se suffit à lui-même. On craint que si l'infini, pour ainsi dire, touche le fini, il ne l'annule. Ainsi il ne doit point le toucher, et il faut qu'ils soient séparés par un pont, par un abîme infranchissable, et que l'infini se tienne au delà et le fini en deçà de la limite. La doctrine qui prétend s'élever au-dessus de toute métaphysique en maintenant cette séparation du fini et de l'infini ne fait au fond que se mouvoir dans la sphère de l'entendement le plus ordinaire. Il lui arrive précisément ce qui a lieu dans le progrès indéfini. On accorde d'abord que le fini n'est pas en et pour soi, qu'il ne possède pas une réalité indépendante, qu'il n'est pas l'être absolu, mais qu'il n'est qu'un être qui passe, et puis l'on oublie tout cela, et l'on place le fini en face de l'infini en le séparant absolument de lui, et en se le représentant comme subsistant par lui-même et comme affranchi de toute limitation. — Ainsi la pensée qui croit par là s'élever à l'infini arrive à un résultat opposé à celui auquel elle vise ; elle arrive à un infini qui n'est que le fini ; et quant au fini qu'elle croit avoir, pour ainsi dire, laissé derrière elle, elle ne cesse pas de le reproduire, et d'en faire un être absolu.

En considérant de cette façon ce qu'il y a de faux dans la manière dont l'entendement conçoit le rapport du fini et de l'infini (on pourra utilement consulter ce que dit sur ce point Platon dans le Philèbe), on sera ici aussi facilement amené à exprimer ce rapport par les propositions : le fini et l'infini ne font qu'un ; le vrai, ï infinité véritable

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est l'unité du fini et de V infini. Ce que nous avons l'ait observer relativement à l'unité de l'être et du non-être s'applique également à ces propositions, savoir, que si, d'un côté, elles contiennent une pensée vraie, elles sont, d'un autre côté, inexactes et équivoques. On pourrait ensuite leur adresser le reproche de limiter l'infini, de rendre l'infini fini. Car le fini y apparaît comme s'il subsistait encore; il n'y est pas expressément marqué comme supprimé.— Eu outre, on pourra faire observer que si le fini, étant posé comme ne faisant qu'un avec l'infini, ne peut demeurer tel qu'il est hors de cette unité, et il faut que sa nature soit au moins modifiée (semblable à l'alcali qui en se combinant avec l'acide perd de ses propriétés), l'infini aussi devra subir le même sort, et dans sa négation (1) il se trouvera lui aussi émoussé par son contraire (2). C'est là, en effet, ce qui arrive à l'infini abstrait et exclusif de l'entendement. Mais le véritable infini ne se comporte pas comme l'acide exclusif (3), car il garde sa nature (4). La négation de la négation n'est pas une neutralisation, mais l'infini est la vraie affirmation, et il n'y a que le fini qui soit supprimé.

Avec Y être-pour-soi se produit la détermination de

(1) Als das Négative: en tant qu'il est l'être, le terme négatif, c'est-àdire en tant qu'il nie le fini.

(2) An dem Andern abgestumpft : le fini qui se combinant avec l'infini l'émousse.

(3) Einseitige. L'alcali est exclusif, c'est-à-dire limité, fini, parce que s'il modifie l'alcali, il subit à son tour l'action de l'alcali, et ii se trouve lui aussi modifié.

(4) Es erhidt sich : il se conserve, il ne perd rien de sa nature, à la différence de l'alcali.

Yidéalité (1). L'existence, considérée d'abord seulement suivant son être ou son affirmation, a une réalité (§ 91), et, par conséquent, la finité aussi est d'abord déterminée comme ayant une réalité. Mais c'est bien plutôt son idéalité qui fait la vérité du fini. Par cette raison même l'infini de l'entendement, qui n'étant placé qu'à côté du fini est luimême un des deux termes finis, est un faux infini, un moment de l'infini véritable. Cette idéalité du fini (2) est le principe fondamental de la philosophie, et toute vraie philosophie est, par conséquent, un idéalisme. Ce qu'il importe à cet égard c'est de ne pas confondre l'infini avec l'être particulier et fini.— C'est pour cette raison que nous avons ici insisté sur cette différence d'où dépend la notion fondamentale de la philosophie, l'infini véritable (3). Et cette différence ressort des considérations que nous venons d'exposer dans ce paragraphe, considérations bien simples et par cela même peut-être inaperçues, mais qui n'en sont pas moins irréfutables.

(1) Les catégories précédentes sont les catégories du fini, c'est-à-dire elles sont bien des moments de l'idée, mais de l'idée qui pose la différence et l'opposition, lesquelles constituent la sphère delà finité. Dans le Fursichseyn l'idée se produit pour la première fois comme idée véritable, c'est-à-dire dans son unité, et dans son unité véritable et concrète. C'est en ce sens qu'avec Têtre-pour-soi paraît aussi l'idéalité.

(2) C'est-à-dire cette nature du fini qui fait que le fini n'est qu'un moment de l'idée, et que c'est dans l'idée qu'il trouve sa vérité.

(3) Car la notion de la philosophie est la notion infinie, ou la notion de l'infini.

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c. l'être-pour-soi.

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