MESSIEURS
<c Puisque c'est aujourd'hui que je viens, pour la première fois, occuper dans cetle université la chaire de professeur de philosophie, à laquelle m'a appelé la fâveur de Sa Majesté le Roi , permettez-moi de vous
(1) Ce discours accompagne l'édition de l'Encyclopédie publiée par les disciples et les amis de Hegel, après sa mort. Outre son importance pour l'histoire de la philosophie hégélienne^ il fait connaître, jusqu'à un certain point, la manière dont Hegel exposait ses pensées dans sa chaire. C'est là ce qui m'a engagé à le donner.
T. I. il
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dire, dans ce discours préliminaire, que je considère comme une circonstance enviable et heureuse pour moi d'être entré dans un plus vaste champ d'activité académique, et d'y être entré ici, et dans le moment actuel. Pour ce qui concerne le temps, des circonstances paraissent se produire, au milieu desquelles la philosophie peut espérer d'attirer la même attention, de se voir entourée du même amour qu'autrefois , et de faire entendre sa voix, naguère muette et silencieuse. C'étaient, d'une part, les nécessités du temps qui donnaient naguère une si grande importance aux mesquins intérêts de la vie de tous les jours ; et, d'autre part, c'étaient les intérêts plus élevés de la réalité, les luttes, qui avaient pour objet de rétablir, et d'affranchir l'Etat, et la vie politique des peuples, qui s'étaient emparés de toutes les puissances de l'esprit, de l'énergie de toutes les classes, ainsi que de tous les moyens extérieurs ; de façon que la vie intérieure de l'esprit ne pouvait obtenir le calme et le loisir convenables. L'esprit du monde, absorbé qu'il était par la réalité, et déchiré au dehors, ne pouvait se replier sur lui-même, et jouir ainsi de lui-môme dans son propre élément. Mais puisque ce torrent de la réalité est maintenant brisé, et que le peuple allemand a rétabli cette nationalité, qui est le fondement de toute vie réelle (1), le temps est aussi arrivé où à côté du gouvernement du monde extérieur, on pourra voir s'élé-
(\) Lebendigen Lehem» Vie Vivante, car la vie est incomplète là où il n'y à ni état, ni nationalité.
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ver dans l'Etat le libre royaume de la pensée. Et l'esprit a déjà manifesté sa puissance en ce qu'il n'y a que les idées, et ce qui est conforme aux idées qui peut aujourd'hui se maintenir, et que rien n'a une valeur qui ne peut se justifier devant l'intelligence et la pensée. Et c'est surtout cet Etat qui m'a aujourd'hui adopté, qui doit à sa prépondérance intellectuelle d'avoir acquis une influence légitime dans le monde politique et réel , et de se trouver l'égal, en importance et en indépendance, à des Etats qui le surpassaient par leur puissance matérielle. C'est ici % que la science se développe et grandit comme un des moments essentiels de la vie de l'Etat. C'est dan^ cette université, qui est l'université du centre de l'Allemagne, que la science, qui est le centre de toute éducation de Tesprit, de toute science et de toute vérité, la philosophie, veux-je dire , doit trouver sa place véritable , et être étudiée avec plus d'ardeur. Mais à côté de cette vie spirituelle, qui est l'élément fondamental de l'existence d'un Etat, nous avons vu commencer ce grand combat où les peuples se sont associés à leurs chefs pour assurer leur indépendance et la liberté de la pensée, et pour secouer le joug d'une domination violente et étrangère. C'est là l'œuvre de la puissance intérieure de Tesprit, en qui s'est réveillée la conscience de son énergie, et qui, daos ce sentiment, a arboré son drapeau, et a manifesté sa puissance dans la réalité. Nous devons considérer comme un bien inestimable que notre généra-»
ration ait vccu^ et agi dans ce sentiment où se trouvent concentrés tout droit, toute moralité et toute religion. C'est par ces entreprises vastes et profondes que l'esprit s'élève à sa dignité, que ce qu'il y a de vulgaire dans la vie et d'insignifiant dans les intérêts s'efface, et que les opinions et les vues superficielles sont mises à nu et s'évanouissent. C'est cette pensée sérieuse qui , en s'emparant de l'âme , forme le vrai terrain sur lequel se meut la philosophie. La philosophie est impossible là où la vie est absorbée par les in- . térêts et les nécessités de tous les jours, et où dominent des opinions vaines et frivoles. Dans l'âme que ces nécessités et ces opinions ont asservie, il n'y a plus de place pour cette activité de la raison qui recherche ses propres lois. Mais ces pensées frivoles doivent disparaître, lorsque l'homme est obligé de s'occuper de ce qu'il y a d'essentiel en lui, et que les choses en sont venues à ce point que toute autre occupation est, à ses yeux , subordonnée à celle-là, ou, pour mieux dire, n'a plus de valeur pour lui. C'est sur cette occupation que nous avons vu se concentrer la pensée et l'énergie de notre temps, c'est ce noyau, si l'on peut dire ainsi, que nous avons vu sefortoer, dont les développements ultérieurs, politiques, moraux, religieux et scientifiques, ont été confiés à la génération actuelle* ce Quant à nous, notre tâche et notre mission consistent à développer, en leur imprimant la forme philosophique, ces éléments essentiels que les temps modernes ont vu se reproduire avec une force et une
jeunesse nouvelle. Ce rajeunissement de Tesprit, qui s'est d'abord manifesté dans Taction et dans la vie politique, va en se manifestant maintenant dans les besoins plus sérieux et plus importants encore de la vie morale et religieuse, dans ce besoin de recherches solides , et dans cette curiosité philosophique, qui ont pénétré dans tous les rapports de la vie. Le besoin le plus sérieux est le besoin de connaître la vériteu Ce besoin, par lequel l'être spirituel se distingue de Têtre purement sensible, est par là même le besoin le plus profond de l'esprit, et,. partant, un besoin universel. C'est aux préoccupations sérieuses de nos temps qu'on doit le réveil de ce besoin, qui est surtout la marque distinctive de Tesprit allemand. Chez les autres nations on cultive toujours la philosophie, ou, pour mieux dire, on y trouve toujours son nom; mais si le nom subsiste, le sens et la chose ont changé, ou disparu, de façon qu'elle n'y est plus qu'à l'état de souvenir, ou de pressentiment. C'est en Allemagne que cette science s'est réfugiée et qu'elle vit. C'est à nous qu'a été confiée la garde de cette lumière divine, et c'est notre devoir de l'entourer de nos soins, de la nourrir, et d'empêcher par là que ce que l'homme possède déplus élevé, la conscience de son essence, ne périsse. Cependant, même en Allemagne, ces habitudes superficielles et vulgaires qui avaient prévalu avant cette renaissance de l'esprit, ont pris une telle racine, qu'il en est encore aujourd'hui qui affirment, et qui prétendent démon*
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trer quMl n'y a pas de connaissance de la vérité, que Dieu, l'essence du monde et de l'esprit, est un être inconcevable et incompréhensible. On doit, suivant eux, s'en tenir à la religion, et la religion doit s'en tenir à la croyance, au sentiment et à un pressentiment obscur de son objet, et ne point aspirer à une connaissance rationnelle delà vérité. Suivant eux, la connaissance ne s'applique pas à l'absolu, à Dieu, et à ce qu'il y a de vrai et d'absolu dans la nature et dans l'esprit, mais à l'être négatif, puisqu'ils prétendent que ce qui peut être connu n'est pas le vrai , mais le faux , c'est-à-dire l'être contingent et périssable ; que ce qui fait l'objet de la science, c'est l'élément extérieur ou historique, les circonstances accidentelles, au milieu desquelles cette prétendue vérité s'est manifestée, et que même de telles recherches ne doivent être que des recherches purement historiques, c'est-à-dire des recherches qui se bornent à étudier, à l'aide de l'érudition et de h critique, le côté extérieur des événements, car pour le contenu et le sens interne de ces événements , nous ne devons pas, disent-Us, nous en occuper. Ils sont allés aussi loin que Pilate , le proconsul de Rome, qui, ayant entendu le Christ prononcer le mot vérité^ lui demanda : « Qu'est-ce que la vérité ? » comme quelqu'un qui sait à quoi s'en tenir sur ce sujet, qui sait, veux-je dire, qu'il n'y a pas de connaissance de la vérilé. Et ainsi, cet abandon de la recherche de la vérité qui, de tous temps , a été regardé comme la marque d'un esprit vulgaire et étroit, est aujourd'hui
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considéré comme le triomphe de l'esprit. Autrefois le désespoir de la raison était accompagné de douleur et de tristesse ; mais Ton vit bientôt Tindififérence morale et religieuse, suivie de près d'un mode de connaître superficiel et vulgaire, qui se donna le nom de connaissance explicative (1), reconnaître franchement et sans s'émouvoir Timpuissance de la raison , et me ttre son orgueil dans Toubli complet des intérêts les plus élevés de Tesprit. De nos jours , la prétendue philosophie critique est venue prêter son appui à cette doctrine, en ce qu'elle assure avoir démontré que nous ne pouvons rien savoir touchant l'éternel et l'absolu. Getteprétendue connaissance s'est cependant attribué le nom de philosophie, et il n'y a rien qui soit aussi bien venu des esprits et des caractères superficiels, rien que ceux-ci n'accueillent avec plus d'empressement que cette doctrine de l'impuissance de la raison, par laquelle leur propre ignorance et leur propre nullité prennent une importance, et devien-
(1) Aufkktrun^, explication, éclaircissement. — On comprend généralement sous cette dénomination les écoles théologiques qui, n^ayant aucun système philosophique, et repoussant même la connaissance philosophique, c*est-à-dire la connaissance objective et absolue, prétendent qu*il faut se borner à éclaircir, ou expliquer les choses en général et le christianisme en particulier. Gomme si Ton pouvait éclaircir quoi que ce soit sans les principes, et sans des principes absolus! — Mais on comprend plus particulièrement sous cette dénomination les théologiens ou les philosophes qui, en partant de données incomplètes, et en se fondant sur certaines notions exclusives de Tentendement, ramènent le christianisme k la morale, ou au déisme, et faussent par Ik la notion du christianisme, et surtout sa doctrine deT la trinité, du péché et de la rédemption, au lieu de la saisir d^ns \e^ éléments essentiels qui la composent et dans son unité,
nent comme le but de tout effort et de toute aspiration intellectuelle. Que la connaissance de la vérité nous est refusée, et que ce qui nous est donné de connaître c'est l'être contingent et phénoménal, voilà la doctrine qui a fait, et qui fait toujours du bruit, et qui a la haute main dans la philosophie. On peut dire que jamais, depuis le temps où elle a commencé à tenir un rang distingué en Allemagne, la philosophie ne s'était présentée sous un aspect si fâcheux, parce que jamais une telle doctrine, un tel abandon de la connaissance rationnelle n'avait pris de telles proportions, et ne s'était montré avec autant d'arrogance. Et c!est une doctrine qui, d une période qui n'est plus, s'est pour ainsi dire traînée jusqu'à nos jours, bien qu'elle soit en opposition avec un sentiment plus profond de la vérité, et les besoins substantiels de l'esprit nouveau. Quant à moi, c'est l'aurore de cet esprit que je salue et j'invoque, et ce n'est que de cet esprit que j'ai à m'occuper, puisque je maintiens que la philosophie a un objet, un contenu réel, et que c'est ce contenu que je veux exposer et mettre sous vos yeux. Mais c'est surtout à l'esprit de la jeunesse que je fais appel , car la jeunesse est ce temps heureux de la vie où l'on n'est pas encore engagé dans les fins limitées de la nécessité extérieure, où l'on peut s'occuper librement de la science, et l'aimer d'un amour désintéressé, où l'esprit, enfin, n'a pas encore pris une attitude négative et superficielle vis-à-vis de la vérité, et ne s'est pas égaré
dans des recherches critiques, vides et oiseuses (f ). Une âme encore saine et pure éprouve le besoin d'atteindre à la vérité, et c'est le royaume de la vérité que la philosophie habite, qu'elle fonde, et auquel nous participons en la cultivant. Tout ce qu'il y a de vrai, de grand et de divin dans la vie, est l'œuvre de l'idée; et l'objet de la philosophie consiste à saisir l'idée dans sa forme véritable et universelle. Dans la nature, l'œuvre de la raison est enchaînée à la nécessité. Mais le royaume de l'esprit est le royaume de la liberté. Tout ce qui forme le lien de la vie humaine, tout ce qui a un prix pour l'homme est d'une nature spirituelle, et ce royaume de l'esprit n'existe que par la conscience du vrai et du bien , c'est-à-dire , par la connaissance des idées. .
« J'ose désirer et espérer qu'il me sera donné de gagner et de mériter votre confiance en parcourant la voie dans laquelle nous allons entrer. Mais ce que je vous demande aujourd'hui, c'est d'y apporter la confiance dans la science, et la foi dans la raison. L'amour de la vérité et la foi dans la puissance de l'esprit sont la première condition de la recherche philosophique. L'homme doit avoir le sentiment de sa dignité, et s'estimer capable d'atteindre aux plus hautes vérités. On ne saurait rien penser de trop grand de la grandeur et de la puissance de l'esprit.
(1) GahalUoaen, sans contenv. — Il fait allusion à la philosophie cri. tique.