‹ Logique de Hegel (volume 2)Chapitre 20 sur 72 · SU · texte numérisé non relu

SU

La philosophie peut d'abord se définir d'une manière générale, rinvestigation des choses par la pensée. S'il est exact de dire — ^t il Test en effet — que rhomme se distingue des animaux par la pensée, tout ce qui est humain n'est tel, que parce qu'il est rœuvre de la pensée. Mais comme la philosophie constitue un mode particulier de la pensée, mode à l'aide duquel la pensée devient connaissance, et connaissance qui pénètre dans l'intimité des choses, la pensée philosophique a, par cela même , un caractère spécial qui la distingue de toute autre activité humaine, bien que les produits de la pensée humaine soient les produits d'une seule et même pensée. Car la pensée demeure identique à elle-même, et ses différences viennent de ce que la conscience, qui a son fondement dans la pensée, ne prend pas d'abord la forme de la pensée, mais du sentiment, de l'intuition et de la représentation , manières d'ôtre de l'esprit, qui ne se distinguent de la pensée que par la forme (1).

(0 Conf. sur ce point mon /nf rodMcf ion , chap. XTII.

202 mTRODOcnoN de hegel.

REMAROCfi.

C'est une ancienne opinion et une maxime vul«gaire que l'homme ne se distingue de la brute que par la pensée. C'est là^ en effet , une maxime vulgaire, et l'on doit s'étonner de se voir obligé de rappeler une si vieille croyance. Et cependant il faut la rappeler, en présence du préjugé de notre temps qui sépare le sentiment et la pensée au point de les cour sidérer comme opposés et hostiles, et qui prétend que le sentiment, et surtout le sentimaat religieux, perverti et comme souillé par la pensée, menace de s'éteindre, et que la religion et la piété n'ont nullement leur fondement et leur racine dans la pensée. L'on oublie en cela que l'homme seul est apte à la vie religieuse, et que lai religion n'est pas échue en partage aux animaux, pas plus que la moralité et la justice (!)•

En séparant la religion et la pensée, on s'accoutume à déprécier cette sorte de pensée qu'on peut appeler réflexion ou pensée réfléchie^ dont les pen-

(1) crest-à-dire qne Thomme ne possède la moralité, la justice, etc., que parce qu'il pense, en entendant ici par pensée cette activité supérieure , par laquelle il connaît Téternel et Tabsoln, qui sont le fordement de la religion, de la justice , etc.; tandis que les animaux qui possèdent cette forme inférieure et obscure de la pensée, que Ton nomme sentiment ou senaUnUié, ne connaissent, ni la religion, ni la moralité.

nrmoDUcnoN de hegel. 203

sées diverses forment le conteua, et qui a ponr objet d'élever ce dernier à la conscience de lui-même. Le peu de soin que Ton met à rechercher et à déterminer le caractère spécial qui distingue la pensée philosophique, est ce qui attire à la philosophie les plus violents reproches et les plus graves difficultés.

Puisque l'homme est fait pour la religion, la moralité et la justice, et qu'il n'est tel, que parce qu'il est une substance pensante, la pensée — qu'elle prenne, d'ailleurs, la forme du sentiment, de la croyance, ou de la représentation — ne peut être frappée d'impuisssgice dans ses rapports avec ces objets, qui, du reste, sont un témoignage vivant de son activité et de son œuvre. Tout au contraire, ces sentiments et ces représentations ne peuvent devenir de vraies connaissances qu'à la condition d'être déterminés et façonnés par la pensée. Et c'est la pensée qui , en s'appliquant à ces modes divers de la conscience, engendre la réflexion , le raisonnement, etc., et enfin la philosophie.

Il y a, à ce sujet, une erreur qui a bien souvent prévalu, et qui consiste à considérer la pensée réfléchie comme la condition, ou plutôt comme la seule source de la connaissance. C'est à cela qu'il faut attribuer l'importance que l'on attache — et maintenant plus que jamais — aux preuves métaphysiques de l'exislence de Dieu ; comme si la croyance et la conviction de cette existence dépendaient exclusivement

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de cette connaissance rcflccbie. C'est comme si Ton disait qu'on ne peut manger que lorsqu'on connaît la composition chimique, végétale et zoologique des aliments , ou qu'on ne doit faire la digestion avant d'avoir achevé l'étude de Tanatomie et de la physiologie. S'il en était ainsi, ces sciences seraient dans leur domaine, comme la philosophie dans le sien, non-seulement utiles, mais absolument nécessaires, ou, pour mieux dire, elles seraient tellement nécessaires qu'elles n'existeraient pas du tout.

SIIL

Le contenu de la conscience, de quelque nature qu'il soit, peut se déterminer comme sentiment , comme intuition, comme image, représentation, but, devoir, ou comme pensée, notion, etc. Ce sont là des formes diverses d'un seul et môme contenu, soit qu'on pense, soit qu'on veuille ou qu'on sente un objet; qu'on ait une pensée sans ou avec mélange de sentiment, ou un sentiment sans ou avec mélange de pensée. Dans chacune de ces formes, ou dans leur mélange,le contenu constitue l'objet de la conscience. Mais, en pensant cet objet, les déterminations propres de chacune de ces formes se glissent dans son contenu, ce qui fait que l'objet semble se multiplier, et que ce qui est identique en soi paraît se différencier.

IlEMARQUE.

Comme les sentiments , les intuitions, les désirs, les volitions, etc., lorsqu'ilsne dépassent point les limites de la conscience (1), peuvent être nommés des représentations y Ton peut dire, en général, que la philosophie a pour objet de mettre à la place des représentations, des pensées , des catégories et surtout des notions. Les représentations peuvent être considérées, en général, comme des métaphores (2) des pensées et des notions. Une suffit pas d'avoir des représentations pour connaître la pensée intime qui en fait le fondement, c'est-à-dire la notion. Mais c'est aussi autre chose posséder des pensées et des notions, et autre chose savoir quels sont les représentations, les intuitions et les sentiments qui leur correspondent.

(0 Cest 'à-dire qu'il ne suflSt pas d'avoir la conscience d'une chose pour en saisir la notion, parce qu'en ce cas l'on a plutôt sa représentation que sa notion. On conçoit la notion, mais on ne peut se la représenter, et l'acte par lequel on saisit la notion d'une chose, élève la pensée au-dessus de la sphère de la conscience, puisqu'il l'identifie avec la chose même, tandis que dans la conscience, le sujet et l'objet, la pensée et la notion sont séparés.

(2) Metaphem , des images, et comme des enveloppes extérieures de la chose. Ainsi, avoir une simple représentation de Dieu, de Vinfini, de Vâme, ce n'est, pour ainsi dire , qu'en connaître la surface; tandis qae Ton saisit la chose même, et sa nature intime , en pénétrant par la pensée dans sa notion.

C'est à cela qu'il faut attribuer en partie ce que Ton appelle l'obscurité de la philosophie.

La difficulté réside, d'une part, dans Tinaptitude , qui au fond n'est qu'un manque d'habitude, de penser d'une manière abstraite , c'est-à-dire de saisir fortement les pensées pures, et de s'y mouvoir, si Ton peut ainsi parler. Dans la conscience vulgaire, la pensée pure est altérée et troublée par les éléments ordinaires, soit sensibles, soit spirituels, et, dans la réflexion et le raisonnement, par un inélange de pensées, de sentiments, d'intuitions et de représentations. Ainsi, la proposition « cette feuille est verte » est formée d'un double élément , d'une matière sensible et de catégories, telles que les catégories de VêtrCj de Vindividualité, etc. Or, ce n'est pas là prendre pour objet la pensée pure.

Une autre cause d'obscurité est dans la prétention de vouloir saisir dans la conscience les pensées et les notions sous la forme de représentation. De là l'expression qu'on ne sait ce que l'on doit faire d'une notion , lorsqu'on l'a saisie , car on ne peut penser d'une notion que la notion elle-même. Cette expression repose sur le désir que l^on a d'y trouver une représentation connue et ordinaire. Il semble que la conscience, lorsqu'elle est privée d'une représentation ^ se sente manquer le terrain sur lequel elle se croit soUdement assise , et lorsqu'elle se trouve transportée dans la région pure des idées, elle ne sait plus quel monde elle habite^

A te titre, l'on trouvera bien plus clairs et bien plus intelligibles les écrivains , les prédicateurs elles discoureurs qui débitent des connaissances vulgaires, que tout le monde sait par cœur, et que Ton com-. prend sans effort.

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