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Ainsi, la philosophie aura d'abord pour objet, re-' lativement à la conscience vulgaire, de démontrer la nécessité de son mode spécial de Connaître, et d'en réveiller le besoin ; relativement à la religièn et à la vérité en général, de prouver qu'elle peut connaître par elle-même, et par sa vertu propre ; relativement à la différence qui semble exister entre elle et la religion dans sa forme extérieure, d'expliquer et justifier les déterminations qui l'en distinguent.
sv.
Mais pour se rendre plus aisément compte, dès à présent, de cette différence et du principe qui s'y rattache, à savoir, que c'est en se transformant en pensées et en notions pures, que le contenu de la conscience prend sa forme véritable, et, pour ainsi dire, se revêt de sa lumière propre, il faut se rappeler cette ancienne opinion, suivant laquelle ce qu'il y a de vérité dans les objets et les événements, comme danë les sentiments , les intuitions et les représen-
talions, etc., ne saurait être saiâ que par la réflexion. Et c'est là précisément ce ([ue la réflexion opère dans tous les objets. Sentiments, représentations, elle transforme tout en pensées.
Mais, par cela môme que la pensée est la forme et l'objet de la philosophie , et que , d'un autre côté, tout homme est doué de la faculté de penser, l'on voit ici paraître , comme conséquence de ce point de vue imparfait et exclusif, qui omet la différence que nous avons signalée au § m, une opinion contraire à celle qui voit dans la philosophie une science difficile et obscure. Ici la philosophie est traitée avec une sorte de dédain, et ceux-là mêmes qui ne l'ont point cultivée, ont la prétention de comprendre aisément son objet, et ils croient que, pour philosopher et pour juger de cette science, il suffit d'avoir une culture ordinaire , et surtout le sentiment religieux.
L'on accorde, à l'égard des autres sciences, qu'il faut les avoir cultivées pour les connaître , et que c'est à la suite de cette connaissance qu'on est autorisé à porter un jugement sur elles. L'on accorde également qu'il faut avoir appris et exercé le métier de cordonnier pour faire des chaussures , bien que chaque homme possède dans son pied une règle propre à l'iDitier à un tel métier, ainsi qu'une main et une aptitude naturelle pour l'exercer (1). Il n'y au-
(< ) Voyez sur ce point YAldhiad^ premier.
rait donc que la philosophie qui n'exigerait ni étude, ni travail. Cette opinion, qui est, du reste, fort commode, a trouvé, dans ces derniers temps, un appui dans la doctrine qui reconnaît une science immédiate, une science par intuition (1).
D'un autre côté, il est important de se bien pénétrer de ce principe, que le contenu de la philosophie n'est autre que celui qui se produit dans le domaine de l'esprit vivant pour former le monde, le monde extérieur et le monde intérieur de la conscience ; en d'autres termes, que le contenu de la philosophie est la réalité même. La conscience immédiate (2) de ce contenu, nous l'appelons expérience. Une observation attentive du monde distingue déjà ce qui, dans le vaste domaine de l'existence interne et externe, n*est qu'une apparence fugitive et insignifiante d'avec ce qui a une vraie réalité. Comme la philosophie ne diffère que par la forme de la conscience vulgaire, et de la manière dont elle saisit ce contenu, elle doit montrer Taccord de la réalité et de Texpérience. Sans doute, cet accord peut
(4) Il fait allusion à la doctrine de Jacobi. Voyez. plus bas, $ Lxi et suivants.
(2) Dos ndchste Bewusstseyn, c'est-à-dire, la première connaissance, la connaissance qui n*a pas encore été élaborée par la pensée réfléchie.
être regardé comme une justification extérieure d'une doctrine philosophique, mais Ton peut aussi, à un point de vue supérieur, poser en principe que la fin la plus haute de la science consiste k opérer, par la connaissance de cet accord, la conciliation de la raison réfléchie, et de la raison vulgaire et de Texpérience.
RPIÀRQUE.
L'on trouve dans la préface de ma Philosophie du Droit, T^. 19, ces propositions : Ce qui est rationnel est aussi réel, et ce qui est réel est aussi rationnel. Ces propositions bien simples ont été vivement attaquées, et elles ont paru extraordinaires à ceux-là mômes qui, sans reconnaître le principe religieux, ne repoussent pas la philosophie. Il n'y a pas lieu, d'ailleurs, d'en appeler ici à la religion, car la doctrine de la divine Providence renferme d'une manière explicite ces propositions. Mais, en ce qui concerne leur signification, pour la bien saisir, il faut se pénétrer de ce principe que Dieu est la réalité la plus haute et la seule réalité, et que, relativement à la forme , Fexîstence est en partie apparence et en partie réalité. Dans la vie ordinaire, tous les événements, Terreur^ le mal et tout ce qui appartient à cet ordre de choses, ainsi que toute existence passagère et périssable, sont accidentellement appelés des réalités é Et même, aux yeux de la conscience vulgaire , c'est une exagération
que de considérer une existence contingente comme une réalité, car une telle existence n'a que la valeur d'une possibilité , laquelle peut être aussi bien que n'être pas. Mais, lorsque j*ai parlé de réalité, il était bien aisé de comprendre dans quel sens j'ai employé cette expression, puisque dans ma Logique (1), j*ai traité de la réalité, et que non-seulement je l'ai distinguée du contingent, qui a, lui aussi, une existence, mais de Vêtre, de Vexistencè et d'autres déterminations.
Plusieurs opinions s'élèvent contre la réalité de la raison. D'une part, l'on ne voit dans les idées et l'idéal que des êtres chimériques, et dans la philosophie qu'un système de ces fantômes. D'autre part, l'idéal est considéré comme quelque chose de trop excellent pour avoir une réaUté, ou bien encore comme ne pouvant la produire. Mais la séparation de la réalité et de l'idée plaît surtout à l'entendement qui prend les rêves de ses abstractions pour des êtres véritables, et qui est fier de sa notion du devoir (2), à l'appui de laquelle il invoque volontiers l'état des sociétés, comme si le monde n'était pas, et qu'il eût à attendre la réalisation de cette notion pour être ce qu'il doit être I Mais s'il était ce qu'il doit être , que
(4) § cxLn.
(2) Il faut entendre ici par devoir ce qui doit être. En effet, l*entendement en séparant l'idée des choses , enlève Têtre au monde. £n ce sens, Ton ne peut pas dire que le monde est ce qu'il doit être.
deviendrait Timportance du devoir? Lorsque Tentendement se trouve en présence d'objets, d'événements et de circonstances extérieurs, vulgaires et transitoires, qui, d'ailleurs, peuvent avoir, pour un temps et dans une sphère bornés, une importance très-grande, bien que relative, dans ce cas l'entendement se plaindra avec raison de trouver dans ces objets des caractères qui ne sont point d'accord avec les détermina- ' tiens générales et légitimes de la pensée (1). Qui est si peu avisé pour ne pas remarquer autour de soi un grand nombre de choses qui ne sont pas ce qu'elles devraient être? Mais on a tort de transporter cette notion dans le domaine de la philosophie. L'objet de celle-ci est l'idée qui n*est pas ce qui rfoûétre, mais
ce qui est, et qui possède une réaUté telle, qu'en face
d'elle ces objets, ces événements et ces états divers ne forment que le côté superficiel et extérieur des choses (2).
(0 Cest-à-dire que dans son idée, le monde est ce qu'il doit être, et qu'il n'y a que les existences et les événements particaliers, contingents et transitoires qui ne sont pas ce qu'ils devraient être. Mais c'est là une nécessité intérieure des choses, nécessité qui constitue la vie même du monde. Car, si tout était ce- qu'il doit être, la vie et le mouvement du monde seraient inexplicables.
(2) 11 y a dans les choses un événement apparent, accidentel, extérieur, et un élément réel, nécessaire et intérieur. Cesl cet élément qui est l'objet de la philosophie. Cet élément n'est pas hors du monde, et, par conséquent, le monde est ce qu1l doit êtroi Comme il est la plus haute réalité, il constitue '