S VIL
La réflexion contient le principe (en prenant aussi ce mot dans le sens de commencement) de la philosophie; et elle a reparu avec toute son indépendance dans les temps modernes, après la réformation. Ce qui distingue la réflexion moderne , c'est qu'elle ne s'est pas arrêtée, comme jadis la philosophie grecque, à des abstractions, mais elle a, pour ainsi dire, pénétré dans la matière informe de ce monde des apparences. Ainsi, cette science mérite seule le nom de philosophie, qui recherche l'universel et une mesure invariable dans cet océan d'individualités sensibles, le nécessaire et la loi dans ce désordre apparent de la contingence infinie, et qui, en même temps, puise la matière de la connaissance dans l'observation et l'intuition externes et internes, c'est-à-dire dans cette nature, et dans cet esprit vivants et réels qui sont devant nous, et qui se manifestent à notre conscience.
REMARQUE
Le principe de l'expérience contient une détermination de la plus haute importance, à savoir, que
la raison et la nécessité interne de Texpérienee, et quelque forme que revête Texpérience, elle ne peut se soustraire à cette nécessité.
rhomme doit exister et se trouver dans l'objet, pour que celui-ci soit saisi et connu , ou , pour parler avec plus de précision, il faut que l'objet soit tellement lié à son existence , que Taffirmation de lui-même et Taffirmation de Tobjet soient inséparables. Il faut, disons-nous, que l'homme existe et qu'il soit en rapport avec l'objet, soit qu'il y applique ses sens, ou ses facultés les plus hautes ; et la conscience la plus intime de lui-même (1).
Ce principe de Texpérience est celui qui, de nos
jours , a été appelé croyance, science immédiate , révélation extérieure, ou plutôt intérieure de la conscience.
Nous appelons empiriques les doctrines qui partent de l'expérience. Mais, quelles qu'elles soient, ces doctrines ne se proposent que la connaissance des lois et des principes, c'est-à-dire la théorie, ou la connaissance réfléchie des choses. C'est ainsi que l'on a donné le nom de philosophie de la nature à la physique de Newton. Et Hugues Grotiu's a fondé une théorie que l'on pourrait appeler la philosophie du droit extérieur des États ^ en partant du rapproche-
(\) Cest-à-dire que dans Jes doctrines qui partent de Texpérience se trouve ce principe, que rien n*existe dans Thomme qui ne tombe sous Texpérience interne ou externe, et que cette expérience doit avoir sa racine dans la constitution rhème de la nature humaine, de telle sorte que Thomme puisse retrouver dans Tobjet qui lui est donné par l'expérience une manifestation et une affirmation de lui-même.
nient des conquêtes et des rapports des peuples, et à l'aide du raisonnement ordinaire (1),
Les Anglais attachent toujours au mot philosophie cette signification, et, à leurs yeux. Newton passe pour le plus grand des philosophes. L'on a môme fini par faire figurer le mot de philosophie dans les catalogues des instruments de physique, et les fabricants ont appelé instruments philosophiques le thermomètre, le baromètre, et tous les instruments qui ne sont pas classés parmi les appareils électriques et magnétiques. Et cependant c'est la pensée seule, et non un assemblage de fer, de bois, qui mérite d'être appelée l'instrument de la philosophie (2] •
C'est de la même manière que l'économie politique, cette science qui est redevable de ses progrès aux travaux des derniers temps, a reçu le nom de philo-
(1) L*iDdactîon qui opère sur les faits, et en général le raisonnement construit d'après les règles de Tancienne logique, et qui se distingue de la pensée philosophique et spéculative.
(2) Le journal publié par Thompson porte ce titre : Annales philosophiques ou Becueil (magaûne) de chinde, rmnéralogie, mécanique j histoire naturelle, économie agricole et art. On peut se figurer par là de quelle manière sont traitées les matières qu*on nomme ici philosophiques.
Parmi les annonces d'ouvrages récemment publiés, J'ai trouvé dans un journal anglais le titre suivant : Art of preserving the haïr on Philosophical prindples, neatly printed in post 8, price L sh, — Art de préserver les cheveux, fondé sur des principes philosophiques, etc. — Par principes philosophiques, on a vraisemblablement voulu entendre des principes de chimie, de physiologie, etc. (Note de l'Auteur,)
216 cmiODUcnm de hegel.
Sophie y on d'économie raiionneUe ou théorique (1) comme on l'appelle en Allemagne (2) .
S vni.
Quelque utile que puisse être dans sa sphère ce genre de connaissances philosophiques, il faut d'à-
(4) Le texte porte Der intelUgenz, économie de Tintelligence.
(2) L*expression principes philosophiqaes se trouve très-fréquemment dans la bouche des hommes d*État d*Ângleterre , même dans les discussions publiques , lorsqu'elles roulent sur réconomie politique. Dans la séance de la chambre des communes du % février 4825, à Toccasion de l'adresse en réponse au discours du trône, Brougham s*exprimait ainsi : c Les* principes élevés et philosophiques, -— et c'est bien là le nom qui leur convient,— d'un homme d'État, touchant la liberté du commerce, sur l'admission desquels Sa Majesté a aujourd'hui félicité le Parlement, etc.
Mais ce n'est pas seulement un membre de l'opposition qui tenait un semblable langage. Dans le banquet annuel donné le même mois par la Société des armateurs, sous la présidence du premier ministre, lord Liverpool, qui avait à ses côtés le secrétaire d'État Canning, et le payeur de l'armée, sir Charles Long, Canning, en répondant aux convives qui avaient porté sa santé, dit : « Une période nouvelle vient de commencer, où les ministres ' peuvent appliquer au gouvernement de ce pays les sages maximes d'une philosophie profonde. » Quelle que soit la différence de la philosophie anglaise et de la philosophie allemande, lorsqu'on voit souvent ce mot employé pour désigner quelque chose de plaisant ou de fastidieux, ou comme une sorte de sobriquet, l'on doit être fort aise de le voir honoré par la bouche d'un homme d'État d'Angleterre.
{Note de l'auteur.)
lyrRODUCTION DE HEGEL. 217
bord se rappeler qu'il y a des objets, tels que la liberté, Vesprit, Dieu, qui appartiennent à un autre ordre de connaissances, et qu'on ne peut faire rentrer dans le cercle des premières, parce qu'ils ne sont pas du domaine de Texpérience. Et si on ne peut les ^trouver dans l'expérience, ce n'est pas qu'ils échappent à toute expérience. Car ils ne peuvent, il est vrai, être perçus par les sens, mais on peut les observer dans la conscience. C'est^là, en effet, une proposition identique (1). S'ils sont en dehors de toute €a:périence, -c'est donc parce qu'ils sont infinis quant à leur contenu.
REMARQUE
Il y a un ancien principe qu'on attribue ordinairement, bien qu'à tort, à Aristote, comme s'il exprimait le point fondamental de sa doctrine : « nihil est in intellectu quod non,prius fiieritin sensu. » La philosophie spéculative ne doit pas rejeter cette proposition, mais elle doit aussi admettre le principe contraire :
(1) C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'expérience sans la conscience, ni de conscience sans l'expérience. Ainsi, par objet d'expérience, l'auteur entend tout ce qui tombe dans le domaine de la conscience. Mais Dieu, l'Esprit, étant des objets infinis, ou, suivant l'expression de l'auteur, ayant un contenu infini » ne peuvent être saisis que par la pensée. Ce que l'expérience peut saisir de Dieu et de l'Esprit, ce sont leurs manifestations extérieures, mais non le fond même de leur être.
' 218 omioDUCTion db hegel.
a nihil est in sensu quod non prius fueritinintelleclu, » en y attachant la signification générale que le vovç , et, dans un sens plus profond, l'esprit est la cause du monde, et ensuite que le sentiment moral et religieux est un sentiment (1), et, par conséquent, un fait d'expérience, dont le contenu a sa racine et son siège dans la pensée (2).