‹ Logique de Hegel (volume 3)Chapitre 12 sur 89 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

sos formes ot son langage et en trouvant d'autres interprètes que ceux du sol qui l'a vu naître, qu'un grand système se développe et déploie les richesses cachées dans les profondeurs de la pensée du maître. Ensuite , lors même que Ton accorderait qu'en co moment la philosophie hégélienne a perdu de son influence, la conclusion qu'on en veut tirer contre sa valeur intrinsèque, contre son action et ses développements futurs, ne suit nullement des prémisses. Il en est de la philosophie hégélienne comme de la philosophie de Platon et d'Âristote, comme de tout grand système, et on pourrait ajouter de tout grand événement historique. Il y a réaction, et il y a point d'arrôt. Cotte réaction et co point d'arrôt sont amenés par des causes diverses, par le passé, par les vieilles habitudes morales et intellectuelles, par l'intérêt, par l'ignorance ou l'indifférence, par la difficulté de pénétrer dans Ta signification vaste et profonde d'une théorie, ainsi que par l'impatience de voir l'idée immédiatement réalisée. Mais c'est là l'éclipsé, ce n'est pas l'évanouissement de la planète. Les doctrines de Platon et d'Aristote furent suivies, ou, comme un antihégélien dirait, effacées par celles d'Épicure, des stoïciens, etc. Et cependant on ne les vit pas moins revivre, et revivre aussi vigoureusement et plus vigoureusement peut-être, que lorsqu'elles sortirent du cerveau et de la bouche de leurs immortels auteurs. Car, sans parler do l'école d'Alexandrie, et de la philosophie romaine, qui peuvent <Hre considérées comme

REMARQUES PRÉLIMESAIBES. 9

un développement ou une reproduction des doctrines de Platon et d'Aristote, l'influence de ces doctrines ne fut jamais plus marquée et plus incontestablement établie qu'au moyen âge et à la renaissance. Et même de nos jours , malgré les attaques dédaigneuses et les pompeuses promesses de Bacon et de Descartes, la philosophie grecque demeure comme la base de toute éducation vraiment philosophique ; et il ne faut pas oublier qu'il y a peu de livres auxquels on ait consacré, dans ces derniers temps, plus d'attention et de travaux qu'aux livres de Platon et d'Aristote. Ainsi l'obscurcissement momentané de ces grands luminaires, loin d'être un symptôme de faiblesse, est une preuve de puissance; car il prouve combien est indestructible l'esprit qui vit en eux, esprit qui se perpétue à travers les âges, et qui ne s'efface que pour renaître à une vie toujours jeune et toujours nouvelle.

Que Hegel appartienne à la famille de ces penseurs extraordinaires et divins, et que ces théories soient fûtes pour résister à l'épreuve du temps, c'est là ce qui, à mon avis, ne saurait laisser de doute dans l'esprit de celui qui voudra leur accorder une attention sérieuse et désintéressée. Car sa puissance spéculative vraiment merveilleuse, la profondeur et la vaste étendue de son esprit qui a embrassé toutes les branches du savoir, et sa faculté, qui n'a pas été égalée par aucun autre penseur, sans en excepter Platon et Aristote , de déduire et lier les idées et de svstémati-

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Rien no prouve plus clairement pout-Mre l'insuffisance do l'ancienne logique que Us incertitudes et la divergence d opinions, relativement a son objet et à ses limites. Car, suivant les uns, elle est un système de règles, une méthode pour former des idées claires et pour guider la raison (1) ; suivant d'autres, elle est la seionee.de l'argumentation et du raisonnement, lesquelles facultés ils distinguent soigneusement de la raison <2)» Kant considère la logique connue une science formelle, comme la science des formes nécessaires ou des lois de la pensée, et , suivant ses propres expressions, de l'usage général de l'entendement, indépendamment de tout objet particulier, ou do tout contenu fourni soit par la raison, soit par l'expérience (3). Il en est qui éliminent do la logique toute question louchant les idées , leur origine et leur signification objective. Il en est d'autres, au contraire, qui non-seulement y comprennent ces questions, mais

.1. Doseartes Watts.

£ C.Vst là la notion qu'on so fait le plus ordinairement do la logique. $' Logique de- Kant, publiée par Jwsrhc.

qui font de la logique une sorte de miscellanéc où ils entassent pôle-môle et comme au hasard toute, espèce de sujets, tels que les problèmes de la certitude, de la probabilité, des miracles, etc. (1).,

Cette divergence d'opinions, cette incertitude touchant l'objet et les limites de la logique , qui serait une source d'erreurs dans tbute autre science, entraîne des conséquences bien plus fâcheuses encore lorsqu'il s'agit de la science qui est présentée comme l'instrument universel de l'investigation scientifique, comme la méthode à l'aide de laquelle on découvre ou Ton constate la vérité ; car l'erreur et la confusion qui se glissent dans cette science universellfc doivent, par là même, pénétrer dans toutes les autres branches du savoir.

La difficulté qu'on éprouve à se former une notion exacte de la logique est due à plusieurs causes , mais surtout à l'absence d'une connaissance systématique, et de recherches suffisamment approfondies sur la nature de la forme , et partant de la logique elle-même. Et, en effet, là où il n'y a pas de système (2), c'est-à-dire là où il n'y a pas un tout, et où les parties et le tout ne sont pas liés par des liens rationnels et par des rapports nécessaires et absolus, il ne peut y avoir qu'une connaissance

(1) La logique de Port-Royal, par exemple.

(2) Voyez, sur la nécessité d'une connaissance systématique et les erreurs qui naissent de l'absence de cette condition, mon Introd. à la Phil. de Hegel, eh. Hl, g ii, et plus bas*, chJX, X et XI.

DÉFIMTIOSS DELA LOGIQUE. . 13

fragmentaire et accidentelle ; et une science particulière qui n'est pas systématiquement ordonnée, et qui ne constitue pas la partie d'un tout , ne saurait discerner clairement ni son objet, ni ses limites, ni les rapports qui l'unissent aux autres sciences. Et c'est là ce qui a lieu dans la logique. Car cette science qui, comme on nous le dit, doit nous apprendre à ordonner nos pensées et à former des idées claires et complètes, s'inquiète fort peu soit d'ordonner ses propres matériaux , soit d'en rechercher et d'en définir avec précision le sens et la valeur. Ainsi, par exemple, à la question de savoir quel est le rapport de la logique avec les autres sciences, on se contente de répondre d'une manière vague et superficielle, que comme la logique est la science du raisonnement, et comme on a besoin du raisonnement dans toutes les sciences, la logique doit nécessairement avoir des rapports avec elles. Mais quelle est la vraie et intime nature de ces rapports , jusqu'à quel point et de quelle manière la logique est liée aux autres sciences, et quelle est lalimite qui la séparcd'ellcs,

c'est ce que les logiciens ne nous disent point. Et lorsque, pour en donner une définition plus exacte, ils ajoutent que c'est la science de la forme ou de la méthode , à l'aide de laquelle nous disposons nos pensées pour atteindre à la vérité, ici aussi on nous laisse* dans l'ignorance sur la nature de cette forme et de cette méthode, et sur leurs rapports avec les objets de la pensée, comme, par exemple, s'il y a entre

l'objet de la jien*ée — liiil ou infini, physique oumélapin siquc — et lu forme une coiiuiiunaiifé de nature, el s'il y en a, quelle esl la différence entre la logique cl l'ontologie et la métaphysique ; et s'il n\ «•il a pas, comment la connaissance est ]*>s>iblc; ou bien, si la forme est éternelle et alisoluc, ou périssable et relatif», cl si elle est périssable et relative, comment on peut atteindre à l'absolue vérité avec son concours; négligeant ainsi ou laissant sans ré(>onse les questions les plus inqwrlantcs, et san* lesquelles on ne saurait arriver à une conception vraiment rationnelle de la logique.

ESQUISSE DE l/ ANCIENNE IjOtilQi'E.

Pour justifier l'exactitude de ces remarques, je vais tracer d'abord une rapide esquisse de l'ancienne logique, où je me bornerai à indiquer les traits les plus essentiels de celte science , ce qui nous suffira pour mettre en lumière ses lacunes, et ce qu'il y a pour ainsi dire d'illogique en elle, et nous servira comme de préparation et de passage à la logique hégélienne.

Que la logique soit une science universelle, c'est là un point sur lequel tous les philosophes sont d'accord* En effet, que la logique soit la science de la forme, ou qu'elle soit la science du raisonnement, l'unité de l'intelligence, ainsi que l'unité de la science, exigent qu'il y ait une science universelle qui s étend à toutes les branches de la connaissance et de la pensée* Mais si, d'un côté, la logique est une science universelle, elle doit, de l'autre, avoir un objet déterminé et un champ limité de recherches > et, en ce sens, elle doit être une science particulière. Car, si cllô n'était qu'une science universelle, elle serait la science universelle et la seule science, et les autres sciences ne seraient

alors que des parties ou des divisions de la logique. La .question se présente, par conséquent, de savoir comment la logique peut être une science universelle et particulière tout ensemble, dans quel sens et jusqu'à quel point elle embrasse les autres sciences, et dans quel sens elle constitue une science sui generis, ayant un objet distinct et déterminé.

Or, lorsque nous analysons la pensée, nous découvrons qu'il y a dans toute pensée deux éléments : la chose elle-même (soit purement pensée ou signifiée par des mots), et le mode suivant lequel les différentes choses sont unies et disposées dans et par la pensée , il y a, en d'autres termes, d'une part, ce qui a été appelé la matière, ou le contenu, et de l'autre, la forme de la pensée. Si, dans la proposition, Vhomme est mortel, nous ne considérons en aucune façon ce qui se rapporte à l'être objectif, soit de Vhomme, soit de mortel, comme, par exemple, s'il y a un tel être appelé homme, ou ce qu'il est, ou s'il y a des choses mortelles, et en quoi consiste être mortel , etc. , mais seulement la manière dont ces termes ou des termes semblables sont ou peuvent être réunis, nous aurons la forme universelle de cette proposition. C'est par le même procédé analytique que nous découvrons dans un raisonnement des éléments et des rapports analogues; et si nous étendons ce procédé aux formes diverses à l'aide desquelles nous pensons les choses, nous aurons le point de vue fondamental de l'ancienne logique, c'est-à-dire nous aurons, d'une part, la matière

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