‹ Logique de KantChapitre 5 sur 22 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DES JUGEMENTS (I

S 17. Définition du Jugement en général. — Un jugement est l’idée de l’unité de conscience de diffé-

(I) Voy. Critiq. de la raison pure, 2" édit, en franc. 1. 1 , p. 24-31, f 52-202. {Note du trad.)

DES JUGEMENTS

rentes idées, ou l’idée de leur rapport en tant qu’elles composent une notion.

§ 1 8. Mati'ere et forme des Jugements. — Les éléments essentiels de tout jugement sont la matière et la forme. La matière consiste dans des connaissances données et liées pour l’unité de conscience en un jugement. La forme du jugement consiste, au contraire, dans la détermination de la manière dont les différentes idées, comme telles, appartiennent à une conscience unique.

§ 19. Objet de la réflexion logique , — la simple forme des Jugements. — La logique, faisant abstraction de toute différence réelle ou objective de la connaissance, ne peut donc pas plus s’occuper de la matière des jugements que du contenu des notions. Elle n’a donc à considérer que la différence des jugements par rapport à leur simple forme-.

§ 20. Formes logiques des Jugements ; quantité, qualité, relation et modalité. — La différence des jugements par rapport à leur forme est de quatre espèces : la quantité , la qualité , la relation et la modalité; ce qui donne précisément autant de sortes de jugements.

§ 21 . Quantité des Jugements : universels, particuliers, singuliers. — Par rapport à la quantité, les jugements sont ou universels, ou particuliers , ou singuliers , suivant que le sujet, dans le jugement, est

DES JUGEMENTS

entièrement ou partiellement renfermé dans la notion du prédicat, ou qu’il en est entièrement ou partiellement exclu. Dans un jugement universel , la sphère d’une notion est entièrement comprise dans celle d’une autre ; dans un jugement particulier , une partie de la notion est comprise dans la sphère de l’autre ; et dans le jugement singulier enfin, une notion, qui manque de sphère, est par conséquent renfermée simplement comme partie dans la sphère d’un autre.

Observations. 1° Les jugements singuliers doivent être appréciés dans l’usage, quant à la forme logique, de la même manière que les jugements universels : car, dans les uns comme dans les autres, le prédicat se dit du sujet sans exception. Par exemple, dans la propo- silion singulière : Caïus est mortel, il ne peut pas plus v avoir d’exception que dans la proposition universelle (1 J : Tous les hommes sont mortels ; car il n’y a qu'un Caïus.

2° Par rapport à l’universalité d’une connaissance, il y a une différence réelle entre les propositions générales et les propositions universelles ; mais cette différence ne concerne pas la logique.

Les propositions générales sont celles qui contiennent simplement quelque chose touchant ce qu’il y a d’universel dans certains objets, et qui ne renferment

(I) La mineure (lu syllogisme catégorique. (N. du Irad.)

DES JUGEMENTS

par conséquent pas des conditions suffisantes de la subsomption : par exemple la proposition : On doit rendre les preuves fondamentales. Les propositions universelles sont celles qui affirment universellement quelque chose d’un objet (I).

3° Des règles universelles le sont analytiquement ou synthétiquement : celles-là font abstraction des différences ; celles-ci, au contraire , les considèrent, et par conséquent déterminent à cet égard. — Plus un objet est conçu simplement, plus prompte est l’universalité analytique d’une notion possible en conséquence.

4° Quand des propositions universelles ne peuvent être considérées dans leur universalité sans être connues in concreto, elles ne peuvent servir de règle, ni par conséquent valoir heuristiquement dans l'application : elles ne sont que des problèmes servant à la recherche des principes universels de ce qui a été connu d’abord dans des cas particuliers. Par exemple, la proposition : « Celui qui n’a pas d’intérêt à tromper,

» et qui sait la vérité, la dit, » ne peut être considérée dans son universalité, parce que nous ne connaissons la limite de la condition du désintéressement que par

(1) Par exemple : Toutes les planètes décrivent une ellipse. On peut dire cependant que l’idée générale est la compréhension de l’idée universelle, tandis que l’idée universelle est l’extension de l'idée générale. V. Kntg, Log., p. 158. (Note du I rad.)

Vôt DES JUGEMENTS,

l’expérience, à savoir, que des hommes peuvent tromper par intérêt , par la raison qu'ils ne s’attachent pas fermement à la moralité. C’est l’observation qui nous apprend à connaître les faiblesses de la nature, humaine (1).

5° Il faut observer, touchant les jugements particuliers , lorsqu’ils doivent être considérés par la raison, et qu'ils ont par conséquent une forme rationnelle, et pas simplement une forme intellectuelle (abstraite), que le sujet doit être alors une notion plus étendue que le prédicat ( conceptus latior ) (2). — Soit le prédicat = toujours , le sujet = toujours □ : alors la figure suivante

''ïm

représente un jugement particulier : car quelque chose de ce qui appartient à A est B, et quelque chose du

(1) Ce qui veut dire qu’il y a des propositions qui sont universelles

dans l’expression, mais qui, dans la pensée, sont sujettes à des exceptions réelles ou possibles. ( Note du trad.)

(2) C’est-à-dire que des propositions particulières quant à l'expres-

sion , peuvent être en réalité universelles. Ce qui arrive toujours quand la proposition est indéfinie et en matière nécessaire. I,a propo sition indéfinie en matière contingente est tantôt universelle, tantôt particulière, suivant la nature des choses. ( Note du trad.)

DES JUGEMENTS

même A est non B ; — ce qui est une conséquence de la raison. — Mais soit

alors tout A, pour le moins, peut être contenu sous B s’il est plus petit que B, mais non s’il est plus grand : il n’est donc particulier que fortuitement.

§22. Qualité des jugements : affirmatifs, négatifs, indéfinis (^limitatifs). — Quant à la qualité , les jugements sont ou affirmatifs , ou négatifs , ou limita- * tifs, c’est-à-dire indirectement affirmatifs. Par exemple : L’âme est immortelle, Le vice n’est pas louable 4 ,

L’âme est non-mortelle. %

Dans les jugements affirmatifs , le sujet est pensé sous la sphère du prédicat; dans un jugement négatif, le sujet est pensé hors de la sphère du prédicat ; dans un jugement limitatif , le sujet est placé dans la sphère d’une notion qui est en dehors de la sphère d’uuc autre notion.

Observations. 1° Le jugement limitatif n’indique pas seulement qu’un sujet n’est pas contenu dans la sphère d’un prédicat, mais qu’il est en dehors de la sphère de ce prédicat, et dans l’autre sphère indéfinie. Par conséquent cette sorte de jugement représente la sphère du prédicat comme limitée.

DES JUGEMENTS

Tout le possible est ou A, ou non A. Si donc je dis que quelque chose n’est pas A, par exemple que Tàmo humaine est non-mortelle, que quelques hommes sont non-savants, etc., ce sont là dés jugements indéfinis ou limitatifs : bar je ne décide pas par-là, hors de la sphère finie A , à quelle notion l’objet appartient, mais seulement qu’il est dans la sphère étrangère à A ; ce qui n’est proprement aucune sphère, mais seulemeni la contiguïté d'une sphère à l'infini , ou la limitation même . — Quoique l’exclusion soit une négation, la limitation d’une notion est cependant une action positive. Des idées positives d’objets limités sont donc des bornes.

1 2° Suivant le principe de l’exclusion de tout tiers ( exclusi ter tu), la sphère d’une notion relativement à une autre sphère l’exclut ou la comprend. — Or, comme la logique ne s’occupe uniquement que de la forme du jugement, non des notions quant à leur contenu, la distinction entre les jugements limitatifs et les jugements négatifs n’appartient pas à cette science.

3° Dans les jugements négatifs, la négation affecte toujours la copule ; dans les jugements limitatifs, elle n’affecte pas la copule, mais le prédicat. C’est trèssensible en latin : par exemple, anima non-est

mortalis, — anima est non-mortalis.

§ 23. Relation des jugements : catégoriques, hy-

DES JUGEMENTS

i SS

pothéliques, disjonctifs. — Quant à la relation, les jugements sont : ou catégoriques (1), ou hypothétiques, ou ciisjoncli/s, suivant que l’un des termes du jugement est subordonné à l’autre comme le prédicat l’est au sujet, ou comme la conséquence l'est à son principe , ou comme les membres de la division le sont à une notion divisée. — Dans le premier rapport, le jugement est catégorique ; dans le deuxième, hypothétique, et dans le troisième, disjonclif (exemples : Caïus est savant; — Si Caïus est vertueux, il n’est pas. menteur; — Caïus est malade ou n’est pas malade).

< § 24. Jugements catégoriques. — Le sujet et l’attribut forment la matière du jugement catégorique. — La forme, par laquelle s’établit et s’exprime le rapport (d’accord ou de répugnance) entre le sujet et l’attribut, s’appelle copule.

Observation. Les jugements catégoriques forment, il est vrai, la substance des autres jugements; mais il ne faut pas croire, avec la plupart des logiciens, que les jugements hypothétiques et les jugements disjonctifs ne soient autre chose que des espèces de jugements catégoriques, et qu’ils puissent s’y ramener. Ces trois espèces de jugements reposent sur des fondions logiques de l’enteudemeut essentielle-

(I) Le mot catégorique veut dire absolument énonciatif. (JC. du trad.)

DES JUGEMENTS

ment différentes, et par conséquent doivent être considérées quant à leur différence spécifique.

§ 25. Jugements hypothétiques. — La matière des jugements hypothétiques résulte de deux jugements qui sont entre eux comme principe et conséquence. Celui de ces jugements qui renferme le principe s'appelle antécédent ( antecedens , hypothesis , condilio , prius) ; l’autre celui qui est subordonné au premier, est le conséquent ( consequens , thesis, conditionatum , poslerius ) ; et l’idée de cette espèce de liaison de deux jugements entre eux pour former l’unité de conscience est appelée la conséquence. C’est la conséquence qui constitue la jonne des jugements^ hypothétiques.

Observations. 1” La conséquence est donc aux jugements hypothétiques comme la copule est aux jugements catégoriques.

2° Ou ne peut convertir un jugement hypothétique en un jugement catégorique ; ils diffèrent essentiellement l’un de l’autre. Dans les jugements catégoriques, rien n’est problématique, tout y est au contraire as- * serlorique. 11 n’en est pas de même dans les jugements hypothétiques : la conséquence seule est assertorique.

Je puis donc, dans ces derniers, unir entre eux deux faux jugements [et avoir par leur moyen un autre , jugement vrai] : car il ne s’agit ici que de la légitimité de cette liaison, de la forme de la conséquence ;

DES JUGEMENTS

c’est en cela que consiste la vérité logique de ces sortes de jugements. — Il y a une différence essentielle entre ces deux propositions : Tous les corps sont divisibles , et, Si tous les corps sont composés, tous les corps sont divisibles. Dans la première, j’affirme sans condition ; dans la deuxième, j'aflirme sous une condition exprimée problématiquement.

§ 26. Modes de liaison dans les Jugements hypothétiques : modus ponens et modus tollens. — La forme de la liaison dans les jugements hypothétiques est de deux sortes : l’une positive, ou plutôt affirmative (modus ponens) , et l’autre négative (modus tollens). Elle s’énonce ainsi: 1 0 Posito anteçedente, ponitur çonsequens y 2° Sublato conséquente , aufertur antecedens. Eu d’autres termes : Si l’antécédent est vrai, le conséquent l’est également (modus ponens)-, Si le conséquent est faux, l’antécédent l’est aussi (modus tollens).

§ 27. Jugements disjonctijs. — Un jugement est disjonçtij quand les parties de la sphère d’une notion donnée se déterminent mutuellement dans le tout, ou se servent de complémeut l’une à l’autre pour former un tout.

§ 28. Matière et forme des Jugements disjonctifs. — Les jugements donnés qui servent à former le jugement disjonctif, en sont la matière , et sont appelés les membres de la disjonction ou de l’opposition .

DES JUGEMENTS

La Jorine de ce jugement consiste dans la disjonction même, c’est-à-dire dans la détermination du rapport des différents jugements qui s’excluent mutuellement et constituent dans leur ensemble la lo-

talité des membres de la sphère entière d’une con- . naissance divisée.

Observation. Tous les jugements disjonctifs présentent par conséquent différents jugements qui forment en commun une sphère de notions, et ne produisent chaque jugement que par la limitation de l’autre par rapport à toute la sphère. Ils déterminent donc le rapport de chaque jugement à toute la sphère, et en même temps par là le rapport respectif de ces différents membres de division ( membra disjuncta). — Un membre n’en détermine donc ici un autre qu’autant qu’ils se tiennent ensemble comme parties d’une sphère entière de la connaissance, hors de laquelle on ne peut rien concevoir dans un certain rapport.

§29. Caractère propre des jugements disjonctifs. ■ — Le caractère propre de tous les jugements disjonctifs, et qui sert à les distinguer, quant à la relation, de tous les autres jugements, particulièrement des jugements catégoriques, consiste en ce que les membres de la disjonction sont tous des jugements problématiques dont on ne peut concevoir autre chose, si ce n’est que, comme parties de la sphère

DES JUGEMENTS

d’une connaissance, ils forment tous ensemble cette sphère, et que chacun d’eux est le complément des autres dans la formation du tout ( complementum ad totum). D’où il suit que la vérité doit être comprise dans l’un de ces jugements problématiques; ou, ce qui est la même chose, que l’un d’eux doit être assertorique , parce que la sphère de la connaissance ne contient plus rien en dehors d’eux sous les conditions données, et qu’ils sont opposés les uns aux autres. Il ne peut donc y avoir en dehors d’eux quelque autre jugement qui puisse être vrai, ni parmi eux plus d’un seul jugement qui puisse avoir ce même caractère de vérité.

Page 1