‹ LogiqueChapitre 13 sur 22 · Le terme moyen ne peut entrer dans la conclusion · texte numérisé non relu

Le terme moyen ne peut entrer dans la conclusion

5. Deux prémisses affirmatives ne peuvent engendrer une conclusion négative.

6. De deux prémisses négatives, il n'y a pas moyen de conclure.

moyen âge tout entier, observe M. Rabier (Logique, p. 57), est resté fidèle au chiffre de trois figures.

Les cinq modes de la à'^^ figure, — Baralipton. Celantes, Dabitis, Fapesmo, Frisesomorum, — étaient considérés comme autant de modes indirects de la l^e figure *).

Leibniz défend énergiquement la i.^^ figure contre ses critiques ; il estime qu'elle est aussi légitime que les autres (Cfr. Couturat, La Logique de Leibniz, p. 5 et appendice; I). On trouvera aussi un plaidoyer en faveur de la 4™^ ligure dans VArchiv fiir Geschichte der Philosophie, 1901, pp. 49-110.

*) Dans les mots de plus de trois syllabes, seules les trois premières comptent.

204 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE

7. La conchision doit suivre la prémisse de rang inférieur (La prémisse négative est dite « inférieure » à l'affirmative ; la particulière « inférieure » à l'universelle).

8. Deux prémisses particulières ne donnent point de conclusion.

Ces règles peuvent avec avantage être condensées. Elles ne se trouvent pas explicitement chez Aristote ^), mais sont, néanmoins, le développement de sa théorie du raisonnement. « Manifestement, écrit-il, toute démonstration est composée de trois termes et de trois seulement... D'oii il résulte à l'évidence que la démonstration renferme deux prémisses, pas davantage : car les trois termes sont réunis en deux prémisses » -).

Et ailleurs :

« Dans tout syllogisme, il faut un terme positif et universel : car, sans terme universel, ou il n'y aurait pas de syllogisme, ou la conclusion ne serait pas ad rem, ou l'on supposerait ce qui est en question » ^).

Trois règles fondamentales sont contenues en ces quelques mots :

Première règle : Le syllogisme doit avoir trois termes, trois seulement.

Le syllogisme est, en effet, le moyen de voir si le prédicat et le sujet d'une proposition inévidente doivent être unis ou désunis. Pour arriver au but, on emploie un terme commun

1) Au dire de Prantl (Geschichte der Logik im Ahendlande, II, S. 275, Leipzig, 1861), ces règles auraient été énoncées pour la première fois par Psellus, au XI^ siècle. Elles étaient alors condensées en cinq formules. On a, par la suite, exprimé à part certaines conséquences qu'elles renfermaient implicitement : d'où le nombre huit généralement accepté aujourd'hui.

-) AtjXov ôè xocl ÔTi rxca àTrdSîtçt; àatai 5ià Tptôiv ô'pcav xa\ oô ttXe'.oviov. — Toûxou S' ô'vTo; (pavEpoû, or\\o^t uic, xal èx oûo 7cpoTcia£tov y.ai ou TîXetovtov • o'i ^àp •zot'.:. opoi ôûo TipoTajci;. Anal, pr.., I, 25.

^j ''Ext T£ £v â'TiavTt ôe". xatTiyoptxdv xtva xtliv opwv alvai xal xô xaôdXou ÛTrotpyetv ■ aveu yàp xcû xaOdXou tj oùx saxai TSk'ko'(\.'y\}.oc, r\ où irpô? xô xsifJLîvov, r^ xô il OLrj/y\:, alxT^cTExai. Ibid., I, 24.

de comparaison : le terme 7noyen. Faute d'un troisième terme, il n'y aurait pas de comparaison possible. Dans le cas où les deux extrêmes seraient rapprochés de termes différents, les comparaisons ne mèneraient à rien. Donc il faut un terme commun de comparaison, mais un seul. D'où la règle : Trois termes, ni plus ni moins.

Bien entendu, les termes doivent avoir un sens unique bien défini et rester les mêmes dans tout le cours de la démonstration. Sinon, il n'y aurait peut-être que trois termes apparents, en réalité il y en aurait davantage.

Cette règle résume la 1^^^ Ja 2"^^ et la 4™^ des huit énumérées ci-dessus.

Seconde règle : L.^ terme moyen doit exprimer un type abstrait identifiable à un inférieur ou aux inférieurs auxquels la mineure l'identifie.

Cette règle ressort de la nature du raisonnement.

Au surplus, si le terme moyen avait les deux fois un sens concret, quelle garantie aurait-on qu'il reste formellement le même dans les deux comparaisons où il entre ?

Cette règle représente la 3"^^ de l'énumération traditionnelle et entraîne comme conséquences la seconde moitié de la 7"»^ et la 8>ne.

Troisième règle : Les deux prémisses peuvent être affirmatives et donner une conclusion affirmative ; elles peuvent être l'une affirmative et l'autre négative, et donner une conclusion négative ; mais deux prémisses négatives ne mènent à aucune conclusion.

Cette règle est la suite logique de la comparaison des extrêmes avec le terme moyen.

En effet, a priori^ il y a trois résultats possibles à cette comparaison :

i*"^ supposition : Les extrêmes s'accordent l'un et l'autre avec le terme moyen : ils doivent être unis dans la conclusion : celle-ci est affirmative.

206 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE

2tne supposition : Un des extrêmes convient au terme moyen, le second lui répugne ; les deux extrêmes s'excluent : la conclusion sera négative.

^"^^ supposition : Aucun des extrêmes ne convient au terme moyen ; on n'a ni la preuve qu'ils se conviennent, ni la preuve qu'ils ne se conviennent pas ; point de conclusion soit affirmative soit négative. Il faut chercher un autre terme moyen, avec l'espoir d'être plus heureux.

Cette 3ine règle équivaut à la 5i"e^ à la Q^^ et à la première moitié de la 7»ie de la liste traditionnelle.

Au surplus, voici, plus en détail, le commentaire et la justification des huit règles usuelles du syllogisme :

Première rècjle. — Terminus eslo triplex : médius majorque minorgue.

Cette règle exprime la nature de l'acte logique appelé raisonnement. Raisonner, c'est comparer deux termes à un même troisième, afin de voir quelle relation logique existe entre les deux premiers.

On peut pécher contre cette règle par défaut, en n'emploj'ant que deux termes, ou par excès, en employant plus de trois termes.

1° Un syllogisme à deux termes est, par exemple, celui où l'une des prémisses est tautologique. On appelle tautologiqae la proposition dont les termes sont l'un et l'autre l'expression de la même idée. « Tout effet a une cause. Or l'univers est un effet. Donc l'univers a une cause ».

La majeure est une tautologie : l'effet est, par définition, ce qui est effectua, causé.

Aussi la conclusion : u L'univers a une cause » est identique à la mineure : « L'univers est un effet ».

La conclusion n'est pas déduite d'un raisonnement^ anais affirmée, comme est affirmée la mineure. La preuve de la* conclusion, au même titre que la preuve de la mineure, est à faire.

Pèchent donc contre cette première règle, tous les sophismes appelés /)e//7io/j de principe, qui résolvent la question par la question.

2" Un syllogisme renferme p/us de trois termes, quand l'un d'eux est équivoque et pris dans des acceptions différentes.

Les opérations de la pensée ont le cerveau pour organe.

Une opération qui a le cerveau pour organe est matérielle.

Donc les opérations de la pensée sont matérielles.

Dans ce S3'llogisme, le terme moyen : a le cerveau pour organe, est équivoque.

LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE 207

Pour demeurer dans la vérité, il faudrait formuler distinctement les prémisses et dire dans la majeure :

Les opérations de la pensée ont médiatement le cerveau pour organe.

Or, une opération qui a immédiatement le cerveau pour organe est matérielle.

On verrait, alors, l'illogisme de la conclusion.

Un jurisconsulte belge prétend que le droit dit « naturel » n'est pas un ensemble de prescriptions « conformes à la nature » mais en opposition avec elle. Il écrit : « Lorsqu'on dit droit naturel, on accouple deux termes qui s'excluent. Le droit lutte avec la nature, il ne se conforme pas à elle » ').

A l'appui de sa thèse, il invoque ces considérations : Le droit préconise la monogamie, le resi^ect de la vie humaine, le respect du bien d'autrui comme conformes à la nature. Or, la nature a déposé au contraire dans le cœur de l'homme des passions brutales, cruelles, la convoitise du bien d'autrui. Donc, il est contradictoire de dire que la monogamie, le respect de la vie, le respect du bien d'autrui sont conformes au droit naturel.

L'expression « conforme à la nature » est prise en deux acceptions différentes ; d'où il suit qu'il y a, en réalité, quatre termes dans le syllogisme.

Le droit naturel px'éconise la monogamie, le respect de la vie humaine, le respect du bien d'autrui comme conformes à la nature raisonnable de l'homme ; il ne les préconise pas comme conformes à la nature animale de l'homme. Au contraire, les passions animales poussent aux satisfactions brutales, à la cruauté, à la convoitise. Mais il est conforme à la nature raisonnable et commandé par elle de résister à ces inclinations inférieures : la vertu et le droit demandent cette résistance.

Seconde règle. ^ Latius hos (terminas extrêmes) quam prœmisssc conclusio non viilt ; ou bien : .Eque ac prœmissœ extendat conclusio voces.

La conclusion exx)rime les résultats de la comparaison effectuée dans les prémisses. Elle ne peut aller au delà. Sinon, elle passerait des termes comjiarés dans les prémisses, à des termes autres et violerait ainsi la l'* règle, condition essentielle du raisonnement.

Troisième règle. — Aut seniel ant lier uni médius generaliter esta.

L'analyse de l'acte du raisonnement nous a fait comprendre la raison de cette troisième règle.

Aussi bien, si le terme moyen était pris deux fois dans une acception restreinte, il pourrait se faire que la fraction d'extension qu'il représente fût les deux fois différente, et alors il y aurait

') Edmond Picard, La Forge Rousse!, p. 41.

2oS LA CAUSE FORMELLE DE L*ORDRE LOGIQUE

gua/re termes dans le syllogisme. Or, tant que l'on n'est pas assuré que les deux prémisses ont un ternie commun, on n'est pas en droit de conclure.

En résumé, ces trois premières règles reviennent à dire que le raisonnement exige, mais ne comporte que trois termes, ce qui ressortait déjà de l'analjse du raisonnement.

Le raisonnement suivant pèche contre cette troisième règle:«Tout métal est lourd. Cette substance est lourde. Donc cette substance est un métal ».

Le teime moyen lourd n'est universel dans aucune des prémisses. Ce sophisme très commun est caractérisé par l'adage : Ab uno disce omnes.

Un psychologue suisse, M. Herzen, tombe dans ce paralogisme lorsque, voulant prouver la matérialité de tous les actes psychiques, il écrit :

.« Tout mouvement exige, pour son accomplissement, un certain temps; si l'activité psychique est réellement une forme particulière de mouvement, son accomplissement doit exiger un certain temps. Or l'expérience démontre ce fait d'une façon irrécusable. Donc l'activité psychique est une forme particulière de mouvement >) ').

En termes plus concis : (< Tout mouvement dure un certain temps. L'activité psychique dure un certain temps. Donc l'activité psychique est un mouvement ».

Le terme moyen : dure un certain temps est particulier dans les deux prémisses.

Pour être logique, le raisonnement devrait pouvoir être construit ainsi : Toute opération qui exige du temps est un mouvement. Or l'activité psychique exige du temps. Donc l'activité psychique est un mouvement ».

Mais ainsi formulée la majeure est manifestement arbitraire et fausse.

Quatrième règle. — Nequaquam médium capiat conclusio fas est.

Le rôle de la conclusion est d'appliquer aux deux extrêmes le résultat de la comparaison effectuée, dans les prémisses, entre eux et le terme moj'en. Introduire le terme moyen dans la conclusion, ce serait donc manquer le but du raisonnement.

Parmi les syllogismes qui transgressent cette règle il faut compter surtout ceux qui n'ont que deux termes. Une tautologie réduit alors à un seul terme un des extrêmes et le terme moyen.

Les deux extrêmes se retrouvant dans la conclusion, le terme moyen s'y retrouvera identifié à l'un d'eux. îsous renvoyons à l'exemple donné plus haut (!'<= règle, 1°).

V) Herzen, Le cerveau et l'activité cérébrale, p. 86. Paris, Baillière,

LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE 20^

Corollaire : Des règles précédentes il résulte que les prémisses renferment un terme universel de plus que la conclusion.

Les quatre premières règles sont relatives aux termes.

Les suivantes concernent les propositions.

Cinquième règle. — Ambse affirmantes nequeiini generare negantem.

Si deux idées conviennent à une même troisième, les autres règles du syllogisme étant sauves, elles ne peuvent pas ne pas convenir l'une à l'autre ; l'identité affirmée dans les prémisses ne peut être niée dans la conclusion.

Sans doute, un antécédent formé de prémisses positives n'est pas toujours en contradiction avec un conséquent négatif, mais jamais celui-ci ne se déduit logiquement du premier. Il se peut, disent les logiciens, que le conséquent négatif soit vrai vi maleriœ, mais il ne l'est point vi formœ : Une commune convenance de deux idées / à une même troisième ne peut être la raison suffisante ou probante de leur non-convenance mutuelle.

Sixième règle. — Utraqiie si prœmissa neget, nil inde sequetur.

D'une part, deux termes extrêmes exclus l'un et l'autre d'un même terme moyen ne peuvent, à raison de cette exclusion, être liés entre eux.

Mais, d'autre part, il est possible que deux termes exclus d'un terme moyen donné, soient comparables à un autre terme moyen, auquel les deux devraient être unis, ou auquel l'un serait uni tandis que l'autre en serait séparé. L'emploi de ce terme moyen donnerait alors une conclusion.

Donc le fait que deux extrêmes sont exclus d'un terme moyen donné n'autorise aucune affirmation sur le rapport des extrêmes.

Soit cet antécédent : L'ange n'est pas sensible ; or l'homme n'est pas un ange.

l^ De ces prémisses négatives je ne puis conclure affirmativement : Donc l'homme est sensible. Car de ce que deux idées (sensible, homme) ne conviennent ni l'une ni l'autre à une même troisième (ange), il ne suit pas à coup sûr qu'elles se conviennent.

Une proposition affirmative doit présenter un sujet qui contienne toutes les notes du prédicat. Or, à ces deux idées de la conclusion : homme, sensible, nous voyons une seule note commuue, leur nonconvenance avec le terme moyen ; et cette non-convenance peut tenir à une particularité différente en chacun des deux cas.

2° Je ne puis davantage conclure négativement : L'homme n'est pas sensible. Car il est possible que les deux termes : homme, être sensible, qui ne conviennent ni lun ni l'autre au terme ange, conviennent tous deux à une troisième idée qu'il me suffirait d'employer comme terme moyen pour mettre en évidence leur convenance mutuelle.

Je ne puis donc rien conclure, car on ne peut que réunir ou disjoindre les deux termes de la conclusion ; or, l'une et l'autre opération manquent ici de fondement.

La preuve de la règle revient à ce principe : Deux idées différentes d'une même troisième peuvent différer de celle-ci sous un même rapport ou sous des rapports divers.

A cette sixième règle il y a certaines exceptions apparentes. Par exemple : a Celui qui n'a pas la foi ne se sauvera pas. Pierre n'a pas la foi. Donc il ne se sauvera pas ».

La conclusion de ce syllogisme est légitime, Lien que les deux prémisses semblent négatives. Mais la mineure, d'apparence négative, est en réalité positive : elle exprime, en effet, positivement que Pierre est un de ceux qui n'ont pas la foi, c'est-à-dire qu'il entre dans l'extension du sujet : Tout gui n'a pas la foi. En conséquence, il faut lui attribuer tout ce qui revient à ce sujet et conclure qu'il ne se sauvera pas.

Septième règle. — Pejorem seguitur sempcr conclusio pavtem.

11 faut dédoubler cette formule :

1° Si l'une des prémisses est négative, la conclusion doit être négative.

2° Si l'une des prémisses est particulière, la conclusion doit être particulière.

La première partie de la règle n'offre aucune difficulté.

Xous sommes en présence de deux idées A et B, dont l'une A convient, dont l'autre B ne convient pas à une même troisième C. On ne peut jamais, dans ces conditions, conclure positivement à la convenance de A et de B. « Le moyen est désuni de l'une des parties de la conclusion, et ainsi il est incapable de les unir, ce qui est nécessaire pour conclure affirmativement » ').

Seconde partie de la règle : Si l'une des prémisses est particulière, la conclusion ne peut être universelle.

En effet, les prémisses ne pouvant être toutes deux négatives (6"'« règle), deux cas seulement peuvent se présenter ;

a) Les deux prémisses sont affirmatives.

b) L'une est affirmative, l'autre négative.

Dans le premier cas, les deux prédicats sont particuliers ; l'un des deux sujets est, par hypothèse, particulier ; il n'y a donc, dans les prémisses, qu'un terme universel. Ce terme devant être le moyen (3'"^ règle), aucun des extrêmes n'est universel dans les prémisses et ne peut l'être, en conséquence, dans la conclusion. La conclusion, ayant nécessairement un sujet particulier, est particulière.

Dans le second cas, les prémisses renferment deux termes uni-

') Logique de Port-Royal, III, chap. 3.

LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQL'E 21 Î

versels : le prédicat de la prémisse négative et le sujet de la proposition qui, par hypothèse, est universelle.

Mais la conclusion est négative, en sorte que son prédicat est universel. Ce terme, qui dans la conclusion est prédicat, n'est pas le terme moyeu f4"'« règle). Le second terme universel des prémisses est donc le terme mo3-en. Dès lors, l'extrême qui est sujet de la conclusion est particulier et dans les prémisses et, conséquemment, dans la conclusion. La conclusion est particulière.

Par exemple : (( Tout homme est corporel. Or A n'est pas corporel. Donc A n'est pas homme ».

Le résultat serait identique, si une seule et même proposition était à la fois universelle et négative : « Aucun homme n'est spirituel. Or A est homme. Donc A n'est pas spirituel ».

Ou "bien : « Or B est spirituel ; donc B n'est pas homme ».

Donc, lorsqu'une prémisse est particulière, la conclusion doit être particulière.

Huitième règle. — A'/? sequitar gcminis ex particularibus unquam.

Les deux prémisses ne pouvant être négatives (ô^^règle), les deux cas de tantôt sont les seuls possibles :

a) Ou les deux prémisses sont affirmatives.

6j Ou l'une est affirmative et l'autre négative.

Dans le premier cas, tous les termes sont particuliers, — les deux prédicats le sont, parce que prédicats de proposition affirmative ; les deux sujets le sont par hj-pothèse. — Donc le terme moyen n'est pas pris universellement une seule fois. La 3™* règle est violée. Point de conclusion ■;.

Exemple : « Quelques hommes sont riches. Quelques hommes sont ignorants. Donc quelques riches sont ignorants ».

Si ce syllogisme était valable, on pourrait de la même façon prouver que quelques riches sont pauvres, ce qui met le sophisme en évidence.

Dans le second cas, les prémisses contiennent un seul terme universel, le prédicat de la prémisse négative. Mais, la conclusion étant négative, le prédicat de celle-ci est universel ; l'étant daus la conclusion, il doit l'être dans les prémisses. En conséquence, le terme mojen, — qui ne peut être identique au prédicat de la

^) M. Adr. Na ville se àem3inà& (Revtte philosophique, XL\W[.t^).2%~) pourquoi de prémisses particulières on ne pourrait pas tirer légitimement une conclusion particulière. La réponse adéquate à cette question ressort de la nature du raisonnement. Il y a bien, sans doute, des séries de propositions particulières affirmatives qui présentent les apparences d'un raisonnement, p. ex. : « Pierre est le meurtrier. Cet homme est Pierre. Donc cet homme est le meurtrier :>. Au fond, il n'y a là qu'une association d'idées, et non un raisonnement proprement dit.

212 LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE

conclusion (4"'« règle), — est particulier, les deux fois, dans les prémisses. Encore un coup, la 3"'« règle est violée. Point de conclusion.

Exemple : « Quelques hommes sont savants. Or quelques hommes ne sont pas vertueux. Donc quelques savants ne sont pas vertueiix ».

L'illogisme est manifeste.

Bref, dans aucun cas, de deux prémisses particulières il n'y a rien à conclure.

95. Portée des règles du syllogisme. Logique et vérité. — On se méprendrait si l'on se figurait que, pour avoir observé scrupuleusement les huit règles du syllogisme, on peut être sûr d'avoir une conclusion vraie.

La conclusion d'un raisonnement conforme aux règles d'Aristote est logique, elle est logiquement déduite des prémisses, corecte, juste, mais elle peut n'être pas vraie.

Autre chose est la connexio7i logique entre l'antécédent et le conséquent, en un mot, la conséquence, autre chose est la vérité du conséquent.

Il résulte de l'observation des règles du syllogisme que c certaines choses étant posées, quelque autre chose découle nécessairement des choses posées, par cela seul qu'elles sont posées », mais la connexion nécessaire entre les choses posées et la chose qui en découle ne préjuge ni la vérité ni la fausseté des prémisses dans lesquelles ces premières choses sont posées.

De fait, la conclusion d'un raisonnement, irréprochable au point de vue logique, peut être vraie ou fausse.

Nous aurons plus loin l'occasion de reparler ex professa de la vérité et de l'erreur, mais il nous a semblé utile de souligner, dès à présent, la distinction qu'il y a lieu de faire entre la. justesse et la vérité d'une conclusion, afin que l'on ne se méprenne pas sur la portée des règles du syllogisme.

Voici donc, à titre d'éclaircissement provisoire, deux lois générales relatives à la vérité et à Xa fausseté des conclusions :

Première loi: Si les prémisses sont vraies, la conclusion le sera : Ex vero non sequitur nisi verum. La conclusion, en

effet, se borne à affirmer des rapports aperçus dans les prémisses; s'ils ont été aperçus dans les prémisses, il ne peut y avoir erreur à les exprimer dans la conclusion.

Seconde loi : Si les prémisses sont fausses ou que l'une des deux soit fausse, la conclusion sera généralement fausse ; néanmoins, elle peut être vraie. Ex falso seqiiitiir qiddlibet ^).

Voici quelques exemples cités par Aristote : '^ Tout homme est minéral. Tout minéral est animal. Donc tout homme est animal ». — « Tout minéral est animal. Aucun cheval n'est

') ' EîTi ixàv o'Jv ojTOJ? -'/.-'■''' Wj"' àXT/JE^î cTvai Ta; T.ooti'jv.:, 5'.' wv ô jjÀXo- Y'.Tixo; ■ ziz'. ô' ijiTzz 'It'^ov.z, Ïg~: ô' 6j7T$ tt-jV aàv à/.T,6f( Tf,v oi 0/î'j8tj ' to 5è (7'j;j.— spajaa tj cù.rfiï^ r, 'iîûSoî £; ÔL'ii'(y.r^z. E; à?.T,f)(I)v ixàv ojv oùx lîTt •iî.'j^o; ajÀ^.OYt^aj'Ja'., £•/. 'icuôôiv o' estiv àÀT,OÉ;, — /.r,v où oion àXÂ' oti ' tovJ y^.^ Ô'.ûti oO/. Ètt'.v Ê/. .I/îuSâiv cuXXoy'.sixo; ' ot' ïjv ô' otlTtav, Êv to'? ÉttojjlÉvo'.; Xe/OrÎTi-a'..

Il se peut que les propositions dont est formé le syllogisme soient vraies toutes deux ; il se peut que toutes deux soient fausses ; il se peut enfin que l'une soit vraie et l'autre fausse. Quant à la conclusion, nécessairement, elle est vraie ou fausse.

Or il n'est pas possible que de prémisses vraies il découle, par voie de syllogisme, une conclusion fausse ; mais il arrive que, de prémisses fausses, on tire une conclusion vraie. Toutefois, lorsque ce cas arrive, il ne s'agit jamais d'une démonstration faisant voir le pourquoi de la conclusion (démonstration o'.ot'., dont nous parlerons sous peu), mais seulement d'une preuve de fait établissant çue la chose est. Anal, pr., 11,2.

<l>av£pôv oJv ô-'. av i^àv f, tô s'jy.7:£paa;j.a iiô^o;, 7./i-r/.i\, il cov ô Àoyor, 'iî'jSTJ îTva'. Tj TTGtvTa T, àv'.x, ÔTav o' i'/.rfii;, oj/. œ/i'^'V-r, i'/.r,<)t; îTvai 0jT£ ■:'•. ojtî tA-v-ol, i'/X 1(7': ;j.T,oîvô; ovto; àÀT,6o'j; -rtûv ev tôj a-jÀ/.oY'.-uLtp 10 <7'j u.~cpaTy.a oaoîto; eTvat à/.T/jÉ;, où ij.t,v £; àvaY/.T,;. A'tT'.ov 0' ÔTt otiv oûo e/t, oj~«i> — po; àXÀT.Xa

(OTTE OaTs'pOJ OVTO; È: àvâY"''-Ti; sTvai OiTîpOV, TOÛTO'J af, OVtO; aÈv 0'j5è 6âTEûOV

Ejxai, ovToç ô' oùy. i^/iy/.T^ slva; OâTEpov.

Il est donc clair que, si la conclusion est fausse, les propositions qui en rendent raison doivent toutes ou du moins en partie être fausses ; mais, lorsque la conclusion est vraie, il n'est pas nécessaire que les prémisses, ni même aucune des prémisses soit vraie. Il peut se faire, en effet, que, rien n'étant vrai dans les matériaux dont est fait le sj'llogisme, la conclusion soit vraie néanmoins. Dans ce cas, cependant, la conclusion ne suit pas nécessairement des prémisses. La raison de ceci, c'est que, lorsqu'il y a, entre deux choses, une relation telle que l'existence de l'une (antécédent) entraine nécessairement l'existence de l'autre (conséquent), il s'ensuit bien que, si la seconde n'est pas, la première n'est pas, mais il ne s'ensuit point que, la seconde étant, la première doive nécessairement être aussi. Anaf. pr., II, 4.

214 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE

animal. Donc aucun cheval n'est minéral ». — Enfin, voici un troisième exemple où l'une seulement des deux prémisses est fausse, et la conclusion vraie : « Tout cheval est animal. Aucun homme n'est animal. Donc aucun homme n'est cheval ».

En partant d'un principe faux, on peut donc parvenir à un résultat exact : soit parce que ce principe est un mélange de vrai et de faux, et qu'on l'a employé dans ce qu'il a de vrai ; soit que les erreurs issues du principe se soient finalement compensées les unes les autres.

Corollaire de la première loi : Des prémisses vraies ne peuvent donc conduire à une conclusion fausse. Il est légitime de réfuter une doctrine ou une théorie, en argumentant de la fausseté de ses conséquences ; on réfute, par exemple, l'athéisme par ses conséquences.

Corollaire de la seconde loi : Puisqu'un antécédent faux peut avoir un conséquent vrai, il ne suffirait pas, pour établir rigoureusement une doctrine ou une théorie, de montrer que telle ou telle de ses conséquences est vraie ; par exemple : Newton avait tiré plusieurs conséquences, vérifiées ensuite expérimentalement, de sa théorie des émissions sur la nature de la lumière. La théorie elle-même fut pourtant controuvée. Pour qu'un argument tiré des conséquences d'une théorie fût concluant, il faudrait pouvoir démontrer que la théorie ne conduit qu'à des conséquences vraies.

96. Utilité de la forme du syllogisme. — L'utilité des règles du syllogisme est ouvertement proclamée par des penseurs de premier ordre. Leibniz professa toujours pour le syllogisme une véritable admiration : « Je tiens, disait-il, que l'invention de la forme du syllogisme est une des plus belles de l'esprit humain, et même des plus considérables. C'est une espèce de mathématique universelle, dont l'importance n'est pas assez connue ; et l'on peut dire qu'un art d'infailli-

LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 215

bilité y est contenu, pourvu qu'on sache et qu'on puisse s'en bien servir, ce qui n'est pas toujours permis »').

Dans une lettre à Gabriel Wagner, datée de 1696, le même Leibniz écrit :

« J'ai fait autrefois, à propos d'une discussion mathématique, avec un fort savant homme '-), l'expérience que voici : Xous cherchions l'un et l'autre la vérité, et nous avions échangé plusieurs lettres avec beaucoup de courtoisie, mais non cependant sans nous plaindre l'un de l'autre, chacun de nous reprochant à son adversaire de dénaturer, involontairement sans doute, le sens et les paroles de l'autre. Je proposai alors d'employer la forme syllogistique : mon adversaire y consentit ; nous poussâmes l'essai jusqu'au douzième prosyllogisme. A partir de ce moment même toute plainte cessa ; chacun des deux comprit l'autre, non sans grand profit pour tous les deux. Je suis persuadé que si l'on en agissait plus souvent ainsi, si l'on s'envoyait mutuellement des syllogismes, et des prosyllogismes avec les réponses on forme, on pourrait par là très souvent, dans les plus im^jortantes questions scientifiques, en venir au fond des choses, et se défaire de beaucouj) d'imaginations et de rêves ; l'on couperait court, par la nature même du procédé, aux répétitions, aux exagérations, aux divagations, aux expositions incomplètes, aux réticences, aux omissions involontaires ou volontaires, aux désordres, aux malentendus, aux émotions fâcheuses qui eu résultent ».

Le Père Gratry, qui cite cette page dans sa Logique^ y ajoute la réflexion suivante :

« Xous admettons complètement ce point de vue et nous croyons que l'oubli ou plutôt l'ignorance de toute forme sj'llogistique est aujourd'hui une source d'abus et d'inconvénients innombrables, dans la vie publique et privée, dans l'enseignement, dans l'étude solitaire, dans la littérature, à la tribune et dans la presse. La raison est à chaque instant insultée, foulée aux pieds, dans l'absence de ces formes protectrices. De cette source découlent peut-être plus de préjugés, de malentendus, de colères, qu'on ne pense »").

') Nouveaux essais, IV, 17, §4. Cfr. Lettre au P. rfé's Bosses, du 2 mai 1710. *) Il s'agit de la controverse de Leibniz avec Denis Papin, touchant la dynamique.

^) Gratry, Logique, I, pp. 273-274.

2l6 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE

Nous avons exposé la nature du raisonnement et déduit de là les règles du syllogisme.

Passons à la division des syllogismes.

Les syllogismes

97. Avant-propos. — Les syllogismes ^) se partagent en diverses espèces, selon que l'on considère leur forme ou leur matière. Le syllogisme peut, en effet, être envisagé au point de vue de sa structure ou de sa forme., abstraction faite de la vérité ou de la fausseté des prémisses elles-mêmes ; il peut être envisagé au point de vue de la vérité ou de la fausseté des prémisses, en supposant la structure du syllogisme conforme aux règles énoncées précédemment.

Dans les deux articles qui suivront, Ton se placera successivement à ces deux points de vue de la forme et de la vérité.

L'induction scientifique ne diffère pas essentiellement du syllogisme -). Dès lors, Vanalogie et Vexemple que les logi-

•) Parmi ceux-ci, les anciens logiciens rangent à part Venthynième. Nous nous expliquerons à ce sujet plus loin.

-) « Species argumentationis sunt quatuor, scilicet syllogismus, enthymema, inductio et exempluvi Et possunt reduci ad duas, scilicet ad syllogismum et inductionem ; nam enthymema est quidam syllogismus imperfectus seu truncatus, et exemplum est quœdam pars inductionis. Dividitur autem in istas species argumentatio, in quantum manifestativa est veritatis, in quo ejus consistit quidditas. Duœ autem solum sunt viîe manifestandi veritatem, scilicet, vel discurrendo ex principiis per intellectum notis, vel ad sensibilia seu singularia deducendo, quia ibi est origo totius notitice nostras. Si fiât primo modo, est per syllogismum, qui constat ex tribus propositionibus, majori, minori et conseqiietite ; vel ex duobus, si sit enthymema, scilicet antécédente et conséquente, et ideo est imperfectus syllogismus, quia ponit unam propositionem pro antécédente, et syllogismus duas, cujus tota vis inferendi consistit

ciens rattachent à l'induction, peuvent aussi être i-amenés au procédé syllogistique. Il s'ensuit que toutes les formes du raisonnement proprement dit ne sont que des modalités du syllogisme. Telle sera la conclusion générale qui se dégagera' de cet article.

Les syllogismes au point de vue de le^ir forme

98. Division des syllogismes au point de vue de leur forme. — Considéré au point de vue de sa structure ou de sa forme, le syllogisme est : 1° catégorique, lorsque les deux prémisses sont catégoriques ; 2° hypothétique ou conditionnel, lorsque la majeure est hypothétique ou conditionnelle ; 30 conjonctif et 4° disjonctif, selon que la majeure est conjonctive ou disjonctive. Ces deux derniers se ramènent au syllogisme conditionnel.

A ces premières divisions se ramènent deux syllogismes de forme complexe, le syllogisme exclusif et le dilemme, dont le premier se rattache plutôt au syllogisme catégorique et le second au syllogisme hypothétique.

99. Variétés du syllogisme catégorique. — Le syllogisme dont nous avons parlé jusqu'à présent, est le S3-llogisme catégorique. Nous en connaissons la nature et les lois. Nous n'avons donc plus à en reparler, si ce n'est pour appeler l'attention sur certaines modifications de structure qu'il peut présenter.

Telles sont les formes de raisonnement que les logiciens appellent épichérème, polysyllogisme et sorite, enthymème.

in unione aliquoriim in uno tertio, unde int'ert unionem eorum inter se. Si secundo modo, est inductio, qua? non ex connexione cum uno tertio, sed ex pluribus singularibus sufticienter enumeratis int'ert universaliter sic fieri in omnibus. Et ad hoc reducitur exemplum, quod ex uno singulari infert non universale, sed aliud simile '•. Joannes a S. Thoma, Sionm. Log., lib. II, c. 5.

2l8 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE

U épichérème (â-'.ys'.pco, mettre la main à) désigne aujourd'hui ^) un syllogisme dont l'une des prémisses ou les deux prémisses s'accompagnent immédiatement de la preuve.

Exemple : « Telle théorie économique méconnaît la dignité morale de l'ouvrier, car elle le considère comme un simple agent de production. Or une théorie qui méconnaît la dignité morale de la nature humaine est contraire au droit naturel. Donc cette théorie économique est contraire au droit naturel ».

Le poly syllogisme est une suite de syllogismes tels que la conclusion de chacun d'eux fait fonction de prémisse dans le syllogisme suivant. Exemple :

« L'être capable d'avoir des concepts abstraits est un être spirituel ; or l'âme humaine a des concepts abstraits ; donc l'âme humaine est spirituelle. — Un être spirituel est naturellement impérissable ; or l'âme humaine est spirituelle ; donc l'âme humaine est naturellement impérissable. — Un être qui est de sa nature impérissable ne peut être anéanti ; or l'âme humaine est de sa nature impérissable ; donc l'âme humaine ne peut être anéantie. — Un être impérissable, qui ne peut être anéanti, vivra d'une vie immortelle ; or l'âme humaine ne peut être anéantie ; donc l'âme humaine vivra d'une vie immortelle ».

Dans la pratique, on condense d'ordinaire le polysyllogisme, sous forme de sorite (awpoç, tas), en une série de propositions, dans lesquelles le prédicat de la première devient le sujet de la seconde, et ainsi de suite, de manière que finalement le prédicat de la dernière soit rattaché au premier sujet. Exemple :

« L'âme humaine forme des pensées abstraites ; l'être

^) Chez Aristote, Vépichérème désignait une tentative de démonstration, par opposition à une démonstration proprement dite. ' Eizi 8È 91X0ao(iTj|j.a ,u.lv ou),>,oY'.7|j.ô: àTTOOEr/.Tixo'ç, èri/£;pT,!J.a ôè auXXoYi<T;/o; ôiaXs/.Ti/.d;. To/)., VIII, 11.

LA CAUSE FORMELLE DE L ORDRE LOGIQUE 2ig

capable de former des pensées abstraites est spirituel ; l'être spirituel est de sa nature impérissable ; l'être naturellement impérissable ne peut être anéanti ; l'être spirituel qui ne peut être anéanti vivra d'une vie immortelle ; donc l'âme humaine est immortelle ».

Autre exemple, emprunté à Montaigne :

« Cette rivière fait du bruit ; ce qui fait du bruit remue ; ce qui remue n'est pas gelé ; ce qui n'est pas gelé ne peut me porter ; donc cette rivière ne peut me porter »^).

Remarque : On range d'ordinaire l'enthyuième parmi les formes plus ou moins déguisées du syllogisme, comme s'il se bornait à sous-entendre une prémisse.

Mais c'est là une circonstance trop accessoire pour justifier la place à part que l'on attribue à Venthymème parmi les formes du syllogisme. En réalité, chez Aristote, l'enthymème désignait un syllogisme dont la conclusion n'est que plus ou moins vraisemblable '').

100. Nature et règles du syllogisme conditionnel. — Nous avons dit que le syllogisme conditionnel est celui dont la majeure est une proposition conditionnelle. Exemple :

« Si l'âme est simple, elle est impérissable ; or l'âme humaine est simple ; donc elle est impérissable ».

Il n'y a dans la majeure que V affirmation d'une connexion nécessaire entre la condition : < si l'âme est simple » et ce qu'elle conditionne : ; elle est impérissable 5, ou, plus brièvement, entre la simplicité et l'incorruptibilité de l'âme.

Du moment que cette connexion est tenue pour nécessaire, la suite du raisonnement se réduit à une argumentation ordinaire bien simple, dont l'antécédent forme la mineure et le conséquent la conclusion.

Tout l'intérêt du syllogisme conditionnel réside donc dans la majeure.

') Cité par E. Rabier, Logique, -Ime édit., p. 69.

^) EvO'Ju.T,ixa aèv ojv £(jt; 7uÀXoy.7;AÔ; È; îî/.o'-iov Tj 7T,u.î;tov. Afial.pr., II, 27.

Or, cette majeure équivaut à une proposition absolue affirmative. La proposition : « Si Tâme est simple, elle est impérissable » équivaut à la suivante : « Toute âme simple est impérissable ».

Or, nous le savons, une proposition universelle affirmative n'est pas convertible.

De cette remarque, découlent les règles du syllogisme conditionnel :

Première règle : Affirmez la condition ou l'antécédent, vous devrez affirmer la proposition conditionnée ou le conséquent.

Secoiide règle : Niez la proposition conditionnée, ou le conséquent, vous devrez nier la condition ou l'antécédent.

Mais l'inverse n'est pas vrai.

De la vérité du conséquent on n'a pas le droit d'inférer la vérité de l'antécédent.

De la fausseté de l'antécédent on ne peut conclure à la fausseté du conséquent.

Quelques exemples familiers serviront à fixer ces règles dans la mémoire :

«Si vous êtes Bruxellois, ] Si A est, B est. vous êtes Belge. r

affirmative : ) Or, vous êtes Bruxellois. ( Or, A est.

Donc, vous êtes Belge. \ Donc, B est.

Si vous êtes Bruxellois, j Si A est, B est. . . vous êtes Belge. /

■^°LT.l.!?-*"^^^ \ Or, vous n'êtes pas Belge. \ Or, B n'est pas.

Donc, vous n'êtes pas l Donc, A n'est pas. Bruxellois. 1

négative

Si vous êtes Bruxellois, j Si A est, B est.

.,,,.. , vous êtes Belge. /

Forme ilk'gitimo J „ -^ -r, ^ l ^^ -n ^

^^. J ( Or, vous êtes Belge. ^ Or, B est.

Donc, vous êtes Bru- i Donc, A est.

xellois. 1

affirmative

LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 221

S Si VOUS êtes Bruxellois, | Si A est, B est. vous êtes Belge. j

Or, vous n'êtes pas Bru- ' Or, A n'est pas. négative : ") xellois. /

Donc, vous n'êtes pas! Donc, B n'est pas 'j. Belge. I

Remarque : 1° Il peut se faire néanmoins, qu'à raison de la matière de la proposition conditionnelle, la vérité du conséquent entraîne celle de l'antécédent. Exemple : « Si une figure est un cercle, elle a ses rayons égaux ».

2° 11 est à noter que la conjonction si n'exprime pas toujours dans la pensée de celui qui en fait usage, un lien de dépendance nécessaire entre l'antécédent et le conséquent. Fréquemment la particule si indique entre l'antécédent et le conséquent une connexion qui n'est que partielle^ ou une connexion réelle, mais contingente.

Dans le premier cas, la proposition conditionnelle exprime une inférence proprement dite régie par les lois rappelées à l'instant. Dans le second cas, elle exprime une présomption^ plutôt qu'une inférence rigoureuse. Exemple : « Si cet homme était éprouvé par le malheur, il reviendrait à de meilleurs sentiments ».

101. Syllogismes conjonctif et disjonctif. — Le syllogisme conjonctif est celui dont la majeure est une proposition conjonctive : cette proposition pose une incompatibilité entre deux cas ; on affirme l'un des deux pour écarter l'autre.

Exemple : c Vous ne pouviez à la fois être à Bruxelles et à Paris. Vous étiez à Bruxelles. Donc vous ne pouviez être à Paris ». Ou bien : i Vous étiez à Paris. Donc vous ne pouviez être à Bruxelles y>. Ce syllogisme peut se ramener au syllogisme conditionnel et il en suit les lois. Il peut, en effet, être ainsi formulé : « Si vous étiez à Bruxelles, vous ne pouviez être à Paris ; or,... donc... ».

') Cfr. Castelein, Losrique, p. 131. Bruxelles, O. Scbepens, 1901.

122 LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE

La majeure peut donc, selon la mineure qui s'y ajoute, donner lieu à deux conclusions valides, toutes deux négatives.

Le syllogisme rfîs/oMc/z/ a pour majeure une proposition disjonctive (67). Celle-ci ne pose plus une simple incompatibilité, mais la complique d'une alternative qui n'admet pas de milieu.

Dès lors, le syllogisme disjonctif est régi par les deux règles suivantes :

Première règle : La disjonction posée dans la majeure doit être complète.

Seconde règle : Lorsque la mineure affirme un des membres de la disjonction, l'autre ou les autres membres doivent être niés dans la conclusion et vice versa.

Exemple : « Tout acte libre est moralement bon ou mauvais. Or tel acte, — par exemple, un serment, — n'est pas moralement mauvais ; donc il est moralement bon... Or il est mauvais ; donc il n'est pas bon... Or il est bon ; donc il n'est pas mauvais... Or il n'est pas bon ; donc il est mauvais ».

Comme le précédent, ce syllogisme se ramène à un syllogisme conditionnel, mais il en diffère en ce que la majeure qui, en fait, est double (si un acte est bon, il n'est pas mauvais; et vice versa) peut, selon la mineure qui s'y ajoute, donner lieu à quatre conclusions valides : deux positives et deux négatives. Plus haut, on n'aurait pu dire : « Or vous n'étiez pas à Bruxelles ; donc vous étiez à Paris ».

102. Syllogisme exclusif. — Est exclusif le syllogisme dont les deux prémisses sont exclusives.

« L'être spirituel est seul libre. L'homme seul est spirituel. Donc seul il est libre ».

Ce syllogisme se décompose sans peine en deux autres, l'un affirmatif, l'autre négatif : L'être spirituel est libre. L'homme est spirituel. Donc il est libre. — L'être libre est spirituel. Les êtres autres que l'homme ne sont pas spirituels. Donc ils ne sont pas libres.

LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 225

Il faut, dit la définition, que les deux prémisses soient exclusives. Si une seule l'était, la note exclusive serait sans influence sur la conclusion. Soit, par exemple, ce syllogisme : « L'être spirituel est seul libre. Or l'homme est spirituel. Donc il est libre ».

Il en va de même dans l'exemple suivant : « L'être libre est seul spirituel. Or l'homme est libre. Donc il est spirituel ». Le mot seul peut, sans inconvénient, être supprimé.

105. Dilemme. — Le dilemme est la combinaison d'une proposition disjonctive, faisant fonction de majeure, avec deux ou plusieurs propositions conditionnelles faisant fonction de mineure. D'abord, des conclusions partielles excluent successivement les membres de la disjonction ; puis d'une façon générale, on conclut que la proposition disjonctive, prise dans sa totalité, est inadmissible.

Cette façon d'argumenter est vive et pressante. Elle est d'un heureux emploi au cours d'une discussion. On pose à son adversaire une alternative ; on lui laisse le choix entre deux partis : puis on lui prouve que, dans les deux cas, il a tort. On prend ainsi son adversaire entre deux feux (5:; Xaii|3àvo), prendre deux fois), on emploie une arme à deux tranchants (argumentum utrimque feriens).

Puisque le dilemme est la combinaison d'une proposition disjonctive avec des propositions conditionnelles, sa validité demande l'observation exacte des règles du syllogisme disjonctif et de celles du syllogisme conditionnel. D'où ces deux règles :

Première règle : La disjonction de la majeure n'admet pas d'intermédiaire, mais doit être « complète ».

Seconde règle : Les deux syllogismes co)idifio)inels, qui ensemble forment la mineure du dilemme, doivent être l'un et l'autre concluants et conduire à la mâne conclusion.

. Dans ces conditions, la conclusion générale résumera, explicitement, ou implicitement, les conclusions partielles,

^24 LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE

et sera inattaquable ; il sera impossible de rétorquer l'argument.

Le P. Félix, après avoir établi que Jésus-Christ s'est proclamé le Fils de Dieu, se tourne vers les rationalistes qui se plaisent à exalter la supériorité humaine du Christ mais nient sa divinité, et il leur dit :

« Si on suppose que Jésus-Christ, malgré ses affirmations, n'est pas Dieu, de deux choses Tune : En affirmant qu'il était Dieu, ou Jésus croyait l'être, ou il ne le croyait pas. Si, n'étant qu'homme, il s'est regardé comme Dieu, il est le dernier des insensés. Si, se sachant homme, il s'est dit Dieu, il est le dernier des hypocrites. Ou la folie ou l'imposture, voilà les deux solutions entre lesquelles on devrait faire choix. Entre ces deux termes il n'y a pas d'intermédiaire, et, si l'on n'admet l'un d'eux, il faut reconnaître la divinité du Christ.

» Or, poursuivait l'orateur, comment admettre l'une de ces deux solutions, sans tomber dans d'étranges contradictions ? Supposé Jésus-Christ insensé, comment concilierez- vous avec la folie cette haute sagesse qui a paru dans toutes ses démarches, qui a marqué toutes ses œuvres, qui s'est révélée dans la sérénité parfaite de sa vie, et qui a fait de sa doctrine un chef-d'œuvre inimitable de pureté et d'élévation morale ? Si Jésus-Christ, au contraire, est un h3'pocrite et un imposteur, comment accorder en lui avec des vues si ambitieuses cette humilité, ce renoncement, cet amour d'une vie obscure, cette sollicitude de s'effacer toujours et de détourner de lui les respects et les ovations populaires ?

» Donc, ces deux hypothèses sont également inadmissibles et il ne reste, quand on les a bien pesées, qu'à admettre comme vrai ce que Jésus-Christ a affirmé de lui, à savoir qu'il est le Christ, le Fils du Dieu vivant ».

Remarque. — Il ne faut pas confondre avec le dilemme un raisonnement qui consiste à énumérer toutes les espèces d'un même genre, pour les reprendre ensuite une à une et

La cause formelle de l'ordre logique 225

énoncer finalement de tout le genre la conclusion valable pour les parties ^). On démontre de cette façon que la surface d'un triangle est égale à la moitié d'un rectangle de même base et de même hauteur, au moyen d'une double démonstration : on considère d'abord le cas où la ligne qui marque la hauteur AB tombe dans le champ du triangle ABC, et ensuite celui où elle n'y tombe pas. Dans les deux cas, on arrive au même résultat.

Les membres d'une disjonction ne sont pas les espèces d'un même genre.

Le raisonnement que nous pouvons appeler « par parties successives », ne prouvât-il la thèse que pour une partie, ne serait pas sans valeur. Celui qui prouverait que le triangle qui reçoit dans son champ la ligne de la hauteur est égal à la moitié d'un triangle de même base et de même hauteur, devrait restreindre la portée de son théorème mais ne serait point obligé de le rejeter absolument.

Au contraire, le dilemme n'a rien prouvé tant qu'il n'a pas épuisé toutes les hypothèses.

104. Unité foncière des formes du raisonnement. — Les syllogismes se ramènent fondamentalement au syllogisme typique.

On peut d'abord les réduire à deux modèles : le syllogisme catégorique avec ses variantes, y compris le syllogisme exclusif qui en est une forme complexe ; et le syllogisme hypothétique sous lequel se rangent les syllogismes conjonctif et disjonctif, et le dilemme.

Dans celui-ci le conséquent ou l'antécédent, au lieu d'être simple, se présente sous la forme d'une alternative.

Dans un premier cas, le conséquent est lié dans la majeure

') Elle est donc inexacte cette définition du dilemme, tirée de la Logique de Port- Royal (lll, 16): « Un raisonnement composé où, après avoir divisé un tout en ses parties, on conclut affirmativement ou négativement du tout ce qu'on a conclu de chaque partie ».

226 LA CAUSE FORMELLE DE l'orDRE LOGIQUE

à un double antécédent, disjoint par la particule ou : et la mineure, affirmant V alternative, amène le conséquent. Il est facile, par exemple, de reconnaître un dilemme dans le raisonnement h3^pothétique suivant : Un général, s'adressant à un soldat qui a laissé échapper un prisonnier, lui dit : « Que vous ayez été négligent ou complice, vous méritez la condamnation à mort. Or, vous avez été négligent ou complice. Donc vous serez condamné à mort ».

Dans un second cas, l'antécédent est simple, mais le conséquent est énoncé sous forme d'alternative. La mineure, écartant successivement chacun des membres de l'alternative, nie l'antécédent. Exemple : Si cet homme a quitté la ville, il est sorti par la porte L ou par la porte M. Il n'a franchi ni la porte L ni la porte M. Donc il n'a pas quitté la ville ».

Tous les syllogismes se ramènent donc au syllogisme catégorique typique, si le syllogisme conditionnel s'y ramène. Or, effectivement, le s3dlogisme conditionnel se ramène au syllogisme catégorique. Soit cet exemple : « Si Dieu est bon, il faut l'aimer. Or Dieu est bon. Donc il faut l'aimer ». Ce raisonnement se ramène au suivant : « Celui qui est bon doit être aimé. Dieu est bon. Donc II doit être aimé ».

« Les règles générales du syllogisme peuvent s'étendre à tous les cas ; et dans le fond, c'est toujours par les mêmes raisons que se justifie la nécessité de la conclusion. Mais il est utile, à un autre point de vue, de maintenir la distinction entre le syllogisme catégorique et les syllogismes hypothétique et disjonctif. En eifet, le syllogisme catégorique n'exprime proprement que des rapports de sujet à attribut, conçus en dehors du temps. Les syllogismes hypothétique et disjonctif sont, au contraire, très propres à exprimer des rapports d'états et de phénomènes entre eux dans le temps, que ces rapports soient de succession ou de simultanéité » ').

'j E. Rabier, Logique, 4'»e édit., p. 73.

LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 227

Les syllogismes au point de vue de leur matière

105. Les différents états de l'esprit à l'égard de la vérité. — Pour arriver, au moyen du raisonnement, à la connaissance certaine de la vérité, il ne suffit pas de former correctement un syllogisme, il faut, en outre, que les prémisses mises en œuvre soient vraies et certaines.

La vérité s'entend des choses et de la connaissance.

La vérité des choses^ vérité ontologique^ est la manifestation des choses au regard de l'esprit. « Ea est veritas quae ostendit id quod est », dit saint Augustin '). Que ce qui est, est; que ce qui n'est pas, n'est pas, voilà, dit Aristote, le vrai réel.

La vérité d'une cojinaissance, vérité logique^ est l'accord de la connaissance avec la réalité manifestée par la vérité ontologique. Cette connaissance est un jugement (16 et 55).

Lorsque l'esprit adhère avec fermeté à ce qu'il sait être la vérité, il a la certitude. Celle-ci peut avoir pour objet des propositions soit immédiates., soit médiates., c'est-à-dire connues par raisonnement. Le nom de science s'applique spécialement à la certitude médiate ; des principes et des faits immédiats, on dit que nous avons Vintelligence ou Vintuition; nous ne les « savons » pas, nous les « voyons ».

La certitude médiate repose sur la certitude immédiate.

Lorsque l'esprit se trouve placé entre deux jugements opposés, sans adhérer déterminément à aucun des deux, il reste en suspens, il doute.

Losqu'il incline vers l'un des deux partis, mais sans l'adopter absolument, à l'exclusion de l'autre, il a une opinion : celle-ci est probable, plus probable que l'opinion contradictoire, très probable ou même « moralement certaine », en

*) Lib. de vera religione, c. 36.

raison directe de la puissance des motifs qui sollicitent l'adhésion partielle de l'esprit.

Le contraire de la vérité, le désaccord du jugement avec la chose connue, c'est Verreur.

106. Les syllogismes au point de vue de leur matière. — A ce nouveau point de vue, le syllogisme est démonstratif, ou apodictiqîie^ probable, erroné ou sopJiistiqiie.

Le premier engendre la certitude ou même la science, au sens aristotélicien du mot (107) ; le second, Vopinion ; les autres conduisent à Verreur.

La détnonstration est un argument qui, partant de prémisses certaines, conduit logiquement à une conclusion certaine.

Uargument probable est en matière contingente ; il part d'une ou de deux prémisses probables, et conduit logiquement à une conclusion qui ne dépasse pas les limites de la probabilité. C'est le syllogisme qu'Aristote appelle dialectique ^).

Certains logiciens distinguent entre le syllogisme erroné et le sophisme -), le premier péchant, disent-ils, contre la vérité, le second, contre les règles formelles du syllogisme. D'autres distinguent entre sophisme et paralogisme : le sophisme serait un raisonnement logiquement correct, mais renfermerait une ou deux prémisses erronées ; le paralogisme impliquerait une violation des règles de la logique. D'autres, enfin, — cette interprétation est courante aujourd'hui, — attachent au paralogisme l'idée d'une erreur commise de bonne foi ; au sophisme, au contraire, l'idée de mauvaise foi,

') "Eaxi ôÈ oiXoTd<fTj;xa jj-èv auXXoyiaiJLOî àTtoôety.it/.d;, i~<./zior^\xix Se ct'jX/.o- Ytcrpô; otaXexTtxdç, (id(p:tT(xa 8è ffuXXoYtJfxà; èpiaTtxdi;. Top., VIII, II. « La philosophie, dit ailleurs le Stagirite, connaît la vérité, la dialectique tente de l'obtenir, la sophistique la simule ». Met., IV, 2. Cfr. Barthélemy-Saint-Hilaire, Met. d'Arist., t. II, p. 17.

-; Cfr. Joannes a S. Thoma, Cursus philos., Logica, l, 5.

l'intention de tromper. Nous appellerons du nom de sophisme tout syllogisme non concluant, ou, si l'on veut, tout syllogisme apparent, peu importe qu'il soit entaché d'erreur matérielle ou d'un vice de forme '), formulé de bonne ou de mauvaise foi.

Examinons successivement les démonstrations^ les arguments probables et, parmi les sophismes^ ceux qui méritent principalement d'appeler notre attention.

Différentes espèces de démonstration.

107. Division primordiale. — La démonstration est donc l'argument qui mène à une conclusion certaine. Toutefois, dans un sens plus parfait, la démonstration est un syllogisme qui eîî outre nous fait vraiment savoir. « J'appelle démonstration, le syllogisme qui produit la science ; et j'entends par syllogisme qui produit la science, celui qui par le fait que nous pouvons le faire, nous met en possession de la science d'une chose... ».

« [Or] nous nous considérons comme sachant une chose absolument, — et non pas d'une manière sophistique, accidentellement, — quand nous pensons connaître la cause de la chose, savoir que cette cause est réellement la cause de la chose, et que par suite la chose ne saurait être autrement que nous le savons » ^).

Il y a donc une distinction primordiale à établir entre la démonstration qui donne une conclusion certaine, et celle qui conduit à une conclusion strictement scientifique. Nous pourrions les appeler : démonstration assertorique et démon-

') Aristoteles, De sophist. elench., c. 4 seq.; Top., VllI, 12.

") ErtdxaaOai 8è oîo'{jleO' éV.aj'ïov àirXtwc, iXXà ;j.t) tôv ffO'^iaTi/.ôv xporov tov y.xTà aufipEÎjTjxd;, oTav t:t,v t' aWi'xv oIwiJLEOa yiyvcojy.îiv 81 t,w tô roâY.ui eitiv, ô'xt èy.sîvo'j a'.TÎa stt-', y.al (at) ÈvSe'j^suOai tout' àXXw; èxeiv. Aristote, Anal, post, I, 2.

stration ostensive ou intrinsèque. Aristote distingue dans le même sens une démonstration ou preuve de fait (6'ti, quia., conjonction qui ne signifie pas ici parce que., mais que) et une démonstration causale ou strictement scientifique (Sidxi, propter quid).

Il suffit pour la première que les prémisses soient vraies et que l'observation des règles du syllogisme garantisse la conséquence. Nous pourrons mieux expliquer les conditions nécessaires à la seconde quand nous traiterons de la science au Chapitre IV.

D'après une division mise en cours par les logiciens modernes, voisine, d'ailleurs, de la précédente, les démonstrations sont a priori ou a posteriori. L'examen de ces deux dernières démonstrations trouvera également sa place au Chapitre IV.

lOS. Autres formes accidentelles de démonstration. — La division aristotélicienne, « démonstration oxi et démonstration o'.ôxi », est adéquate; entre les deux, il n'y a pas d'intermédiaire.

La distinction, couramment admise aujourd'hui, entre démonstration a posteriori et démonstration a priori., bien que différente de celle d'Aristote, respecte néanmoins, quant au fond, cette division primordiale.

Certaines autres formes de preuve tiennent à des circonstances accidentelles et portent improprement le nom de démonstration. Nous les parcourrons rapidement :

1° Démonstration directe et démonstration indirecte : Cette distinction tient à des circonstances extrinsèques plutôt qu'à la nature des choses.

Toutes les formes de démonstration énumérées jusqu'à présent sont directes ; elles montrent, sans faire de détour, que la conclusion est virtuellement contenue dans les prémisses, que le prédicat appartient ou répugne au sujet de la conclusion. La plupart des théorèmes de géométrie four-

nissent des exemples de démonstration directe. Telle est, par exemple, la preuve que, dans la géométrie euclidienne, les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits.

Mais les dispositions subjectives de celui auquel on s'adresse, conseillent parfois de lui demander l'adhésion positive à la vérité de la conclusion moyennant le rejet de la proposition contradictoire. Dans ce but, on lui fait voir la fausseté ou l'absurdité des suites logiques de cette proposition. On applique l'adage : ex vero non seqiiitur nisi veriim. Comme deux contradictoires ne peuvent être fausses à la fois, le rejet de l'une entraîne la vérité de l'autre.

On arrive finalement au même résultat que par la preuve directe, mais moyennant un détour, par une voie indirecte.

On démontre ainsi, d'une façon indirecte, la nécessité et l'existence du libre arbitre par la preuve de l'absurdité des conséquences du déterminisme qui nie le libre arbitre.

La démonstration indirecte s'appelle aussi, on voit maintenant pourquoi, démonstration par l'impossible ou réduction à Vabsurde.

La démonstration indirecte est inférieure à la démonstration directe : elle entraîne l'adhésion de l'esprit, en le forçant à repousser la contradictoire de la thèse à démontrer, mais ne lui fait point voir la raison intrinsèque de l'adhésion qu'elle lui demande,

20 Démonstration absolue et démonstration « relative » : Une démonstration proprement dite est valable, pour tout le monde, d'une façon absolue. Il est donc inexact de parler d'une démonstration valable pour une personne déterminée, ad hominem^ ou relativement à des circonstances contingentes.

Toutefois, telle argumentation qui n'est pas démonstrative^ absolument parlant, peut être efficace.

30 Aristote oppose aussi à la démonstration scientifique une demonstratio a signo ou per signum^ preuve e.vtrinscque^

232 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE

tirée d'indices extérieurs à la chose à démontrer. Nous en citons un exemple plus loin (110).

Ainsi que nous l'observions tantôt, ces formes accidentelles ou secondaires de démonstration peuvent être comprises dans la distinction fondamentale, par laquelle nous avons débuté, entre la démonstration oxi et la démonstration o'.oxi.

En effet, la preuve per signum se ramène à la preuve de fait, oT'..

L'argumentation relative ou ad hominem, porte abusivement le nom de démonstration.

Les démonstrations absolues, directes ou indirectes, sont des démonstrations oxt,, lorsqu'elles concluent, soit directement soit indirectement, au fait ou qu'elles en fournissent des raisons éloignées et générales ; elles sont des démonstrations c'.di'., lorsqu'elles mettent en évidence les raisons intimes et immédiates de la nécessité de la thèse à démontrer ou de l'impossibilité de sa contradictoire.

Les arguments probables

109. Les arguments probables. — Le moment est venu de passer en revue les arguments dont la conclusion ne dépasse pas les limites de la probabilité.

Nous rangeons sous un premier chef les différents arguments que, d'une façon générale, nous pouvons appeler arguments d^analogie : Venthymènie, au sens d'Aristote, V induction analogique, Vexemple et certaines inférences tirées du calcul des probabilités ; sous un second chef, Vhypothèse ; sous un troisième, Vargument d'autorité.

110. 1. Les arguments d'analogie : 1° L'entbymème. — L'enthymème est, dit Aristote, « un syllogisme tiré de certaines vraisemblances ou de certains indices » ^).

') 'Ji;vOû|j.T,|ji.a [j.èv ojv Èjti iM-oy-uixo: il eIko-wv y^ 7if)ij.£iwv. Attal.pr., II, 27,

Il s'agit, bien entendu, d'indices qui ne sont pas reconnus pour propriétés naturelles du sujet.

Ces sortes de raisonnements sont très fréquents dans la vie ordinaire. En voici deux spécimens :

« La plupart des hommes agissent par intérêt. Donc, dans tel cas donné, Pierre a agi par intérêt ».

« Un teint bilieux est signe d'un caractère chagrin. Cet homme a le teint bilieux. Donc il a le caractère chagrin ».

Pas mal de logiciens font de l'enthymème un syllogisme à part, pour cette raison assez naïve que l'une de ses prémisses resterait sous-entendue (èv i)"j|i(;), animo retenta). De fait, celui qui spécule sur l'irréflexion ou la crédulité d'autrui passe volontiers sous silence une prémisse probable, dans l'espoir de la faire prendre pour certaine ; les syllogismes dont les prémisses ne sont que probables sont donc souvent tronqués ; mais la circonstance qu'ils sont tronqués est accessoire ; ce qui est intéressant, c'est la raison pour laquelle on les énonce en termes écourtés, le défaut de certitude de leur prémisse sous-entendue ^).

Somme toute, l'enthymème n'est qu'une façon abrégée d'exprimer une induction analogique.

111. 2o L'induction analogique ou l'analogie. — L'induction scientifique, dont nous traiterons prochainement, démêle parmi les accidents muhiples et variés d'une substance une propriété naturelle (55). Elle conclut avec certitude que la propriété est le fondement d'une loi générale, c'est-à-dire que dans les conditions où le phénomène observé s'est produit les premières fois, il se produira partout et toujours. L'analogie est un raisonnement de même nature que l'induction, mais sa conclusion n'est que probable.

Nous faisons usage de l'induction analogique ou de Vanalogie lorsque, après avoir reconnu à deux objets ou à deux

') Cfr. Trendelenburg, Elementa logicae Aristoteleœ, pp. 116 et seq.

phénomènes certains caractères réellement communs, nous inférons qu'un ou plusieurs autres caractères, jusqu'à présent inconnus, de ces objets ou de ces phénomènes « doivent » pareillement être les mêmes.

Exemple : On fait voir, à l'aide des méthodes inductives, que le choléra a pour cause naturelle l'action d'un bacille connu ; c'est une induction proprement dite. La conclusion est certaine.

Une autre maladie, dont la nature est moins connue, présente divers symptômes réellement communs aux maladies d'origine infectieuse. On présume, mais sans pouvoir l'établir péremptoirement, que cette maladie « doit avoir », comme les maladies infectieuses, une origine microbienne.

Cette présomption est une conclusion analogique.

La conclusion est probable, d'autant plus probable que les ressemblances entre les S3'mptômes de cette maladie et ceux d'autres maladies reconnues pour infectieuses sont plus nombreuses, et les traits divergents entre la première et les secondes plus rares ; mais aussi longtemps que la nature de la maladie en cause ne sera pas connue, l'analogie ne dépassera pas la probabilité ou la vraisemblance.

Si, au contraire, les divergences s'accentuent et trahissent d'une façon manifeste une diversité de nature, la probabilité qui résultait des ressemblances s'évanouit et l'analogie perd sa valeur.

Uanalogie se présente sous l'une de ces trois formes : elle conclut a pari, a fortiori., ou a contrario.

Dans l'exemple que nous avons cité à l'instant on conclut a pari à l'origine microbienne de la maladie nouvelle.

Le travail dans les mines est nuisible à la santé des ouvriers mâles adultes ; a /orhoW est-il nuisible aux femmes et aux enfants.

L'abus de l'alcool est une cause de dégénérescence ; donc,

LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 235

a contrario^ la suppression radicale des boissons alcoolisées est favorable à la santé.

Le premier et le second argument paraissent concluants ; le troisième contestable, car, entre l'abus de l'alcool et sa suppression radicale il y a une solution intermédiaire possible, qui pourrait bien être la meilleure : l'usage modéré des boissons alcoolisées.

112. Abus de l'analogie ^). — On abuse de l'analogie dans les sciences.

Tantôt, on exagère à plaisir les ressemblances, on ferme les yeux aux dissemblances, et l'on prête alors la valeur d'une conclusion inductive certaine à une inférence qui n'est que probable ou peut-être ne l'est pas du tout.

Tantôt, on prend pour un raisonnement une métaphore : A une liaison logique^ que l'esprit établit, pour la commodité de la pensée, entre des caractères qui n'ont peut-être en réalité rien de commun, on donne arbitrairement la signification et la portée d'une liaison ou d'une communauté réelle, base nécessaire d'une loi de la nature.

Entre certains caractères transitoires du fœtus humain pendant sa vie embryonnaire et certains caractères stables d'animaux inférieurs à l'état adulte il y a une similitude, et de cette analogie les évolutionnistes à outrance prétendent conclure que l'embryon humain sHdentifîe., passagèrement, avec certains types inférieurs de l'échelle zoologique.

L'induction est trop hâtive. Elle force les ressemblances et ne tient pas compte des dissemblances.

Si les ressemblances observées étaient fondées sur une identité de nature de l'embryon humain et du type animal, on n'expliquerait pas les divergences qu'ils accusent ultérieurement. Entre l'homme et l'animal, à l'état embryonnaire

*) Les « abus de l'analogie » trouveraient normalement leur place parmi les sophismes. On les mentionne ici, atin d'expliquer, par contraste, l'analogie elle-même.

236 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE

comme à l'état adulte, il y a une certaine ressemblance, sans doute, mais il est illogique de conclure d'une ressemblance partielle à une communauté générale de caractères et finalement à une identité de nature.

Un exemple frappant de l'abus de l'analogie signalé en second lieu est fourni par la théorie organiciste des sociétés.

Que l'on compare une société à un organisme dont tous les organes sont solidaires et dont les fonctions convergentes réalisent le bien-être de l'ensemble, fort bien ; l'assimilation est ingénieuse, elle est utile à plus d'un point de vue. Mais ceux qui prennent cette assimilation pour un raisonnement scientifique commettent un sophisme. La comparaison et la métaphore sont dues à une communauté de caractères qu'il nous plaît de prêter aux objets ; celui qui les imagine ne peut avoir la prétention de s'en servir pour deviner l'inconnu. Au contraire, le raisonnement par analogie présuppose l'observation de caractères réellement les mêmes pour inférer l'existence dJautres caractères communs ou une loi commune de causation.

113. 30 L'exemple. — L'induction, soit scientifique, soit analogique, va du fait à sa raison suffisante naturelle, à sa loi et, par voie de conséquence, à Vnniversalité de ses applications.

U exemple va, d'une façon conjecturale, d'un cas particulier à un autre cas particulier^ faute de l'appui nécessaire pour conclure avec certitude ou probabilité à l'existence d'une loi naturelle.

Exemple : Je veux dissuader un jeune homme d'aller s'exposer à la passion du jeu dans les salons de Monaco : « La plupart de ceux qui y vont, lui dis-je, se laissent prendre à l'appât du jeu ; vous suivrez leur exemple, vous jouerez ».

Le jeune homme me répond qu'il ne jouera pas : tel de ses amis y est allé et n'a pas joué.

Ni son raisonnement ni le mien ne sont rigoureux.

La cause formelle de l'ordre logique 237

Le mien ne l'est pas : tous ceux qui fréquentent les salons de jeu s'exposent à la tentation de jouer, mais tous n'y succombent pas.

Le sien l'est moins encore : chacun a le pouvoir de résister aux séductions du jeu, mais tous n'y résistent pas.

Dans la lutte de la volonté contre la passion du jeu, les vaincus sont le grand nombre, les vainqueurs l'exception. Il est donc probable, très probable, que ceux qui s'exposent aux séductions du jeu joueront. Mais la chose n'est pas certaine.

Bien que l'intelligence cherche naturellement la possession certaine de la vérité, elle n'arrive le plus souvent, dans le cours ordinaire de la vie, qu'à la probabilité. Les relations familiales et sociales sont régies, pour la plupart, par des probabilités. L'homme des champs ensemence sa terre, l'industriel commence une entreprise, le négociant ouvre un commerce, le soldat va à la bataille, le jeune homme, la jeune fille se marient, le législateur vote des lois : sous quelles influences se déterminent-ils à agir? Que leur offre immédiatement l'avenir ? Des espérances de succès, des probabilités ^).

Nous reportons au Chapitre IV, l'examen détaillé des hypothèses probables et des conclusions tirées du calcul des probabilités.

114. IL Les arguments d'autorité. — Dans une foule de conjonctures, l'homme se laisse guider par autrui^ obéit à des arguments à.' autorité. Un observateur sagace, M. Balfour,

') « Tota prsesens vita per probabilitatem maxime ducitur. Relationes omnes hominum in familia et in republica viventium, probabilitate tundantur. Qui scribit, qui navigat. qui militât, qui uxorem ducit, et qui leges condit, nonnisi intuitu probabilis eventus operatur ». Lepidi, Elementa philosophiœ chrtstiance,!, p. 318. Ce fait que la raison humaine n'atteint souvent pas à la certitude, soulève en philosophie morale un problème délicat. En présence d'une action qui probablement est bonne, mais probablement aussi, si non plus probablement, est mauvaise, la conscience peut-elle licitement agir? Agir, dans ce cas, n'est-ce pas

a très bien montré quelle large part revient à l'autorité, quelle part restreinte revient à la réflexion personnelle dans la formation de la plupart de nos jugements. Non seulement les directions de l'autorité familiale ou de l'autorité publique, mais les idées régnantes d'un milieu ou d'une époque, les appréciations flottantes de « l'opinion publique », l'engouement du jour pour une réputation bruyante ou pour une théorie à la mode, forment autour de chacun de nous une atmosphère, « un climat psychologique » dont tous nous subissons plus ou moins l'influence ^).

L'aflirmation d'une autorité peut porter sur un fait ou sur une doctrine.

Quelle est, dans les deux cas, sa valeur logique ? La probabilité.

Nous sommes naturellement désireux de connaître les choses telles qu'elles sont, et nous inclinons à dire la vérité telle que nous la connaissons. Les autres hommes sont nos semblables : notre nature est la leur. Nous sommes donc enclins à nous fier à l'exactitude et à la sincérité de leur témoignage, en un mot, à leur autorité.

s'exposer au danger de mal faire; s'exposer délibérément à faire le mal, n'est-ce pas déjà le vouloir ?

La réponse que les moralistes « probabilistes » donnent à ce problème est la suivante :

Lorsque la raison a des motifs plausibles de douter de l'illicéité d'un acte, elle peut réfiexivement se convaincre que sa liberté d'agir ou de n'agir pas demeure intacte. La conscience morale d'une obligation est, en effet, subordonnée à la science de l'existence de cette obligation, suivant ce principe de saint Thomas: « Nemo ex imperio alicujus domini ligatur nisi imperium attingat ipsum oui imperatur. Attingit autem ipsum per scientiam » (De verit., q. 17, art. 3). Saint Alphonse de Liguori exprime en ces termes lucides la même pensée : « Quomodo dici potest aliquem scire prœceptum, si ipse sciât prœceptum esse dubium ? Tune omnino dicendum quod ille pricceptum ignorât, cum dubitat an prœceptum adsit vel non » (Syst. mor., lib. I, n.76). Cfr. Bouquillon, Theologia moralis fundamentalis, n. 293, 2» edit.

') Bal four, The foundations of helief, 8th edit. Part. III, ch. II: « Authority and reason ».

Un premier mouvement naturel nous porte à accepter comme vraie toute déclaration ferme d'autrui, toute affirmation contenue dans un document ^).

Une déception nous contrarie ; le mensonge nous cause du déplaisir. Malgré l'expérience quotidienne qui nous montre des cas innombrables d'erreur et de mensonge, une méfiance systématique et universelle nous est impossible.

Toutefois, la confiance dans le dire d'autrui ne peut raisonnablement être absolue : Un homme qui n'avait jamais manqué de prudence et de circonspection dans l'observation de faits extérieurs, peut avoir agi, cette fois, avec légèreté. Un homme habituellement sincère peut, dans ce cas, avoir menti.

L'argument d'autorité a, dans chaque cas particulier, sa valeur ; mais aucun témoignage humain ne justifie une certitude absolue.

L'expérience dicte certaines règles pour apprécier la valeur relative d'une affirmation. Dans la mesure où elle peut établir, sur les antécédents du témoin, ces deux choses : l'une, que le témoin observe toujours, dans l'acquisition des connaissances externes, l'attention voulue, en sorte que l'on peut se fier raisonnablement au rapport de ses sens ; ou, s'il s'agit d'un savant, qu'il possède dans sa partie une compétence incontestable ; l'autre, qu'il est lo3^al, d'une sincérité éprouvée : dans la mesure, disons-nous, où l'expérience a reconnu à un témoin ou à une autorité scientifique ces deux choses, la valeur de son affirmation augmente, la confiance qu'elle mérite se fortifie -).

') Les faits passés ne nous sont connus que par les traces qui en ont été conservées. Ces traces, on les appelle documeuis. L'historien les prend comme points de départ; puis, par voie de raisonnement, il essaye de conclure des traces aux faits. Le fait passé, c'est le point d'arrivée. Cfr. Lant^lois et Seignobos, Introductioii aux études historiques, liv. II, ch. I. Paris, Hachette, 1899.

*) Les théoriciens de la méthode historique donnent des règles qui,

Néanmoins, d'elle-même, l'affirmation d'autrui commande toujours une certaine réserve.

Lorsqu'il s'agit d'une affirmation doctrinale, saint Thomas n'hésite pas à déclarer que l'argument d'autorité est le plus faible de tous : Lochs ab aiictovitate, quœ fiindattir super ratione Jmmana^ est infirmissimus ^).

Cette déclaration est une fière réponse à ces esprits superficiels pour qui la scolastique serait une abdication de la raison personnelle devant l'autorité.

Les arguments erronés et sophistiques

115. Le faux raisonnemeut. — L'erreur vient dnfond ou de la forme : du. fond, lorsqu'on prend pour vraies et certaines des prémisses erronées ou douteuses ; de la forme, lorsque, soit inconsciemment, soit consciemment, on tire des prémisses une conclusion qui n'en découle pas logiquement.

Dans le premier cas, le nom propre du faux raisonnement est celui d'argument erroné.

Dans le second cas, le faux raisonnement s'appelle paralogisme ou sophisme. Le paralogisme est un faux raisonnement dont nous-mêmes nous sommes dupes ; le sophisme, dans l'acception courante, suppose l'intention de tromper.

d'une façon générale, facilitent la critique interne d'exactitude et de sincérité des documents. On trouvera à ce sujet quelques indications utiles, quoique parfois d'une rigueur excessive, chez MM. Langlois et Seignobos, ouv. cit., liv. II, ch. VII.

Bien entendu, nous ne parlons dans ces pages que de la valeur logique d'une affirmation considérée comme telle, au point de vue de l'autorité qui la garantit. Nous examinerons ailleurs, en Critériologie spéciale, la valeur de l'argument que l'on peut tirer du fait de la concordance de divers témoignages ou des circonstances dans lesquelles ils se sont produits. Mais cet argument ne tire plus sa valeur de Vaidorité.

') Summ. TheoL, 1», q. 1, art. 8, ad 2.

LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE 24Î

Page 1