Les faux raisonnements ou les sophismes
Nous n'en finirions pas, si nous voulions parcourir en détail toutes les façons dont l'erreur peut se glisser dans les prémisses ou dans la suite logique d'un raisonnement. Il faut se borner à celles qui surprennent plus facilement le jugement.
Stuart Mill a adopté une classification générale très commode dont nous reprendrons les cadres.
Les sophismes, observe-t-il, aftectent le raisonnement luimême, ou viennent de certaines présiip positions dont on s'inspire erronément dès avant de raisonner. Il appelle celles-ci du nom de sophismes de simple inspection ou sophismes a priori^ synonymes du vieux nom de préjugés ; il appelle les premiers sophismes d'inférence^ ce sont les/a2/.*r raisonnetnents.
Les faux raisonnements sont, les uns, des sophismes diinduction^ les autres, des sophismes de déduction^ comprenant, d'ailleurs, des sophismes de mots et des sophismes de forme.
Préjugés ou <■■ sophismes de simple inspection ^
117. Les préjugés. — Nous désignons de ce nom certaines maximes courantes, généralement acceptées sans discussion, dont, par suite, on ne se défie plus, et qui n'en sont pas moins erronées ou, pour le moins, équivoques.
On rencontre des préjugés de ce genre dans tous les
domaines : les uns sont spéculatifs, les autres pratiques ; les
uns concernent la vie individuelle, d'autres la famille, d'autres
la société ; il y en a dans les sciences et en philosophie, il y
en a en religion. Nous ne pouvons évidemment songer à les
énumérer tous; en voici toutefois quelques-uns, qui touchent
de plus près au domaine de la philosophie, et contre lesquels
on est habituellement moins en garde :
242 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE
1° Poser en principe que l'ordre logique doit correspondre à V ordre ontologique^ « les idées aux choses ». Ce dogme préconçu est un des appuis du panthéisme.
2° Rejeter commQ faux ce qui paraît inconcevable ou même simplement inimaginable. — Sous l'empire de ce préjugé on niait jadis l'existence des antipodes.
3° Confondre V inexplicable avec \e faux ou V absurde ; une impuissance subjective à mettre d'accord deux notions avec une contradiction objective entre leurs éléments.
Les rationalistes se basent sur une confusion de ce genre pour nier les mystères.
40 Répudier a priori im ou plusieurs moyens de connaître et déclarer alors inconnaissable^ d'une façon absolue, ce qui échappe au seul moyen de connaître que l'on a arbitrairement réservé.
Les rationalistes répudient ainsi, par une fin de nonrecevoir arbitraire, toute Révélation surnaturelle.
Comme si l'évidence intrinsèque, telle que la nature la révèle à notre raison limitée, était la seule manifestation possible de la vérité !
Comme si Dieu ne savait pas beaucoup de choses que nous ignorons, et, mieux que nous, celles que nous savons ! Comme s'il lui était impossible de communiquer à nos intelligences certaines vérités qu'il sait et que nous ignorons et de nous faire saisir d'une manière certaine ce que, par nousmêmes, nous ne saurions qu'imparfaitement et péniblement !
Nous ne résistons pas au plaisir de citer, à ce sujet, une page de logique serrée empruntée à l'un des plus éminents théologiens du siècle dernier, feu Mgr Pie, le Cardinal de Poitiers :
« Et d'abord, écrit-il, nous dirons à la philosophie qui récuse tout examen, toute acceptation de la vérité révélée, que son premier tort est d'être antiphilosophique. Vous voulez que votre philosophie ne relève que de la raison et plût à Dieu qu'elle en relevât toujours !
Car ce que notre concile reproclie à votre j)hilosopliie, c'est d'être en insurrection flagrante contre les enseignements et les préceptes de la raison même. Assurément, Dieu a donné la raison à l'homme pour le conduire, pour le gouverner. Mais si le premier usage que la raison fait d'elle-même a pour résultat de l'éclairer sur sa propre faiblesse, si le plus noble effort et le plus légitime tjiomphe de la raison est de remettre l'iiomme entre les bras de la foi. appellera-t-on rationnelle une philosophie qui refusera obstinément de prêter l'oreille aux conclusions les plus imijérieuses de la raison ? Or, parmi les principes les plus élémentaires et les plus évidents dans l'ordre même de la raison, nul ne contestera raisonnablement que l'on puisse et que l'on doive ranger ceux-ci : a Dieu sait beaucoup de choses que nous ne savons pas, il sait mieux que nous les choses que nous savons. Dieu, qui sait plus que nous, peut nous révéler ce qu'il sait et que nous ne pouvons pas savoir par nous-mêmes ; Dieu qui sait mieux que nous, peut nous certifier ce que par nousmêmes nous ne saurions qu'imparfaitement et péniblement n. Ces principes ne souffrent pas de contradiction. Car enfin, quelque magnifique idée que l'on conçoive de notre nature, on est bien forcé de reconnaître qu'elle est finie et bornée. Dieu, sans doute, doit à chacune des créatures qui sortent de ses mains les éléments essentiels qui la constituent dans son ordre d'existence. Mais, si élevé que soit l'homme dans l'échelle de la création terrestre, il reste néanmoins un être créé ; et, par conséquent, la sphère intellectuelle et morale dans laquelle il se meut est nécessairement limitée, tout comme la sphère phj-sique qu'il habite. De quelques dons transcendants qu'on la sui)pose douée, la nature rencontrera toujours ses frontières extrêmes qu'elle ne peut dépasser ; il y a pour elle des colonnes d'Hercule au delà desquelles il ne lui est pas possible d'avancer.
Mais ce que le Dieu Créateur ne doit pas à l'homme, ce que l'homme n'est pas môme susceptible de recevoir de Lui, ni comme portion intégrante de sa nature, ni comme appendice naturel de ses facultés. Dieu peut le lui départir à titre d'ajouté surnaturel. Alors, ce n'est pas à sa justice, ce n'est pas même seulement à sa sagesse, à sa providence ordinaire que Dieu obéit : c'est un acte pur de sa bonté et de sa miséricorde, ou plutôt, comme parlent les saints Livres, c'est un transport, c'est un excès de son amour ; c'est en quelque sorte le trop-plein de sa propre nature qui déborde dans la nôtre, et qui, par un accident divin et permanent, fait entrer ainsi notre nature en participation de la sienne.
Tel est l'ordre surnaturel, l'ordre de la révélation et de la grâce, dont, par une suite adorable de divines dispensations, le mystère du Fils de Dieu fait homme est le princii)e et le fondement, le centre et le nœud, et dont la vision béatifique du ciel est pour nous
244 LA CAUSE FORMELLE DE L*ORDRE LOGÎQtJÊ
le terme et le résultat final. Jamais la raison humaine ne pourra établir l'impossibilité, encore moins la non-existence de cet ordre. La plus vulgaire logique enseigne que, la toute-puissance étant un des attributs certains de Dieu, il n'est permis de marquer à cette toute-puissance d'autre barrière que celle de l'impossibilité et de l'absurde. Or, non seulement le fait de l'incarnation et de tout l'ordre surnaturel qui en découle ne saurait être taxé d'absurdiié et de contradiction dans les termes ; mais, l'hypothèse nous en étant divinement présentée, notre esprit en conçoit aisément la convenance et l'avantage » ').
5° Dans la philosophie de la nature, il règne aussi beaucoup de préjugés ; en voici quelques échantillons :
La nature procède toujours par les voies les plus courtes ■) ou, selon le mot favori de Boerhaave, la simplicité est le signe de la vérité.
En elle-même, cette maxime est vraie, nous ne le nions pas ; elle revient à dire que la nature est l'expression de la plus haute sagesse. Mais le sophisme consiste à supposer que nous connaissions toujours quelle est la plus grande simplicité des moyens pour arriver à une fin.
Avant Copernic, on croyait plus simple de juger la terre immobile que de la faire circuler autour du soleil.
6° Dans l'ordre politique et social, que de préjugés mis en circulation par le Contrat social de J.-J. Rousseau et par les hommes de la Révolution française ^) !
Nous en relèverons quelques-uns :
a) L'homme est naturellement bojt. L'homme n'est point une exception dans l'œuvre de la nature. Comme les animaux, il trouve en lui-même tous les éléments du bien-être. Chaque homme apporte en naissant les germes de sa perfection, et ceux-ci se développent spontanément.
») Œuvres, t. III, pp. 151-1.53.
^) Lire E. Na ville, La physique moderne, p. 192. Paris, 1883. Cfr. Caroli, Logica, p. 210. x\apoli, 1883.
^) Consulter à ce sujet les sages observations de Le Play, Réforme sociale, I.
LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 245
bj D'où un second préjugé : Vhontme a droit à l'expansion indépendante de ses forces, à une liberté sans entraves ; par suite, l'autorité, qui prétend en corriger ou prévenir les écarts, n'est pas l'auxiliaire, mais l'ennemie de la liberté.
Au contraire, écrit Le Play, selon la vraie science fondée sur l'étude de l'histoire et l'observation des enfants qui croissent sous nos yeux, les hommes naissent avec des tendances diverses, souvent contradictoires. Ils sont les propres artisans de leur bonheur ou de leur malheur, selon qu'ils obéissent, dans un sens ou dans l'autre, aux inspirations du libre arbitre. Sous ce rapport, ils contrastent absolument avec l'animal, qui doit obéir à l'instinct et qui trouve toujours les conditions du bien-être.
Parce qu'il est exposé à abuser de sa liberté, l'homme a besoin de secours et d'appuis extérieurs pour se maintenir dans le droit chemin.
Or, l'autorité aide la volonté à ne vouloir que le bien et à éviter le mal.
La liberté et l'autorité ne s'excluent donc pas, ne se limitent pas, mais s'entr'aident et se soutiennent ^).
c) Troisième préjugé, intimement lié aux précédents : « le peuple est souverain^ maître absolu de ses destinées sociales î.
Si tous les individus n'avaient qu'à suivre leur raison pour connaître le bien, et leur tendance naturelle pour le pratiquer, la société des hommes pourrait, en efifet, se constituer spontanément comme celle des abeilles et des fourmis. Les
') Citons, à ce propos, un extrait de la superbe encyclique de Léon XIII, Libertas. a Quoniam igitur talis in homine conditio libertatis, ut posait arripere fallax fictumque bonum, aptis erat adjumentis prîesidiisque munienda, qua? cunctos ejus motus ad bonum dirigèrent, a malo retraherent : secus multum homini libertas nocuisset arbitrii. Ac primo quidem lex, hoc est agendorum atque omittendorum norma, fuit necessaria... Quamobrem cur homini lex necessaria sit, in ipso ejus libero arbitrio, scilicet in hoc, nostra^ ut voluntates a recta ratione ne discrepent, prima est causa, tamquam in radiée, qu.erenda. Nihilque tam
246 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE
hommes n'auraient pas besoin d'autorité sociale ; s'il leur prenait fantaisie de s'en donner une, elle resterait dépendante de ceux qui l'auraient établie et n'auraient pu d'ailleurs, en l'établissant, renoncer au droit de la révoquer à leur gré.
d) Un dernier préjugé, dans le même ordre d'idées : « tous les hommes sont égaux ».
Comme si les hommes n'étaient pas profondément inégaux, par les qualités physiques et les aptitudes intellectuelles, qui créent ou détruisent la richesse, la plus enviée des inégalités sociales :
« Définissez, réplique finement Balmès, le mot égalité ?
— Ce mot se définit lui-même.
— Mais encore ?
— JSégalité est ce principe sacré qui veut qu'un homme ne soit pas plus ni moins qu'un autre homme.
— Définition bien vague. Deux hommes sont égaux en stature ; suit-il de là qu'ils doivent l'être en tout le reste? L'un, par exemple, est obèse comme l'illustre gouverneur de l'île Barataria ; l'autre efflanqué comme le chevalier de la Triste Figure ; de plus, les hommes sont égaux ou inégaux en savoir, en vertus, en noblesse d'àme, etc.; il sera donc à jjropos de se mettre d'accord, avant de passer outre, sur le sens exact, positif, qu'il convient de donner au mot égalité.
— Je parle de l'égalité de nature, de cette égalité que le Créateur a lui-même établie, et contre laquelle le despotisme de l'homme ne saurait prescrire.
— Ce qui veut dire, sans doute, que par nature, nous sommes tous égaux... Mais la nature nous fait naître faibles ou robustes, beaux ou laids, lourds ou agiles; nous sommes naturellement intelligents ou bornés, violents ou pacifiques, etc. Comptez les vagues de la mer, et vous saurez le nombre des inégalités naturelles.
— Ces inégalités n'impliquent pas l'inégalité des droits.
perversum pra;posterumque dici cogitarive posset quam illud, hominem, quia natura liber est, idcirco esse oportere legis expertem : quod si ita esset, hoc profecto consequeretur, necesse ad libertatem esse non cohœrere cum ratione : cum contra verissimum sit, idcirco legi oportere subtsse, quia est natura liber. Isto modo dux homini in agendo lex est, eumdemque prœmiis poenisque propositis ad recte faciendum allicit, a peccando deterret ».
— La question change de face. Xous abandonnons l'inégalité naturelle ou nous la restreignons beaucoup. Peut-être ne tarderons-nous pas à nous apercevoir que l'égalité des droits a bien aussi son côté défectueux. Donnerez-vous, par exemple, à l'enfant, le droit de gourmander et de châtier son père ?
— Vous me prêtez des absurdités.
— Xon, j'exprime une conséquence forcée de l'égalité absolue des droits; et s'il n'en est pas ainsi; veuillez me signaler ceux dont vous parlez ; les droits pour lesquels l'égalité doit être ou n'être pas admise.
— Il est évident que j'entends parler des droits civils, de l'égalité sociale.
— Tout à l'heure nous prenions ce mot dans un sens plus général, plus absolu ; mais chassé d'un retranchement, vous vous réfugiez dans un autre. X'importe ! Égalité sociale veut dire, sans doute, qu'en société tous les hommes sont ou doivent être égaux. Egaux en quoi ? En autorité ? Plus de gouvernement possible. En fortune? Laissons de côté la justice et procédons au partage. Au bout d'une heure, de deux joueurs ayant eu des chances inégales, l'un est ruiné, l'autre a doublé son capital ; l'inégalité reparait. Recommencez mille fois le partage, il eu sera toujours de même.
Égaux en considération? Mais vous est-il possible d'avoir une égale estime pour un misérable et pour un homme d'honneur? Placez-vous la même confiance en chacun d'eux? Chargerez-vous, indifféremment, des affaires publiques, un homme incapable ou un Richelieu ? Et d'ailleurs, tout homme est-il donc apte à tout faire ?
— Xon, je le reconnais ; mais vous m'accorderez au moins l'égalité devant la loi.
— Question nouvelle ; allons jusque-là. La loi dit : Le contrevenant sera soumis à l'amende ; et s'il est insolvable, à la prison. Le riclie paye et se rit de la loi ; le pauvre expie sous les verrous et sa faute et sa pauvreté. Où donc est ici l'égalité devant la loi ?
— Mais, ces inégalités, il faut les détruire. Le châtiment doit atteindre tous les coupables, peser également sur tous.
— Abolissez alors les amendes, seule manière de punir certains coupables et, quelquefois aussi, source précieuse d© revenus pour le trésor ; et, malgré tout, l'égalité dans le châtiment n'en restera pas moins une impossibilité. Admettons que pour un délit l'amende soit fixée ; deux coupables sont atteints ; l'un paye et reste opulent, l'autre est ruiné.
— Est-il donc impossible de remédier à ces imperfections de la loi?
— Peut-être : et par là j'ai voulu prouver que l'inégalité est chose irrémédiable ici-bas.
Les châtiments seront-ils corporels? Même inégalité, L'homme
sans dignité i^ersonnelle subit avec indifférence la flétrissure, l'exposition publique, et pour certains coupables, ces cliâtiments seraient plus cruels que la mort. La i^eine doit être apiiréciée non eu ellemême, mais par le dommage qu'elle cause à celui qui la subit ou par l'impression qu'il en reçoit ; sans cela, les deux fins que la loi se propose en frappant le coupable, l'expiation et l'exemple, ne seraient pas atteintes. Dans un même châtiment appliqué à des criminels d'une classe différente, il n'y a d'égal que le nom.
Reconnaissons ces imperfections des choses humaines et gardonsnous de rêver follement l'égalité absolue ; elle n'est qu'une absolue impossibilité.
La définition d'un mot et la recherche des applications diverses qu'on eu peut faire, nous ont fourni l'occasion de sonder un spécieux sophisme et de prouver jusqu'à l'évidence que ce thème de déclamations, si souvent exploité, n'est au fond qu'une vérité banale ou une absurdité prétentieuse. Xe se réduit-il pas, en effet, à cette découverte : Que nous naissons et mourons tous de la même manière » 'j?
SOPHISMES d'induction
Nous rangeons, sous ce nom, tous les sophismes auxquels le raisonnement inductif donne occasion, soit qu'ils regardent les préliminaires de l'induction, soit qu'ils regardent le raisonnement inductif proprement dit. Nous les partageons en trois catégories : sophismes à' observation^ sophismes à' interprétation^ sophismes d'inférence inductive.
118. I. Sophismes d'observation. — Une observation patiente et sincère est le point de départ de toute recherche inductive. Or, trop souvent, le désir de conclure pousse le savant à des affirmations qui sortent des limites de l'observation.
10 On voit ce que Von veut voir, au lieu de voir ce qui est.
Aucune époque assurément ne fut plus féconde que la nôtre en sophismes de ce genre.
Qui ne se rappelle les premières monères de Haeckel et le fameux Bathybius de Huxley ?
') Balmçs, Uart d'arriver an vrai, chap. XIV, g 5.
LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 249
On avait trouvé une masse visqueuse non encore structurée, en voie de devenir du protoplasme vivant. C'était le passage entre la nature inorganique et la nature vivante. La génération spontanée était établie.
Malheureusement, lorsque l'on y regarda de plus près, le Bathybius se trouva n'être qu'un précipité minéral que l'imagination des observateurs avait doté des propriétés de la matière organisée ^), et le beau rêve de la génération spontanée s'évanouit.
Autre exemple : Pendant plusieurs années, un grand nombre de paléontologistes, et des plus autorisés, crurent voir dans les crânes fossiles des stations lacustres ou des anciennes cavernes, des caractères singuliers, témoignant d'un développement incomplet et d'une parenté étroite avec le crâne du singe. Or tout cela était fantaisiste.
2° On ne voit pas ce que Von ne veut pas voir.
« Nous devons réellement reconnaître, disait Virchow au Congrès de Municli en 1876, qu'aucun des types fossiles ne présente le caractère marqué d'un développement inférieur. Et même, si nous comparons la somme des fossiles humains connus jusqu'ici, avec ce que nous offre l'époque actuelle, nous pouvons hardiment prétendre que, parmi les hommes actuellement vivants, il existe un beaucoup plus grand nombre d'individus relativement inférieurs que parmi les fossiles en question... Quant aux faits positifs, nous devons reconnaître qu'il subsiste encore une ligne de démarcation toujours nettement tranchée entre l'homme et le singe »*).
Reprenant la même thèse au Congrès d'Archéologie préhistorique de Moscou, le professeur do Berlin disait encore : « Je dois le déclarer, quand même ces crânes eussent été tels qu'on les a décrits, et que leur position géologique eût été exactement définie, ils ne pourraient pas constituer la preuve de l'existence d'une race inférieure primitive qui pût être considérée comme le terme de passage entre les animaux et l'homme actuel. Beaucoup de ces crânes semblent très anciens ; mais ils ressemblent, sous tous les rapports, aux crânes des races modernes, et certains même à ceux
') Voir de Lapparent, Revue des Qiiest. scient .]?LX\\\tr \%~S. •) Revue scientifique, déc. 1877, p. 543.
des races civilisées. On cherche en vain le chaînon, the missing link, qui aurait uni l'homme au singe ou à quelque autre espèce animale » ').
Quel engouement, il y a quelques années, parmi les biologistes pour la doctrine de l'identité de la cellule dans les deux règnes ! Dans la première ardeur de l'enthousiasme provoqué par la découverte de Schwan, les savants ne voulurent voir dans la cellule que l'organisme primordial de totis les organismes. Sous l'empire de cette préoccupation, ils n'aperçurent aux cellules observées que leurs traits communs ; les dissemblances ne furent point remarquées, ou furent jugées insignifiantes : l'homogène, aurait donc engendré l'hétérogène, des cellules primordiales identiques auraient donné naissance à une multiplicité quasi infinie de types spécifiques différents.
119. II. Sophismes d'interprétation. — Aux sophismes qui viennent d'observations intéressées ou défectueuses, s'en rattachent d'autres qui consistent à mal traduire les faits observés. L'observation est complète, mais la signification que l'on y donne est ajoutée aux faits par une suggestion de l'esprit de système.
Prenons deux échantillons de ce genre de sophismes, l'un emprunté aux sciences physiques, l'autre aux sciences morales et historiques.
Différentes formes d'énergie corporelle, notamment l'énergie mécanique et l'énergie calorifique, se substituent l'une à l'autre suivant une loi d'équivalence. Toutes les fois qu'un travail mécanique modifie l'équilibre moléculaire d'un corps, la dépense de travail est suivie de la production d'une quantité de chaleur proportionnelle au travail dépensé ; réciproquement, toutes les fois que l'action du calorique sur un corps produit un travail mécanique, il disparaît une quantité de chaleur proportionnelle au travail produit. Ce qui est rigou-
*) Revue scient iji que ^ nov. 1892, p. 589.
LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 25 1
reusement établi pour la chaleur, est vrai aussi, selon toute probabilité, pour les autres formes d'énergie corporelle, soit dans le monde inorganique, soit dans le monde organique, chez le végétal, chez l'animal, chez l'homme lui-même, pour autant, bien entendu, qu'il s'agisse de phénomènes corporels.
Voilà des faits.
Il s'ensuit que les formes d'énergie peuvent être évaluées en énergie mécanique.
Cette conclusion est légitime.
Mais souvent on ne s'arrête pas là. On affirme que les énergies corporelles, y compris les énergies qui se développent dans la substance nerveuse et s'accompagnent, soit de sensation, de passion, de mouvement spontané, soit de pensée et de volonté, ne sont que des énergies mécaniques.
Cette interprétation des faits confond une corrélation avec une identité. Cum hoc, ergo ipsum Jioc.
On commet fréquemment un sophisme de même nature, dans les sciences historiques, morales, juridiques, lorsque l'on juge des institutions, des moeurs, de la législation d'une époque d'après les institutions, les mœurs, les lois d'une époque toute différente.
Il serait déraisonnable, par exemple, de vouloir transporter de toutes pièces en France ou en Espagne, la constitution politique des États-Unis, sous le prétexte qu'elle a été pour ce dernier pa3^s une cause de prospérité.
120. m. Sophismes d'iaférence inductive ou d'induction. — On abuse fréquemment de l'exemple. On passe d'un cas observé à un autre, sans avoir pris soin de les rattacher préalablement l'un et l'autre, au moyen de l'induction, à une cause naturelle. Affirmer avec certitude du second ce que l'on a vu convenir accidentellement au premier, c'est faire un saut logique. Inutile d'insister. Tout le monde connaît l'adage qui vise ces sortes de sophismes : Ab uno disce omries (113).
LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE
(I On cite cet Anglais débarqué en France, qui, trouvant son hôtesse rousse, écrit : Les femmes de ce pays sont rousses. Nous ressemblons tous à cet Anjrlais. Toujours les hommes seront dupes de ce sophisme. Que vingt factieux se réunissent, ils n'hésiteront pas à se proclamer le peuple, et à vouloir imposer leur volonté à une nation de plusieurs millions d'hommes. Quelques erreurs échappées à la faiblesse humaine suffisent pour condamner un livre tout entier et son auteur. On grossit, on exagère à dessein ; sur un fait imperceptible, la calomnie dresse tout un échafaudage d'imputations odieuses. — Nous ne pouvons trop nous prémiinir contre un pareil sophisme, qui a pour auxiliaires toutes les mauvaises passions du cœur humain. 11 se réfute de lui-même, dès qu'on voit combien est faible la base de cette induction. « Un trait d'histoire ne prouve pas ; un petit conte ne démontre pas ; deux vers d'Eorace et un apophthegme de Cléomène ou de César ne doivent pas persuader des gens raisonnables n (Malebranche, Rech. de la véritâ., liv. II, IIP part., ch.V). La véritable induction s'appuie sur des faits nombreux et des expériences variées ; elle est prudente et circonspecte, elle écarte la passion avec la précipitation. — Le remède est dans l'expérimentation guidée par la raison »').
Les sophismes appelés par les logiciens sophismes « d'énumération imparfaite » ou de « dénombrement imparfait » peuvent être rangés parmi les sophismes d'induction : ils sont suggérés par une observation insuffisante des faits, ou pèchent par inférence illogique.
Que l'on ne s'y méprenne pas cependant, nous avons voulu ranger en quelques groupes commodes les déviations les plus ordinaires du procédé inductif, mais nous reconnaissons volontiers que certains sophismes pourraient être indifféremment classés dans plusieurs de ces groupes.
Il n'est pas rare que l'on rencontre, au cours d'une même recherche scientifique, des sophismes d'observation, d'interprétation et d'inférence.
Existe-t-il un type criminel ? se demande Lombroso. Le criminel présente-t-il un ensemble de caractères anatomiques, physiologiques, et psychiques qui en font un type spécifique à part, distinct des autres membres du corps social ?
') Bénard, Précis de philosophie, p. 356.
La cause formelle de l'ordre logique 253
On comprend que la question se pose. Car enfin, ne parlonsnous pas couramment d'une physionomie de brigand, d'assassin ? L'enfant ne témoigne-t-il pas, dès le bas âge, d'un naturel bon ou mauvais, de prédispositions natives à la vertu ou au vice ? Certains crimes ne semblent-ils pas héréditaires dans certaines familles, à l'instar de la folie ?
L'hypothèse lombrosienne méritait donc un examen attentif.
Mais que fallait-il faire fiour la contrôler ?
Il s'agissait de recherches inductives. On voulait savoir si le fait de la perprétation du crime est lié à une disposition naturelle^ ou, comme dit le logicien, à une propriété du criminel ; dans l'affirmative, quelle serait cette propriété ?
a) Il fallait observer^ classer et comparer les faits.
Il fallait prendre un nombre considérable de criminels, de tous les pays et de tous les temps, les plus incontestés en tête ; noter leurs caractères, leurs conditions d'existence, les influences physiques et morales auxquelles ils ont été, ou sont encore soumis, leurs antécédents héréditaires, etc. ; dresser un inventaire minutieux et complet de ces renseignements anthropologiques, et voir alors quelles coïncidences les faits manifestent, de quelles explications elle sont susceptibles : méthode de concordance.
Il fallait opérer le même travail sur des catégories de gens honnêtes et dresser le même inventaire parallèle de renseignements anthropologiques. C'eût été un essai de méthode de différence.
b) Ces faits recueillis, il s'agissait de les interpréter.
Les caractères observés chez le criminel sont-ils passagers ou stables ? Sont-ils antérieurs au crime, concomitants ou consécutifs ? Sont-ils dus à des causes personnelles, ou à des influences extérieures, telles que l'isolement ou le régime des prisons ? Quels sont les traits non seulement de dissemblance, mais aussi de ressemblance, entre le criminel et l'homme honnête?
254 LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE
c) Après la solution de ces questions, alors seulement, devait se poser le problème inductif proprement dit.
II y a, supposons-le, certains caractères anatomiques, physiologiques et psychiques propres aux criminels notoires ; quelle conclusion tirer de là ? Y a-t-il probabilité^ y a-t-il certitude^ que ces caractères ont une liaison naturelle avec la constitution du criminel, avec la perpétration du crime ? Si oui, quelle est cette liaison ?
En deux mots, y a-t-il, dans les faits observés, matière à induction analogique ou scientifique ?
Lombroso, avec sa fougue passionnée, n'a pas eu la patience de se soumettre à ces conditions de précision scientifique.
a) Il énumère un certain nombre de faits hétérogènes, pêlemêle, isolés du milieu où ils se sont produits ; il accumule les anomalies de ces types exceptionnels, leur cherchant capricieusement des analogues dans le règne animal et jusque dans la plante.
Lorsqu'il fait l'examen de l'enfant, du sauvage, du criminel, il ne voit que les ressemblances, ferme les 3^eux aux dissemblances ; il passe sur les exceptions typiques de nature à infirmer la règle qu'il a posée ; à l'endroit des causes du crime et de l'état des criminels, il est d'une insouciance impardonnable ; il ne se demande pas si cet état est cause ou effet.
c) Enfin, il ne distingue pas entre probabilité et certitude, mais prête hâtivement à sa thèse la valeur d'une théorie scientifique.
Il eût été difficile de violer plus en grand toutes les règles logiques de l'induction.
Exemple instructif des égarements auxquels expose l'esprit de système.
LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 255