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ETUDE DE PSYCHOLOGIE

22. La nature humaine, principe éloigné des actes de raison. — L'homme est une substance corporelle^ étendue dans l'espace, douée de forces mécaniques et ph^-sicochimiques comme les corps bruts ; animée^ douée d'organisation et de vie comme les végétaux ; sensible^ capable de sentir et de percevoir comme les animaux ; raisonnable enfin, c'està-dire douée d'une aptitude caractéristique qui lui assigne une place à part dans la création, la raisoji.

Cette substance composée est le principe premier^ éloigné de tous nos actes, de ceux de la raison aussi bien que de ceux de la vie organique ou de la sensibilité.

hes principes immédiats ou les sujets immédiats^ prochains de nos différents actes s'appellent des facultés.

Quelle est la faculté dont relèvent les actes de pensée, et à quels traits ceux-ci se. reconnaissent-ils ?

23. Le principe immédiat des actes de raison. — Les actes les plus élevés de l'homme trahissent la composition substantielle de sa nature. Il n'y a pas de pensée qui soit un acte de pure raison. Tout acte intellectuel est dépendant, dans ses origines et dans son exercice^ de l'activité de facultés inférieures sensitives, ayant besoin d'un organe corporel pour s'exercer.

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Pour être en état de penser à une chose, j'ai besoin qu'au préalable mes sens l'aient perçue ; pour pouvoir continuer à y penser, j'ai besoin que les sens me continuent leur concours.

Si je veux y repenser, j'ai besoin de m'aider d'une image, soit d'une image naturelle de l'objet, soit d'une figure, d'un chiffre, d'une formule, comme le mathématicien en emploie en géométrie ou en arithmétique, soit d'une forme sensible, comme l'artiste en imagine pour concevoir son œuvre.

Expliquons cela brièvement.

Pour la première formation de la pensée ou de son fruit qui est le concept, il faut, disons-nous, le concours des sens extérieurs.

Chaque sens saisit une qualité sensible de choses extérieures.

Voici, par exemple, un timbre placé sur mon bureau ; je le vois, je le fais résonner, mon œil éprouve une impression qui me fait voir la forme et la couleur du timbre, mon oreille une impression qui me fait entendre un son, mes doigts des impressions tactiles qui me font sentir la forme, la résistance du bouton qu'ils pressent, et ainsi de suite. Autant de sensations extérieures différentes.

Mais ces qualités sensibles de couleur, de forme, de sonorité, de résistance, resteraient isolées chez le sujet qui les perçoit, si celui-ci ne possédait le pouvoir de les associer. Ce pouvoir existe chez Tanimal et chez l'homme ; les Anciens l'appelaient du nom de sens commun^ un scolastique récent a proposé de l'appeler sens central ').

Les impressions sensibles se produisant de concert, on s'explique qu'elles engendrent des sensations qui sont associées ; les qualités ainsi perçues nous apparaissent comme formant un tout ; ce tout, composé d'autant de parties qu'il

») Gard air, Corps et Ame, II, ch. 3. Paris, Lethielleux.

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y a de qualités perçues, constitue Vobjet sensible, le timbre, dans l'exemple donné.

Appelons du nom de percept le résultat final de îa perception sensible d'un objet extérieur.

Les sensations laissent après elles des traces de leur activité première, des images des qualités perçues ; ces images se conservent dans V imagination et, à l'occasion, y revivent.

Grâce à ces pouvoirs de perception et d'imagination dont il est doué, l'homme se trouve être en possession des matériaux dont il a besoin pour penser. Aidée du percept ou de l'image, la raison est capable de saisir ce que la chose est ; par cet acte, elle acquiert la comiaissance intellectuelle dont le terme est le concept.

24. Caractères distinctifs du concept. — Le concept est abstrait et, par suite, universel.

Une chose matérielle perçue par les sens ou reproduite par l'imagination est toujours une chose déterminée, faite de telle matière, douée de telles propriétés, se trouvant ici., /ci, à tel moment. Ce timbre que je vois de mes yeux et que je touche de mes mains est de bronze, il a une forme ronde, résonne agréablement, se trouve là sur mon bureau, à l'heure où je le regarde. Tout cela est déterminé.

Or, j'ai le pouvoir de penser à un timbre qui ne soit pas de bronze, qui n'ait pas une forme ronde, ne résonne pas agréablement, ne soit pas là en ce moment, mais qui fasse abstraction de ces particularités.

Sans doute ce timbre considéré ainsi, à part de ces diverses particularités, devra bien, s'il existe., être fait d'un métal ou d'un autre, de bronze, de cuivre ou d'argent ; il devra avoir une forme ou l'autre, rendre un son ou l'autre, agréable ou désagréable, se trouver posé quelque part, ici ou là, à un certain moment, aujourd'hui ou demain ; mais il sera fait de

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n'importe quel métal, aura n'importe quelle forme, rendra n'importe quel son, se trouvera n'importe où et n'importe quand et, par voie de conséquence, me servira à me représenter, au moins partiellement, tous les timbres, de quelque matière qu'ils soient faits, quelles que soient leurs particularités de forme ou de résonance, quels que soient l'endroit de l'espace et le moment du temps où ils se trouvent exister.

Le timbre, considéré à part des particularités dont il est affecté en réalité dans la nature, s'appelle un timbre abstrait ; car abstraire, au sens strict du mot, c'est cela même, « separatim considerare », considérer à part, ce qu'une chose est, en négligeant les traits qui en font une individualité déterminée.

Du moment qu'un objet est abstrait^ il devient applicable à une quantité indéfinie de sujets individuels, c'est-à-dire qu'il peut devenir tiniversel.

Abstraire et universaliser sont les fonctions propres de la raison humaine ^).

25. Multiplicité des actes de raison. Leur identité foncière. — On verra par l'analyse qui va suivre que tous les actes de raison, Tappréhension, le jugement et le raisonnement, sont au fond identiques ; ils consistent dans l'intuition de ce que quelque chose est ; mais ils présentent néanmoins des caractères accidentels différents qu'il est intéressant de fixer.

Commençons par l'acte d'appréhension ; suivons-le dans ses multiples modalités.

Lorsque l'esprit considère un objet indépendamment de ceux qui l'entourent, on dit qu'il y fait attention.

L'attention se porte tantôt sur un seul caractère de l'objet indépendamment de ceux qui lui sont unis, tantôt sur l'ensemble des caractères qui constituent l'essence de l'objet,

>; Cfr. P.sychologie., Qme éd., T. II.

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mais à part des caractères qui l'individualisent dans la réalité : ces actes de l'esprit s'appellent du nom général di abstraction.

L'abstraction opère dans l'esprit Vanalyse, décomposition des notes de l'objet connu.

Lorsque l'esprit réunit à nouveau des notes préalablement isolées, il fait une synthèse.

Lorsque Ton se représente successivement deux objets et qu'entre eux on perçoit un rapport, l'appréhension, ou mieux, la double appréhension s'appelle une comparaison.

La perception d'une réalité existante est une intuition. On l'appelle perception pour l'opposer à la conception de choses dites idéales, c'est-à-dire considérées à part de leur existence.

Lorsque l'intelligence a pour objet les actes de notre âme, principalement ses actes spirituels, l'appréhension prend le nom de conscience.

Un acte cognitif, en général, se produit tantôt sous l'influence exclusive de la manifestation de l'objet, et alors la connaissance est directe; tantôt avec le concours de la volonté libre qui rend l'intelligence attentive à un objet abstrait ou à un acte abstractif antérieur, et dans ce cas la connaissance s'appelle réflexe ou réfléchie.

La réflexion est ontologique., objective., lorsque l'attention se reporte sur M objet du concept direct ; psychologique ou subjective^ lorsqu'elle revient sur \acte envisagé comme modification du sujet pensant.

Les actes que nous venons de décrire reviennent tous, au fond, à Vappréhension de ce que quelque chose est, « quod quid est ».

La distinction est un acte mental par lequel on se représente un objet comme n'étant pas le même qu'un second objet. Par objets id quod ob-jicitur cognoscenti, il faut entendre tout ce qui peut être le terme d'un acte de pensée.

Lorsque, dans la nature, antérieurement à tout acte représentatif, un des objets connus est autre que le second, il y a

entre les deux une distinction réelle. Entre Pierre et Paul il y a une distinction réelle.

Lorsqu'une réalité, qui dans la nature est unique, est représentée par deux concepts, la distinction des deux objets empruntés l'un et l'autre à cette chose unique s'appelle distinction de raison ou distinction logique.

La distinction de raison est de pure raison, lorsque les deux concepts ont le même contenu. Lorsqu'on envisage Pierre deux fois pour le déclarer identique à lui-même, on fait une distinction de pure raison.

La distinction de raison est virtuelle^ lorsque les deux concepts représentent une même réalité totale sous deux aspects partiels différents. Ainsi il n'y a qu'une seule âme chez l'homme, mais on peut, à l'aide d'une distinction virtuelle^ considérer cette âme unique soit comme premier principe de vie sensitive, soit comme premier principe de vie intellective.

'Lq jugement et le raisonnement aussi sont de même nature que l'acte d'appréhension.

En effet, le jugement consiste à attribuer un objet à un autre, à voir que deux objets préalablement appréhendés se conviennent ou ne se conviennent pas. Il est un acte d'appréhension dont l'objet formel est l'identité des termes de deux appréhensions antérieures : une apprehensio complexa ou complexorum, par opposition à l'appréhension simple, apprehensio incomplexa ou incomplexorum.

Le raisonnement est un enchaînement de jugements. La raison compare à un même terme moyen deux termes extrêmes, dont elle ne saisit pas immédiatement l'identité, à l'effet de voir, par l'intermédiaire de cette comparaison, si oui ou non ils sont identiques.

Donc, en définitive, les actes d'appréhension, sous leurs formes multiples, le jugement et le raisonnement sont foncièrement un seul et même acte, l'appréhension ou la vue de ce que quelque chose est.

Cet acte, étant toujours formellement le même, relève d'une seule faculté cognitive, appelée indifféremment, dans le langage ordinaire, intelligence, entendement ou raison.

26. Le caractère abstrait des concepts rend possibles le jugement et le raisonnement. — Tout être existant dans la nature est lui-même et pas un autre, il est une individualité incommunicable, et l'on ne conçoit pas qu'un être réel soit affirmé d'un autre, attribué à un autre. Socrate est lui-même, il n'est aucun autre ; cet arbre est cet arbre, il n'est aucun autre ^). •

D'où vient alors que les choses s'affirment les unes des autres dans nos jugements ?

L'esprit a la propriété d'envisager les êtres sans leurs caractères individualisateurs : il abstrait au sens strict de l'expression.

Par suite de ce mode abstractif d'appréhension, l'objet du concept se retrouve ou peut se retrouver chez beaucoup d'autres individus, et leur être attribué dans nos jugements (universale in prsedicando).

Donc, moyennant l'abstraction intellectuelle, les choses sont affirmables ou. si l'on peut s'exprimer ainsi, prédicables les unes des autres. Grâce à cette même abstraction, nos notions des êtres de la nature sont attribuables à une espèce entière, à un genre entier, en d'autres mots, elles reproduisent des caractères de classes, c'est-à-dire de genres et d'espèces. L'abstraction rend possible le raisonnement, qui suppose, — on le verra plus loin, — un terme moyen universel. Or, l'universalité est consécutive à l'abstraction : abstrahi ad quod seqtiitîir intentio universalitatis.

27. Conclusion. — Nous connaissons la cause efficiente de l'ordonnance de nos pensées et son mode d'opération.

*) Où^s ta xaf)' É/ajTa /.%-' àXXtov, à).À' sTspa y.iz' £/.£iviuv. Non singularia de aliis sed alia de ipsis praedicantur. Aristote, Anal, pr., I, 27.

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Le sujet qui produit les matériaux dont est fait l'ordre logique et opère leur enchaînement, c'est l'homme et plus spécialement l'intelligence. Celle-ci accomplit son œuvre, dépendamment de la perception des sens extérieurs et de l'action des sens intérieurs, par des actes d'abstraction et de généralisation. Le concept, grâce à ses caractères d'abstraction et d'universalité, peut faire fonction d'attribut et entrer ainsi, par l'intermédiaire du jugement, dans la constitution de l'ordre logique.

Arrivons à la science logique proprement dite ; commençons par l'étude des matériaux de toute construction logigue : concepts et termes.

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