Principaux chefs de division des concepts
On divise les concepts ou les idées à un triple point de vue : au point de vue de V objet que l'intelligence abstrait des choses à connaître ; au point de vue de leur manière de représenter la chose connue ; enfin, au point de vue de leur origine ou de \tnr formation.
On remarquera, cependant, que certains membres de ces divisions pourraient être rangés indifféremment sous plus d'un chef.
42. Au point de vue de l'objet abstrait par l'intelligence, les idées se divisent : 1« en idées transcendantales^ en idées génériques et spécifiques et en idées singulières.
Cette division est basée sur les degrés d'abstraction de la connaissance intellectuelle.
L'idée qui représente toutes les déterminations de l'objet, y compris celles qui en font une individualité, est singulière. Telles sont les idées de César, de Napoléon, etc..
L'idée qui représente la chose d\ine façon plus indéterminée, offrant seulement à l'esprit les notes qui appartiennent en commun, soit aux individus d'une même espèce, soit à plusieurs espèces d'un même genre, est, selon le cas, spécifique ou générique ; dans les deux cas, elle est universelle.
Lorsque l'idée est encore plus indéterminée, son objet
LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'oRDRE LOGIQUE III
encore plus simple, c'est-à-dire lorsque l'intelligence se représente les choses au moyen de certains caractères communs à tous les êtres de la nature, l'idée s'appelle transcendantale; «transcendit enim omne genus,omnem categoriam »; l'extension de cette idée dépasse toutes les catégories.
On distingue six notions transcendantales : ens^ res^ unum^ aliqiiid, vertim^ bomim ^). ^ ■■^-" '' ''' '
Remarque : Lorsque plusieurs choses individuelles sont considérées comme n'en faisant qu'une, l'idée qui les représente s'appelle « collective » : telle, par exemple, l'idée d'un peuple, d'une armée.
2° En idées adéquates ou inadéquates. Les premières nous font connaître tous les caractères qui appartiennent à l'objet, tous ceux du moins qui sont à la portée naturelle de l'intelligence. Les secondes n'atteignent pas à cette plénitude de perfection.
L'idée inadéquate est confuse, indéterminée, indistincte, ou claire^ déterminée, distincte. L'idée confuse nous présente l'objet au moj'en de caractères qui ne suffisent pas à nous le faire distinguer de tout autre; l'idée claire et distincte renferme peut-être certains caractères communs à plusieurs objets, mais en contient qui appartiennent exclusivement à l'objet à connaître et, par suite, le différencient de tout autre : lorsque je me représente le poisson comme un animal qui nage, j'en ai une idée confuse, car les cétacés aussi nagent ; lorsque je le définis : l'animal qui respire uniquement par des branchies, j'en ai une idée distincte.
30 En idées complexes ou simples. L'idée est complexe,
') Ens = essentia in quantum existens vel potens existera, res = essentia.
unum r= indivisum in se.
aliquid = unum distinctum ab altero.
verum = res in quantum conformis est intellectui. bonum = res in quantum adaptata in aliquem finem.
11^ LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'oRDRE LOGIQUE
lorsqu'elle comprend plusieurs parties dont chacune à part peut faire fonction de prédicat, par exemple, l'idée d'homme juste. Les idées homme, juste sont simples.
45. Au point de vue de la manière de représenter leur objet, les idées se divisent principalement en idées concrète ou abstraite^ — positive ou négative^ — propre ou analogique.
1° Il n'existe pas d'idée concrète.^ mais on désigne improprement de ce nom celle dont l'objet est conçu en union avec un sujet concret ; par exemple, les idées de blanc, d'animal.
Par opposition à la précédente, une idée est dite abstraite^ lorsqu'elle représente une note à part de tout sujet concret ; par exemple, les idées de blancheur, d'animalité.
En réalité, l'idée « concrète » est déjà le fruit d'un acte abstractif. L'idée « abstraite » est le fruit d'une seconde abstraction, elle est abstraite réflexivement.
2o L'idée positive représente une chose au mo3'en de notes qui, en réalité, lui appartiennent ; telles sont les idées de lumière, de vie.
L'idée négative nous fait connaître un objet en éliminant de la pensée des notes que l'objet exclut ; telles sont les idées de ténèbres, de mort, qui sont la négation de la lumière, de la vie.
L'idée positive est propre ou analogique.
L'idée propre saisit une propriété, c'est-à-dire une qualité distinctive d'un être, telle qu'elle est positivement.
L'idée analogique est celle que nous nous formons d'un être inaccessible, lui-même, à l'intelligence : elle ne saisit pas les qualités distinctives de cet être, telles qu'elles sont positivement en lui, mais le compare à un autre être, dont elle connaît positivement les propriétés.
' Cette analogie s'appelle d'ordinaire proportionnelle ; on l'appellerait peut-être mieux relative : en effet, elle nous fait connaître la chose au moyen de rapports avec d'autres
LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'oRDRE LOGIQUE 113
choses dont la nature propre est directement connue. Ainsi, par exemple, la vie divine nous est connue par analogie avec la vie créée ; l'intelligence des purs esprits, par analogie avec l'intelligence humaine.
M. Au point de vue de leur origine ou de leur formation, les connaissances sont immédiates ou médiates.
Elles sont immédiatesjya intuitives lorsque l'objet à connaître s'unit lui-même à l'intelligence, ou du moins, engendre lui-même dans l'intelligence la représentation de ce qu'il est.
Lorsque l'objet est connu dépendamment de la connaissance d'un autre objet, la connaissance est dite médiate. Celle-ci est propre ou analogique, selon que l'objet qui sert d'intermédiaire est ou n'est pas de même nature que. l'objet à connaître.
La connaissance médiate s'appelle quelquefois « abstractive », par opposition à la connaissance « intuitive ».
ARTICLE It Les termes
§ I Le terme, son objet, ses propriétés
45. L'objet du terme. — Les termes expriment des objets, ils sont l'expression des choses conçues par l'intelligence ; non pas l'expression des concepts subjectifs comme tels, mais l'expression des choses que les concepts représentent ; non pas cependant l'expression des choses telles qu'elles sont dans la nature, mais l'expression des choses telles que Vintelligence les conçoit, en un mot, ils désignent des objets connus. « Voces, dit très justement saint Thomas, referuntur ad res significandas mediante conceptione intellectus » ^).
Le mot soleil, par exemple, ne signifie pas l'idée du soleil, mais le soleil lui-même ; nous disons que le soleil éclaire, réchauffe et il est manifeste que ces attributs ne conviennent pas à Vidée du soleil mais au soleil réel.
Le mot ne désigne pourtant pas directement le soleil tel qu'il est dans la nature, car on a dit longtemps du soleil qu'il est un disque mobile se déplaçant autour de notre planète ; or cela n'est pas vrai du soleil, mais seulement du soleil tel que l'humanité se le représentait avant les découvertes de Galilée et de Copernic ^).
') Summ. Theol., 1», q. 13, a. 1.
'^) Stuart Mill n'a pas aperçu cette distinction élémentaire ; il critique
LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'oRDRE LOGIQUE II5
46. Parole extérieure et parole intérieure. Conseils pratiques. — Lorsque nous traitons de l'expression de notre pensée à l'aide des termes du langage, il n'est pas sans intérêt de noter que nous visons tout d'abord l'expression de notre pensée pour nous-mêmes, la parole intérieure.
La parole a un double rôle : elle sert de îiioyen de communication à autrui, et c'est là son rôle le plus apparent ; mais avant de passer à autrui, la pensée a besoin d'être moulée pour nous dans une forme intérieure c^wifixe notre réflexion ; cette expression intime de notre pensée est une parole intérieure^ dont la parole extérieure n'est que le prolongement et le retentissement.
De cette double fonction du langage résultent certaines conclusions :
1° Puisque ce langage exprime la pensée, l'étude des langues est un moyen de discerner quelle est la pensée naturelle de l'humanité sur le monde que nous cherchons à connaître ; les langues forment une sorte de capital où se sont accumulées les pensées des âges antérieurs.
2o Puisque la pensée se traduit en une parole intérieure^ avant de s'exprimer à autrui au moyen du langage extérieur, il importe de surveiller tout d'abord ce premier revêtement de la pensée.
« Il est impossible de se faire comprendre, dit très bien Balmès, quand on ne se comprend pas soi-même ; et de ne pas se comprendre soi-même est chose moins rare qu'on ne serait tenté de le penser ».
« Dans tout sujet d'étude, ajoute-t-il, il y a toujours l'un ou l'autre terme dont l'importance est capitale ; c'est la clef de toutes les difficultés du sujet. On le reconnaît à ce signe que
Hobbes d'avoir fait du nom l'expression de X'idée et il pose en thèse, au contraire, que le nom est l'expression de la chose ; la vérité est entre les deux, le concept exprime un objet qui est la chose pensée. Ctr. Logic, B. I, ch. 2.
Îl6 LA CAUSE MATÉRIELLE DE L*ORDRE LOGIQUE
la question soulevée se concentre autour de ce terme, qui revient à tout instant au cours de la discussion ou de l'exposé; c'est le sujet ou le prédicat de la thèse à établir. Pour ce terme surtout, l'exactitude est de rigueur »^).
3° S'il arrive qu'une pensée soit originale et n'ait pas dans la langue courante une expression qui la traduise d'une façon adéquate, on a le droit, soit de créer un terme nouveau, soit d'employer, dans une acception nouvelle, un terme déjà usité ; mais dans les deux cas, il est nécessaire de prévenir, soit par une déclaration expresse, soit par un contexte indiscutablement clair, toute interprétation fautive.
Ces rapides indications suffisent ; nous renvoyons à la Psychologie pour l'étude plus appronfondie de la nature du langage, et à la suite du traité pour certaines règles à suivre dans l'emploi de la parole.
47. Les dix parties du discours. — L'expression spontanée de la pensée humaine, c'est le langage. S'il est vrai que les objets de nos pensées et les concepts qui les représentent se peuvent répartir en dix catégories, il semble naturel que nous retrouvions dans les termes qui correspondent à nos concepts une division analogue. De fait, les grammairiens distinguent dix parties dans le discours, comme Aristote avait distingué dix catégories de pensées, en rapport avec dix genres de choses connues.
On ne doit pas s'attendre, cependant, à trouver entre les catégories et les parties du discours une correspondance telle qu'à chaque catégorie corresponde adéquatement une partie du langage.
Le premier sujet de toutes les attributions logiques est ce que les sens perçoivent dans sa réalité concrète et qui s'offre, de prime abord, à la pensée dans une indétermination complète, ce quelque cJiose^ hoc aliquid, ceci, cela.
*) Corso di filosofia eîementare. Milano, 1865, vol. 1, nn. 116 et 117. Nous ne possédons de cet ouvrage que la traduction italienne.
LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'ORDRE LOGIQUE II/
Les déterminations formelles que l'esprit conçoit abstraitement et que les termes du langage expriment, comblent successivement cette indétermination première ; par leur union elles objectivent graduellement les choses devant la pensée.
La première détermination formelle de ce sujet indéterminé est la substance même du sujet. Les grammairiens l'appellent nom ou substantif. Le substantif désigne tout objet qui est une substance ou est considéré comme substance.
La substance est, dans l'ordre réel, l'être qui ne doit pas être inhérent à un sujet antérieur pour exister. L'accident, au contraire, a besoin d'inhérer à un sujet pour exister.
Uhonime, le cheval, le fer sont des substances. La blaiicheur, la hauteur sont des entités considérées abstraitement à part du sujet auquel elles sont inhérentes lorsqu'elles existent. Homme., cheval, fer, blancheur, hauteur sont des substantifs.
Dans sa première acception, le nom est abstrait et, par suite, commun.
Des déterminations ultérieures en ont individualisé la signification et en ont fait des noms propres.
Il y a dans le discours un mot qui sert à rendre concret le "nom abstrait, c'est Varticle défini.
Le nom propre est remplaçable par \e pronom (pro nomine) personnel.
L'article indéfini désigne indéterminément une essence individuelle au sein de la multitude des individus compris sous le sujet abstrait et universel.
Deux catégories représentent des déterminations, les unes qualitatives, les autres quantitatives, inhérentes au sujet : les grammairiens les appellent adjectifs. Ex. : le ciel est bleu, la voie est longue ; ble^i, longue sont des adjectifs.
Les quatre dernières catégories représentent soit l'action ou la passion, soit une disposition relative à l'action ou à la
Il8 LA CAUSE MATÉRIELLE DE L'ORDRE LOGIQUE
passion ; elles trouvent leur expression dans le verbe, soit dans le verbe transitif, actif ou passif, soit dans le verbe intransitif. Ex. : couper, être coupé ; être debout (se tenir activement debout), être savant (être sujet récepteur de la disposition ou qualité science).
Le substantif, l'adjectif, le verbe attributif, ^- substance, propriétés, activité, — sont les matériaux essentiels du langage.
Les catégories de lieu et de temps (tio-j, tiois), déterminations spatiale et temporelle, affectent le verbe ; elles sont comme des adjectifs du verbe, des adverbes. Les choses, en effet, envisagées en elles-mêmes, telles que les noms les expriment, font abstraction des circonstances de lieu et de temps ; mais l'action, que le verbe exprime, se passe en un endroit déterminé de l'espace, à un moment du temps ; de là les adjectifs verbaux ou adverbes de lieu et de temps.
Enfin, reste une dernière catégorie, celle de relation, Tzpôç tu Où trouvera-t-elle son équivalent dans le discours?
Lorsque les objets compris dans les catégories précédentes ne sont plus considérés en eux-mêmes mais sont rapportés les uns aux autres, il surgit entre eux des relations multiples et diverses qui demandent aussi leur expression. Les principales d'entre elles s'expriment à l'aide des prépositions. Aussi les prépositions jouent-elles un rôle capital dans le langage scientifique. Aristote s'en sert pour exprimer les différents genres de causes, la cause matérielle, xo èE, ou, la raison formelle, xo o'.à xi, la cause efficiente, xo àcp' o\), la cause finale,
XÔ ou £V£7-a.
Nous avons ainsi retrouvé dans les parties du discours les différentes catégories d' Aristote.
Notre analyse des éléments du langage n'est pourtant pas complète. En effet, plusieurs sujets peuvent être réunis en un seul, plusieurs prédicats n'en former qu'un seul: la liaison de ces éléments en un tout complexe s'exprime par la conjonction.
LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'ORDRE LOGIQUE I I9
De même, les propositions^ comme telles, peuvent devenir à leur tour sujets ou prédicats de propositions plus complexes, avoir entre elles des relations semblables à. celles qui lient les termes : les prépositions et les conjonctions traduisent ces liaisons.
De plus, l'expression des diverses sortes d'attributions peut se fusionner avec le corps des mots : de là les flexions qui viennent encore enrichir le trésor du langage (les cas, les nombres dans les déclinaisons; les personnes, les nombres, les temps, les modes dans les conjugaisons).
Parmi les parties du discours qui répondent aux catégories, nous avons mentionné le verbe.
L'action en exercice, Vagir^ par exemple, chauffer, frapper; l'action subie, le pâtir, par exemple, subir l'action de la chaleur, recevoir des coups, être chauffé, être frappé, sont des verbes, l'un actif, l'autre passif.
Dans ces diverses acceptions, le verbe exprime l'une de ces catégories recensées plus haut: l'action transitive, la passion, l'action intransitive, l'état intransitif; il est attributif.
Exister est un verbe.
Exister, absolument, est un verbe : Dieu existe ou Dieu est ; j'existe, je suis.
Exister dans tel ou tel état est une autre forme du verbe : être debout, être bien portant, être souffrant.
Aux verbes qui désignent une action et au verbe être qui désigne l'existence ou une modalité d'un sujet, verbe substantif, il y a une signification commune : Vade. L'acte désigne, en effet, soit V exister, acte premier ; soit Vagir ou le pâtir, acte second, Vaction en exercice considérée soit par rapport à l'agent d'où elle vient, soit dans le patient où elle s'accomplit ^).
Le verbe être a une autre signification, la liaison du prédicat
') Voir Métaphysique générale, 6e éd., n. 187.
au sujet dans la proposition. Toute proposition renferme, au moins implicitement, le verbe étre^ pris dans une signification copîdative^ c'est-à-dire en tant qu'établissant la liaison du prédicat au s\i]t\.. J'existe signifie: ma personne est existante, // travaille signifie : ce sujet est quelqu'un qui exerce l'action de travailler. Un centaure est moitié homme, moitié cheval.
'Lç.v erho. copulatif n'tsi pas l'expression d'une catégorie. Les catégories sont des prédicats. Mais l'emploi des catégories n'est possible que moyennant le verbe copulatif é/r« qui les relie au sujet.
48. Signification abstraite des noms. — Dérivation des formes du langage. — Tout prédicat présuppose un sujet. Lorsque l'intelligence s'éveille et qu'un objet corporel tombe pour une première fois sous son regard, elle se le représente indéterminément comme quelque chose de subsistant, comme une substance. A l'aide d'efforts ultérieurs, cette première notion indéterminée se spécifie progressivement. Chacun de ces efforts conduit à l'attribution d'un nouveau prédicat au sujet de la première expérience.
Analysez les noms complexes de nos langues actuelles, remontez aux origines du langage et vous trouverez que les formes primitives, leurs racines exprimaient des prédicats abstraits. Ce point est acquis en linguistique, écrit Max MuUer ').
Soit le mot latin lupus, loup, dans les langues germaniques wolf. Ces mots sont représentés en sanscrit par la racine verbale vraçe, déchirer, lacérer ; et par le nom vrka, loup. Le mot vrka signifie donc ce qui déchire, ce qui lacère ; il apparaît en grec sous la forme Xjxo;, en latin lupus pour vlupus, en gothique vulf-s.
De même les noms avis, o:wvô;, désignaient originairement
') Voir Max Millier, The Science of thought. London, Longmans, 1887, ch. VIII.
LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'oRDRE LOGIQL'E 121
quelque chose qui vole; le gothique fugl, en anglais /ou7, en flamand vogel, désignait quelque chose qui a des plumes ; le mot sanscrit andaja-s, quelque chose sorti d'un œuf.
Ces attributs abstraits pouvaient s'appliquer indifféremment à tout ce qui déchire, à tout ce qui vole, à tout ce qui a des ailes, à tout ce qui est éclos d'un œuf. Ils désignent aujourd'hui un sujet déterminé, le loup ou l'oiseau, parce que leur signification originelle a été restreinte à cette désignation exclusive.
Il pourrait sembler que les noms propres fassent exception à cette loi générale du langage. Mais non. Les noms propres eux-mêmes furent primitivement des noms communs exprimant des prédicats abstraits. Socrate. par exemple, est une appellation dérivée de deux noms abstraits ^ao;, awç, sain, et xpà-o;, force, vigueur : le premier emploi qui fut fait du nom de Socrate aura désigné quelqu'un qui se signalait par sa vigueur.
D'après les philologues les plus autorisés, les racines primitives représentaient donc des concepts abstraits^ prédicats de jugements.
Il suffira désormais de soumettre ces racines conceptuelles au mécanisme des dix catégories, et de mettre en œuvre certains procédés de combinaison et de multiplication, pour en faire jaillir tous les trésors de nos langues les plus opulentes.
Voici quelques exemples que nous empruntons à Max MuUer ') :
1° Substantifs : de la racine DA, donner, Sk.-dà ou dà-tar, donneur, dâ-nam, don, etc.
2° Adjectifs :
a) de quantité, de DAK, montrer, dasan, dix.
•) Nous n'avons pas qualité pour en apprécier la valeur au point de \-ue philologique, mais ils nous sont très utiles pour éclaircir en même temps que pour fixer notre pensée.
bj de qualité: de UBH, briller, çubh-ra, brillant.
c) de 7'elation^ de MAwH, être grand, major, plus grand. 3° Adverbes :
a) de lieu, de I, ceci, I-bi, ici.
b) de temps, de DIV, briller, div-â, au jour. 40 Verbes :
a) actifs intransitifs (situs), de STA, to stand, stehen,
sair^v, I stood, ich stand, je me tiens debout.
b) passifs intransitifs (habitus), de DA, lier, bnooioBza.:,
il est lié, il se trouve lié.
cj actifs ti'an'sitifs (actio), de TAM, couper, létivc'., il coupe.
d) passifs (passio), de TAM, couper, Tsixvsxa'., il est coupé,
on le coupe ').
On entrevoit quel puissant moyen de multiplication est pour les langues l'emploi d'une même racine dans dix catégories différentes.
L'esprit humain peut ultérieurement combiner entre elles les diverses catégories ; par exemple, en appliquant la seconde catégorie à la première, faire de equus, equinus, de homo, huînanus ; en appliquant la catégorie ::pôç t: aux adjectifs, créer les comparatifs, de brevis, faire brevior^ brevissimus ; en appliquant les quatres dernières catégories aux noms et aux adjectifs, créer des verbes en nombre illimité, de bronze, faire bronzer, être bronzé, etc..
Ajoutez à ces procédés naturels la composition de mots nouveaux : soit par juxtapositio7i ou fusion, par exemple, ^ar de-barrière, des deux mots garde et barrière, huisnieester de huis et de nieester ; soit par l'emploi des prépositions : Que de mots grecs sont ainsi composés d'un verbe, par exemple, du verbe cpspto avec les prépositions avec, àvxi, àr^ô, C'A, zv., èv, èTiî, £Îç, -/taxa, {icxà, 7:apâ, Tispî, 7:pd,7:pdç, auv, uTiép, OTzd.
Ajoutez-y enfin la métaphors dont nous aurons à dire un
') Cfr. Max Muller, Science of ihought, ch. VIII, pp. 478 et suiv.
LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'ORDRE LOGIQUE I23
mot tout à l'heure, et voilà nos langues, avec toutes leurs richesses d'aujourd'hui, issues de quelques racines qui sont elles-mêmes des prédicats abstraits et universels.
Nous retrouvons donc dans le langage ce que l'analyse de nos idées nous avait déjà fait découvrir: les prédicats des jugements sont abstraits et par suite universels, et les catégories trahissent bien le mode naturel de l'évolution de la pensée.
49. Compréhension et extension des termes. Leurs relations de subordination. — Ce que nous avons dit plus haut, à cet égard, des concepts, s'applique à leur expression ou aux termes. Ce serait faire double emploi que de nous arrêter encore sur ce sujet.
Division des termes
50. Division des termes. — Encore une fois, nous n'avons qu'à rappeler ici ce qui a été dit plus haut à propos de la division des concepts.
lo Les termes sont communs ou singuliers selon qu'ils expriment une idée transcendantale ou générale, ou une idée singulière.
Les termes communs sont en conséquence transcendants ou simplement généraux^ universels^ et quand ils sont généraux ou universels, ils sont génériques ou spécifiques^ tout comme les idées qu'ils traduisent.
l^ç^sitrmts génériques OMspécifiques soni univoques {nomindi univoca) : ils s'appliquent dans le même sens à tous les sujets de leur extension. Les termes transcendants, par contre, sont analogiques : ils s'appliquent aux sujets de leur extension en des sens partiellement différents, par analogie.
Cette distinction demande un mot d'explication.
On dit équivoques et les choses que l'on désigne par un terme équivoque (aequivoca aequivocata), et les appellations qui les désignent de cette façon (aequivoca aequivocantia).
« On appelle éqiiivoqueSy dit Aristote, plusieurs choses que l'on désigne d'un même nom, mais dont les concepts essentiels sont différents ; ainsi, par exemple, le mot uoov, animal, est un nom équivoque, lorsqu'on l'applique à un homme vivant et à un homme en peinture. L'homme réel et l'homme peint n'ont en effet de commun que le nom ; quant aux définitions de l'un et de l'autre, elles sont différentes. Si quelqu'un devait, en effet, expliquer ce qui fait que chacun des deux est animal, il ne donnerait pas une définition commune aux deux, mais à chacun une définition à part ».
« On appelle, au contraire, univoqties les choses que l'on désigne d'un nom commun auquel répond une définition essentielle identique ; ainsi, p. ex. : le nom d'animal s'applique à l'homme et au bœuf dans le même sens, il est iinivoque. On peut dire et de l'homme qu'il est animal, et du bœuf qu'il est animal, dans un sens identique, en ce sens qu'ils sont l'un et l'autre une substance animée sensible ».
Nous avons cité à peu près textuellement le premier chapitre du Livre des Catégories ^).
Le passage n'a pas besoin de commentaire en ce qui concerne la définition des termes univoques. Le terme équivoque comprend, dans la pensée d'Aristote, et les appellations
') 'OîJLtôv'jiAa XcyETott ojv ovo;j.a ij.ovov xo'.vdv, ô 8È y.txk TO'jvofJia Xo'yo; ir^i^ o'jjt'a; ÉTEpo;, oTov ÇijJov, o te àvOpioTro; y.a't xô Y£Ypa[J.îJ.£vov. ToÛtojv yàp ovojjLa (j.o'vov y.oivdv, 6 ôè "/.axà xo'j'vopia Àoyo; tïj; o-jffia; Éxôpoç * av yâp ii^ àîro^iStf» Tt Èaxiv a'jxôiv é/.axc'ow xô Çojto elvai, loiov r/.axÉpou Xdyov aTro^tÔTEi ' auvojvujj-a ôà XÉyçxat ojv xd x£ ovoîJ.a x.oivôv xal ô y.axà xolivoij-a Xdyo; x^; oùai'a; 6 aûxd;;, oTov ÇôJov, 0 xe àvOptOTro; xat 6 poû;. '0 yàp àvOptoitoî x.al 6 Poûç xotvôj dvd|j.axi TTpoffayopeûsxai Çwov, y.a.\ ô Xdyo^ 8è x9j; oùnia; ô aùxdc * èàv yàp aTroôtôw xti; xôv Ixaxépou Xdyov, xî èdxtv aùxôiv éy.axEpto xô Çtj^to elvai, xôv auxèv Xdyov àizo- 5(ôaei. Cflf., c. I.
LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'oRDRE LOGIQUE 125
purement équivoques^ auxquelles répondent des concepts tout différents^ — p. ex., l'appellation chien, qui désigne à la fois un animal et une constellation, — et les appellations partiellement équivoques, ou plutôt analogiques, auxquelles répondent des concepts en partie les mêmes et en partie différents. Ainsi, lorsque nous disons des corps et des esprits qu'ils occupent une portion de Vespace, les mots occuper Vespace n'ont pas dans les deux cas un sens identique, mais un se7is analogique ^).
On comprend mieux, après ces explications, la portée de ce texte : « Les termes de genres et d'espèces sont univoques, les termes transcendants ou transcendantaux sont analogiques ■».
2° Les termes, comme les concepts, sont simples ou complexes.
3° Ils sont concrets ou abstraits. Le mot blanc est un terme concret, le mot blancheur un terme abstrait.
A vrai dire, le mot blanc, — nous l'avons déjà fait observer (43), — exprime aussi une idée abstraite, celle d'un attribut considéré à part ; mais blanc désigne implicitement, en même temps qu'un attribut, le sujet auquel celui-ci appartient, tandis que la blancheur désigne l'attribut, à part de tout sujet. Le terme dit « abstrait » Test à un second degré.
4° Les termes sont positifs ou négatifs, p. ex., mort,
') L'analogie s'exprime par la métaphore. La métaphore consiste à prendre un mot qui exprime un caractère propre d'un objet pour l'appliquer, dans le même sens, à un autre objet dans lequel nous avons retrouvé le caractère saillant du premier objet : p. ex., lorsque, parlant du papier sur lequel nous écrivons, nous disons une feuille de papier, nous faisons une métaphore. Nous avons remarqué que la feuille d'un arbre est d'une minceur caractéristique: nous abstrayons ce caractère de minceur; plus tard nous trouvons que le papier aussi est mince, nous transférons au papier le nom de la feuille de l'arbre. Ce transfert est une métaphore (fjLî-â, 'Jî'pw). Il est vrai que nous ne pensons plus le moins du monde à cette analogie originelle lorsque nous parlons d'une feuille de papier, mais elle n'en demeure pas moins au fond de toute métaphore.
126 LA CAUSE MATÉRIELLE DE l'ORDRE LOGIOLIE
immortalité. — Le terme positif peut traduire une idée négative ; inversement, le terme négatif, une idée positive.
5c Les termes sont directs ou réflexes. Ex. : les termes substance, homme, sont directs ; ceux de genre, d'espèce, sont réflexes.
60 Enfin, certains termes ont par eux-mêmes un sens complet et peuvent remplir seuls le rôle de sujet ou d'attribut ; d'autres n'ont un sens complet que moyennant leur union avec un autre terme ; les logiciens appellent les premiers catégorématiques, les seconds syncatégorématiqnes : les termes homme, cheval ont une signification complète par eux-mêmes ; les termes atictin, tout s'ajoutent à un autre terme pour en modifier la signification. Un auteur moderne, M. Elie Blanc, qui a étudié avec sagacité les applications de la Logique au langage, appelle ces termes respectivement les parties matérielles et les parties formelles du discours ^).
51. Conclusion. — Nous devions examiner les matériaux destinés aux constructions scientifiques. Les concepts, envisagés comme sujet ou prédicat du jugement, sont ces matériaux. Nous avons vu quelles déterminations ils apportent au sujet de la pensée (Catégories) ; de quelle nature est le lien qui les unit entre eux et au sujet (Prédicables) ; quel est leur degré d'universalité et, par suite, quelles relations de subordination existent entre eux (définition et division).
Nous avons reconnu, ensuite, dans le discours les résultats de l'examen du concept.
Nous avons fait la classification des concepts et des termes.
Le moment est venu de nous intéresser à la mise en œuvre des matériaux de l'ordre logique.
La première mise en œuvre se fait par le jugement. Le raisonnement la continuera. La systématisation scientifique la complétera.
*) Elie Blanc, Traité de philosophie, tome I, n. 88.
52. Avant-propos. — L'ordonnancement de !a science s'accomplit d'une façon progressive.
D'abord, le prédicat est formellement rattaché au sujet : acte du jugement.
Puis, les jugements donnent lieu, par leur rapprochement et leur combinaison, à des jugements plus complexes: raisonnement.
Enfin, plusieurs raisonnements qui se réfèrent à un même objet contribuent à la formation d'un système logique : systématisation de la science.
Le Chapitre III comprendra trois articles qui répondront aux trois étapes de la formation progressive de l'ordre logique.
\J Article /, consacré à l'étude du jugement et de la proposition, sera subdivisé en trois paragraphes :
§ L La notion du jugement et de la proposition.
§ 2. Les jiigeinents et les propositions.
§ 3. Les rapports entre les jugements et les propositions.
ARTICLE I Jugement et proposition
La notion du jugement et de la proposition
53. Le jugement et la proposition. — La proposition, expression du jugement, consiste à énoncer une chose d'une autre.
« Propositio est oratio enuntiativa », aTid^avaiç, dit Aristote.
Tout discours signifie quelque chose, « omnis oratio est significativa », tfàatç, tpwvYj aY]|xavttxT^, mais tout discours n'énonce pas quelque chose. Le nom signifie quelque chose, il n'énonce rien ; de même, un impératif signifie quelque chose, il n'énonce pas ; la prière est une phrase, elle n'est pas une énonciation ^).
« Une première phrase énonciative a la forme d'une afiUrmaiion, une autre a la forme d'une négation ; toutes celles qui n'offrent pas cette simplicité sont néanmoins composées de ces énonciations élémentaires.
« Dans toute énonciation il doit y avoir un verbe ou une flexion du verbe. Ainsi, prenez la définition de l'homme ; si l'on n'y ajoute il est, ou il était, ou il sera ou quelque autre forme de ce genre, elle ne sera pas une énonciation »'^).
') EaTi Ô£ Àoyoî aîraç jj-èv ffTjtj.avrr/.d;... aTrofpavTixà; 3e où 7ra;. Aristote, Perihernieneias, c. IV.
*) EcTTi 3e eTç TTpôiToç Xo'yo; àTToœavLtxoç xaxâwaffii;, elta à—otçaîii; ' ol 8'àXXoi
La cause formelle de l'ordre logique 129
Il 3^ a donc en toute proposition deux termes^ — le sujet et l'attribut, — réunis par le verbe être.
Cette première définition de la proposition est tirée de ce qui en fait Vessence.
La suivante est tirée d'une propriété qui en découle : « L'énonciation est un discours vrai ou faux ».
« Tout discours n'est pas une énonciation, mais seulement celui où se rencontre la vérité ou la fausseté. Or, la vérité ou la fausseté n'appartient pas à tout discours : ainsi la prière est un discours, et cependant elle n'est ni vraie ni fausse » ^).
54. L'affirmation et la négation. Le principe de contradiction. — U affirmation est l'attribution positive d'un prédicat à un sujet.
La négation est renonciation par laquelle un prédicat est séparé d'un sujet.
<i Or, il est possible d'énoncer comme n'appartenant pas à un sujet ce qui lui appartient, et comme lui appartenant ce qui ne lui appartient pas ; ou il est possible d'énoncer comme appartenant à un sujet ce qui lui appartient, comme ne lui appartenant pas ce qui ne lui appartient pas, — les mêmes énonciations peuvent d'ailleurs être aussi formulées par rapport à n'importe quel moment autre que le moment présent ; — il y a donc moyen de nier tout ce qu'un autre affirme ou d'affirmer tout ce qu'il nie. D'où il ressort qu'à toute affirmation s'oppose une négation, comme à toute négation s'oppose une affirmation.
TTOtvTEç auvôc'^i/w ci;. 'Avâvy.T) Se Trâvxa Xdyov à— oœav'ixov ex '^r^\xa^zo^ tlvat, 7^ TTTwaEco; pTjfjiaxo;' xal yàp 6 toû àvOpwrou Xû'yo;, Èàv fiTi tÔ e'ffX'.v T^ f,v, r\ tz~ai, Tj xt xoioùtov Tz ÇlO<5X^^T^, o'JTTco Àoyo; à— o'^avT'.xo';. Ibid., c. V.
') ^Etxi 8è Xdyo; aTra; jj.àv aTj;j.avTiy.d;... àroçavxr/.o; 8è où ~xc, àXX èv cl» tô a\rfit\}Z\y r, tLcûôîiOoti ÛTrâp/£i. Oùx Èv àraoi ôè uTrâp/ei, oîov T) sùyf, Xdyo; jjlî'v, àXX' o'jT£ àXT,Of,; OJTE 'I^E'jÇtîç. Perihernieneias, c. IV.
Î3Ô LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE
» Convenons qu'une affirmation et une négation opposées l'une à l'autre sont une contradiction.
» Mais il doit être entendu que la contradiction consiste uniquement à affirmer et à nier la même chose de la même chose, et non pas à affirmer et à nier des choses diverses, quoique désignées d'un même nom » ^).
Avec Aristote, nous soulignons dès l'abord cette thèse fondamentale que le principe de contradiction dirige toute la logique de renonciation.
55. Place du jugement et de la proposition dans la vie intellectuelle. — Les concepts préparent le jugement, les raisonnements mènent à de nouveaux jugements. Inutile d'insister davantage sur cette idée capitale ; mais il faut la compléter.
Non seulement le jugement est l'acte central vers lequel convergent toutes les démarches de la pensée, mais en réalité il n'y a pas d'acte intellectuel qui n'aboutisse au jugement.
Chacun des actes abstractifs de l'intelligence saisit à part un attribut de l'objet connu, par exemple, une quahté sensible de cet arbre que mes sens perçoivent, la forme du tronc ou des branches, la rugosité de l'écorce, la couleur du feuillage et ainsi de suite.
Mais chacun de ces actes va de pair avec l'appréhension de quelque chose de subsistant, d'un sujet auquel j'emprunte et auquel je reporte l'attribut abstrait.
^) Kat!xa)aau Se èativ aTTOcpavacç tivoç xaTot Tivor. 'ÂTtd'^aatc; Si Èaxtv aTioœavaîç Tivo;; à-o tivoî.'EtteI ôè ea-ri /.xl t6 uTrâpxov aTrocpaîvîcjOat m:, [J-t] ÙTiipyov, y.où To fJLT) ^-Kàoyo^ wç ÙTcâp/ov, xal xo ÛTidcp/ov w; i)Trap)rov, xal xo \xr\ hmxçiym w; fJ-T) u7râp-/ov, /.at Ttspl toù; vaxoc, 8è Toîi vûv /po'vou; tbo-aû^wr, aTuav av èvSé^^oiTO xai 8 xaTÉœTjaÉ xi; àrocsîiaai, xal 8 àTrécpïiaé xtç xaxaœîjaai * waxE 8t)Xov oxi TrâjT, xaxa-fâasi èaxtv à7roç>a<n; à>xiX£tij.£V7), xa't TràaTj aTTo-^âast xaxâc&aCT'.?. Kai èaxw àvxîcpaai; xoOxo • xaxâ'^aatc; xal à7rd9aat(; a'i àvxixEÎij-Evat. Aeyo) éè àvxix£"îaOai xfjv xo'j a'jxoO xaxà xoû aùxou, ;j.t) rj|j.ajvû[JLa); ce, xal ô'ja àXXa xcov xo'.oûxtov Trpoaoïoptî^dfJLEOa Tipôç xà; aotptuxixà; evo/Xi^jeiî. Perihermeneias, ç. VI.
LA CAUSE FORMELLE DE L*ORDÎîE LOGIQUE I3I
Abstraire ces attributs, la forme, la rugosité, la couleur de cet arbre, qu'est-ce donc sinon les attribuer mentalement à ce sujet indéterminé que je cherche à spécifier, me dire intérieurement qu'ils lui appartiennent, juger qu'un arbre est ce qu'ils expriment ?
Ici encore la linguistique confirme et éclaire les informations de la conscience.
En effet, créer un nom^ c'est appliquer un concept, moulé dans une forme du langage, à tel ou tel sujet que je désigne indéterminément par un pronom démonstratif ceci ou cela. Noînmer cet animal celui qui déchire^ VrKa, lupus, loiip^ c'est appliquer à cet être-là un concept abstrait, celui de l'acte de déchirer.
Or, formuler une proposition^ c'est prononcer que sous deux noms différents, le prédicat et le sujet, il n'y a qu'une seule et même chose. Juger que l'animal qui déchire, le loup, a le pelage fauve, c'est désigner de deux noms, celui qui décJiire et celui qui a le pelage fauve^ le même sujet et prononcer que l'être désigné par les deux noms est effectivement le même.
Hobbes avait raison de dire : « Enoncer une proposition, c'est exprimer sa croyance que le prédicat est le nom de la chose dont le sujet est un autre nom : c'est attribuer deux noms à une même chose, le nom-prédicat et le nom-sujet t>.
Concevoir un caractère abstrait ou un attribut et juger ; donner un nom et formuler une proposition vont donc naturellement de conserve, et l'on peut dire que le jugement est l'acte central de la vie intellectuelle (29).
56. Objections à la théorie aristotélicienne du jugement. Réponse. — Plusieurs écrivains, dont les préoccupations sont principalement d'ordre mathématique, trouvent trop étroite la logique aristotélicienne du jugement. M. Louis Couturat, esprit très distingué, savant et philosophe, résume avec vigueur leurs objections.
Aristote n'a connu, disent-ils, que le jugement dont le sujet inclut le prédicat, « praedicatum inest subjecto ». Exemple : Le cheval est blanc.
En réalité, de nombreux jugements s'écartent de ce type. Exemple : Le cheval mange l'avoine que lui a donnée son maître.
La logique classique essaie de se tirer de la difficulté en disant que tout verbe peut être réduit au verbe substantif êlre^ et la relation convertie en un prédicat du sujet. Mais cette analyse ne fait que reculer et déguiser la difficulté.
D'autant plus que le verbe être lui-même concourt à exprimer une foule de relations autres que la relation de prédication. Exemples : A est plus grand que B ; A est le père de B, et ainsi de suite.
Citons intégralement les griefs de M. Couturat.
Il écrit :
« De toutes les idées de l'esprit humain, la Logique classique ne connaît que les concepts génériques ou concepts de classes (idées générales et abstraites), et de toutes les relations qu'on peut concevoir entre les idées, la Logique classique n'en étudie qu'une : la relation d'inclusion (la relation d'égalité pouvant se définir au moj'en de celle-là). Elle se réduit donc, au point de vue logique, à l'étude des jugements de prédication, qui consistent à attribuer un prédicat à un sujet et, au point de vue mathématique, à la théorie des ensembles considérés sous le rapport de l'inclusion et de l'exclusion.
Au point de vue grammatical, son domaine peut se définir comme suit : elle n'étudie que les propositions dont la copule est le verbe être, et elle n'admet comme termes de ces propositions que des concepts simplement juxtaposés (multipliés l'un par l'autre), de manière à restreindre leur extension par leur mutuelle intersection. Elle exclut du discours tous les cas obliques, toutes les prépositions et tous les relatifs. Elle peut traduire cette proposition : « Le cheval est blanc » ; ou encore : « Le cheval blanc est jeune, vigoureux, agile, etc. », mais elle ne peut pas traduire celle-ci : « Le cheval du cocher est blanc comme neige 'i, et cncoi'e moins celle-ci : « Le cheval du cocher mange l'avoine que lui a donnée son maître ». Pourquoi? Parce qu'elle néglige et ignore toutes les relations exprimées par les mots : de, comme, manger, que, donner, lui, son.
Si l'on cousidère d'abord les verbes (actifs,, ils expriment et affirment (ou nient^ une certaine relation spéciale entre leur sujet et leur complément. Sans doute, une prétendue analj'se logique essaie de les réduire tous au verbe substantif être, en faisant de la relation un prédicat du sujet. Mais cette analyse ne fait que reculer et déguiser la difficulté : « Paris aime Hélène » se transforme en « Paris est l'amant d'Hélène ». Le verbe aimer est remplacé par un génitif également intraduisible. De même, le génitif : « l'épée d'Évandre » peut se transformer en un relatif : (( l'épée que possède Évandre », qui est tout aussi intraduisible. Ainsi le verbe actif, le génitif et le relatif sont trois manières différentes d'exprimer une même relation.
Bien plus, le verbe être lui-même concourt à exprimer une foule de relations autres que la relation de prédication : A est égal à B ; A est semblable à B ; A est plus grand que B ; A est le père de B ; etc. Dans toutes ces propositions, la copule réelle n'est pas est, mais la relation affirmée entre A et B. Et la preuve en est que, si l'on veut convertir ces propositions, on ne prendra pas pour nouveau sujet le prétendu attribut : a égal à B » ; « semblable à B », etc., mais bien B ; suivant que la relation exprimée par la véritable copule est symétrique ou non, la relation convertie aura le même nom ou un autre nom. Si A est le frère de B, B est le frère de A : mais si A est le père de B, B est le fils de A » ^).
A la base de ces objections, il y a, croyons-nous, une double méprise.
En premier lieu, la logique classique ne soutient pas que tout verbe peut être réduit au verbe substantif être.
Le verbe être a un double sens, l'un copulatif, l'autre substantif. Lorsque Descartes dit : « Je pense, donc je suis », il affirme le verbe substantif être. Lorsque l'on dit : « Le cheval est blanc », « Le cheval mange l'avoine, ou est mangeant l'avoine », « Paris aime Hélène, ou est l'amant d'Hélène », on use du verbe copitlatif être. Tout jugement, quel qu'il soit, lie mentalement un prédicat à un sujet. Le verbe être exprime cette liaison mentale. On l'appelle, pour cette raison, copulatif. Mais l'être ainsi entendu est un cti-e de raison,
') Couturat, La Logique de Leibniz, pp. 432-434. Paris, Alcan, 1901.
134 r.A CAUSE FORMELLE DE L ORDRE LOGIQUE
tandis que le verbe substantif être exprime une existence réalisée dans la nature.
En second lieu, est-il exact que le verbe être, dans son sens copulatif, ne peut exprimer que l'inclusion du prédicat dans le sujet, ou une relation d'égalité qui se définirait au moyen de cette inclusion ?
Nouvelle erreur. Dans la pensée d'Aristote, la copule être rattache au sujet de la proposition les prédicats de n'importe quelle catégorie. L'action, la passion, la relation sont, entre autres, des types de catégories aristotéliciennes. « Le cheval mange » signifie : Le cheval est un sujet auquel est attribuable la catégorie de Vaction exprimée par le verbe manger. « Le maître a donné l'avoine » signifie que le maître est un sujet auquel est attribuable Vaction de donner de l'avoine ; c l'avoine a été donnée par le maître » signifie que l'avoine est un sujet auquel convient la passion : être donnée par quelqu'un, par le maître. En outre, dans l'expression : « l'avoine a été donnée », la catégorie de temps, le temps passé, se combine avec celle de l'action reçue, ou de la passion.
Dans les exemples cités en dernier lieu par M. Couturat : « A est plus grand que B » ; < A est le père de B », le verbe être rattache au sujet un prédicat qui, suivant l'expression de M. Boirac, est à cheval sur les deux termes A et B ; ce prédicat est la relation, T.pcz -•-, ad aliquid \).
Il faut donc bien entendre la formule courante : « Prœdicatum inest subjecto ». Le verbe inesse ne signifie pas que le prédicat est inclus dans le sujet, mais qu'il est lié an sujet par le verbe copulatif être. Ce verbe déclare qu'au sujet est liée la notion simple ou complexe du prédicat. Il se produit dans la pensée des liaisons de concepts, -à jjiàv xatà a'j|j.::Às-
*) Cfr. Métaphysique générale, 5« éd., n. 175.
•/.r,y /.v;z-7.:. dit Aristote lorsque, au moment d'énumérer les dix catégories, il appelle l'attention sur le jugement.
Formuler une proposition, c'est prononcer que sous deitx noms différents, le prédicat et le sujet, il y a une seule et même chose.
Les jugements et les propositions
57. Division générale des propositions. — Les propositions simples ne renferment que leur sujet, leur attribut et le verbe copulatif ; les propositions composées ou complexes renferment plusieurs propositions simples unies l'une à Tautre.
Les propositions simples se divisent à leur tour au point de vue de leur matière., de leur forme., de leur quantité., de leur qualité.
Division des propositions simples
58. Division des propositions : 1° Au point de vue de leur matière. — A ce point de vue, les propositions sont les unes en matière nécessaire., les autres en matière contingente.
La matière désigne les termes dans leur rapport mutuel, mais antérieurement à l'énojiciation effective que formule le jugement.
Une proposition est dite e)i matière nécessaire, lorsque le rapport entre les deux termes ne peut absolument pas être autre qu'il est.
La proposition est « en matière contingente », quand le rapport qu'elle énonce n'est tel qu'il est que moyennant
136 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE
certaines conditions réalisées dans les existences contingentes.
Un rapport qui doit se vérifier, se vérifie chaque fois que les termes du rapport sont donnés : Le jugement en matière nécessaire est énonçable, de par la présence des termes du jugement.
Au contraire^ le jugement en matière contingente n'est pas énonçable, par le fait que le sujet et le prédicat sont présents à la pensée, et pour être énoncé il exige le secours de l'expérience.
La proposition « nécessaire ■■> est connaissable par elle-même^ « propositio per se nota » ; au contraire, la proposition contingente est connaissable dépendamnient d'antre chose que les seuls termes de la proposition, <; propositio per aliud nota ».
Quand la matière du jugement est-elle nécessaire ? Quand, en conséquence, le jugement lui-même peut-il être formulé sans autre condition que la présence des deux termes ?
Deux cas peuvent se présenter :
Premier cas : Le rapport est nécessaire, parce que le sujet, considéré dans ses éléments essentiels, est le même terme que le prédicat ou inclut le prédicat.
Lorsque le second terme du jugement est le même que le premier, le jugement est « identique ». Exemple : A est A. Un carré est un rectangle équilatéral. 2 = 1 -j- 1.
Une simple inspection des deux termes fait voir leur identité et, du même coup, la nécessité de la vérité du jugement qui énonce cette identité.
Lorsque le second terme est contenu dans l'essence du sujet, la décomposition de l'essence du sujet montre que celle-ci inclut le prédicat. L'essence étant, par définition, ce sans quoi une chose ne peut exister ni réellement, ni même mentalement, il est impossible que le sujet soit donné sans le prédicat qu'il inclut : entre les deux le rapport est néces-
saire. Exemple : \Jn carré est un rectangle. L'homme est intelligent.
Voilà donc le premier cas où, de par la confrontation des deux termes du jugement, la nécessité de leur rapport se révèle à l'esprit.
Il semble, d'abord, que le second cas soit, à l'inverse du précédent, celui où le prédicat est identique au sujet ou inclut le sujet. Mais il n'en est pas ainsi. Les propositions dont le prédicat est identique au sujet sont les définitions. Or il est vrai que la définition (le prédicat) est identique au défini (le sujet), mais ce cas ne diffère pas du précédent où nous avions l'identité du sujet (l'essence à définir) et du prédicat (la définition).
N'y a-t-il pas le cas de l'attribut qui inclut l'essence du sujet ? Non. Ce cas ne se vérifie point. A part les définitions, dont les termes sont convertibles, une note essentielle n'est point convertible avec l'essence totale. Ln carré est un rectangle, mais un rectangle n'est pas un carré. L'homme est intelligent, mais il n'est pas permis de dire inversement : l'être intelligent est homme, car il n'est pas nécessaire d'être homme pour avoir de l'intelligence.
Second cas : Le rapport entre les deux termes du jugement est nécessaire parce que le prédicat présuppose nécessairement le sujet et, par conséquent, n'est point définissable sans mettre en évidence l'essence du sujet. Ce cas est celui où le prédicat est une propriété, — dans l'acception rigoureuse du mot, — du sujet.
La définition du prédicat, rapprochée de la notion es.^entielle du sujet, fait donc ressortir la connexion nécessaire des deux termes.
Exemple : 5 est un nombre premier.
Un nombre premier est un nombre dont on ne peut former plusieurs collections contenant toutes le même nombre
d'objets '). Cette définition n'enferme pas dans ses éléments le nombre 5. Mais posez-la, d'une part, et posez, d'autre part, le résultat de la décomposition du nombre 5 en ces trois parties : deux collections de deux unités et une unité, il apparaîtra que la définition du nombre premier convient nécessairement au nombre 5. Impossible d'accepter la définition du nombre premier sans reconnaître que 5 est un nombre premier. Être un nombre premier n'est donc pas un élément essentiel^ mais une propriété du nombre 5.
Autre exemple : Tout nombre premier, autre que 2 et 3, est égal à 6 ou à un multiple de 6, augmentés ou diminués d'une unité.
Ce théorème énonce une connexion nécessaire entre le sujet « tout nombre premier, autre que 2 et 3 » et le prédicat « égal à 6 ou à un multiple de 6, augmentés ou diminués d'une unité y.
Le prédicat n'est cependant pas essentiel au sujet, à telle enseigne que la réciproque du théorème n'est pas vraie.
Le prédicat est une propriété qui résulte nécessairement de l'essence du sujet.
Dans les deux exemples allégués, le prédicat est simple.
Il est parfois disjonctif. Soit cet exemple : Tout nombre est pair ou impair.
L'attribut pair n'est pas essentiel au nombre ; il n'en est même pas une propriété nécessaire.
L'attribut impair^ à son tour, n'est ni de l'essence du nombre, ni sa propriété.
L'alternative pair ou impair ne fait point partie de la définition du nombre, mais elle en est une suite nécessaire. Etant donné que l'unité n'est pas un nombre, mais le principe des nombres, tout nombre est ou n'est pas divisible par deux, il est pair ou impair.
') On définit ordinairement le nombre premier celui qui n'est divisible que par lui-même et par l'unité.
Voilà donc deux cas où, de la seule mise en présence des termes de la proposition, surgit un rapport nécessaire :
D'une part, comme sujet, l'essence d'une chose ; d'autre part, comme prédicat, la totalité ou une partie des notes constitutives du sujet.
D'une part, l'essence du sujet ; d'autre part, une propriété du sujet.
Les scolastiques, à la suite d'Aristote, appelaient ces deux genres de propositions nécessaires, duo modi dicendi per se, propositiones per se ^), '/.%%•' x'j-.i, ils les opposaient aux modi dicendi per accidens, propositiones per accidens, xa-rà 7'j|i-
Il faut ajouter que la nécessité du rapport se révèle tantôt d'une manière immédiate^ au moment de la mise en présence des deux termes de la proposition, tantôt, au contraire, ne se fait jour que niédiateme^ii, à la suite d'une analyse plus ou moins laborieuse et prolongée, soit de l'un des termes, soit des deux. Affaire toute subjective, d'ailleurs. Les conditions plus ou moins difficiles de la perception d'un rapport n'affectent point la nature du rapport lui-même -). Ainsi les propositions suivantes, bien qu'elles aient besoin d'être
') <; Per se dupliciter dicitur, écrit saint Tliomas. Uno enim modo dicitur propositio per se, cujus praedicatum cadit in deîinitione subjecti, sicut ista : Homo est animal ; animal enim cadit in definitione bominis. Et quia id quod est in definitione alicujus est aliquo modo causa ejus, in his quae sunt per se, dicuntur prcedicata esse causa subjecti. Alio modo dicitur propositio per se, cujus e contrario subjectum ponitur in definitione praedicati ; sicut si dicatur : Xasus est simus, vel Numerus est par ; simum enim nihil aliud est quam nasus curvus, et par nihil aliud est quam numerus medietatem habens, et in istis subjectum est causa praedicati ». De anima, lib. II, lectio 14.
-) Le regretté Paul Tanner\- a proposé à la Société fratiraii>e de Philosophie, en la séance du 26 mars 1903, de remplacer le couple : jugements nécessaires et jugements contingents (jugements anal5-tiques et synthétiques) par le couple : jugements immédiats et jugements médiats. Il faisait erreur. Les deux couples ne sont pas équivalents. Cfr. Bulletin de la Société française de Philosophie, année 1903, pp. 126 et 143.
140 LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE
démontrées, sont en matière nécessaire : Dans une multiplication, le multiplicande peut devenir le multiplicateur, sans que le produit soit altéré. — Deux droites parallèles à une troisième sont parallèles entre elles.
Remarquons, en passant, que la proposition en matière impossible se ramène à une proposition en matière nécessaire : une chose qui ne peut f>as être, nécessairement n'est pas.
Reste une question fondamentale : A quoi tient la nécessité de certains rapports, la contingence de certains autres ?
La question est d'ordre métaphysique, mais on ne pourrait la passer sous silence sans rendre précaire la théorie logique du jugement, qui la suppose.
Les rapports nécessaires s'appuient sur les essences abstraites.
Les rapports contingents s-'appuient sur les réalités concrètes.
L'objet abstrait est conçu à part de l'existence et des circonstances déterminatrices de la matière, de l'espace et du temps (24j ').
Le sujet des diverses propositions citées plus haut est conçu abstraitement : le carré, le nombre, le multiplicande, l'homme, etc.
Les propositions fondées sur lui sont donc indépendantes de l'existence des choses actuelles et des conditions corollaires de cette existence.
L'existence est objet d'expérience.
La vérité d'un rapport nécessaire est donc indépendante de l'existence actuelle ; la perception de cette vérité est indépendante de l'expérience.
Par contre, la vérité des propositions en matière contingente est dépendante de l'existence du sujet et des conditions
') Cfr. Psychologie, 9^ édit., 1912.
LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE I4I
inhérentes aux choses concrètes : la perception de leur vérité est subordonnée à une constatation de fait.
Les choses contingentes elles-mêmes sont soumises, il est vrai, à des lois, mais celles-ci ne sont que conditionne II ement nécessaires ; absolument parlant, elles sont contingentes, attendu que l'existence des choses sur lesquelles sont fondées les lois de la nature est contingente. L'or est jaune. Le soleil échauffe la pierre sur laquelle il darde ses rayons. La chaleur dilate les corps. L'eau a son maximum de densité à 4° : autant de propositions en matière contingente ; leur énonciation n'est possible que dépendamment de Texpérience.
59. Désignations synonymes des précédentes. — Les propositions en matière nécessaire s'appellent aussi métaphysiques^ absolues, parce que leur objet est métaphysiquement nécessaire, indépendant des conditions inhérentes aux existences contingentes. On les oppose alors aux propositions conditionnelles physiques.
On appelle les premières rationnelles^ pures pour indiquer que la raison seule est capable d'en apercevoir la vérité ; tandis que la connaissance des secondes, propositions expérimentales^ empiriques, est subordonnée à une vérification de fait.
Enfin, depuis Kant, les premières s'appellent a priori, les secondes a posteriori ; les premières analytiques, les secondes synthétiques.
Ceci appelle une critique attentive.
60. Jugements " a priori „ analytiques ; jugements " a posteriori „ synthétiques. Discussion. — Les expressions a priori, a posteriori, sont empruntées à la logique du raisonnement. Le raisonnement a priori part d'un terme qui, dans l'ordre des réalités, est antérieur, pour conduire la pensée à un terme qui, dans le même ordre, est postérieur au premier : Ratio progreditur a priori ad posterius. Le procédé inverse va a posteriori ad prius.
Transportée à la logique du jugement, l'expression a priori s'emploie, de façon peu heureuse, pour désigner une énonciation antérieure à l'expérience et indépendante d'elle ; l'expression a posteriori^ au contraire, signifie que renonciation vient après l'expérience et s'appuie sur elle.
Déjà Aristote enseignait que la science parfaite doit faire comprendre un objet par ses causes ; elle vise donc à descendre de l'antécédent, — le principe, — à ses conséquences. Elle est déductive, a priori. Or, dans la plupart des cas, la raison n'arrive aux principes explicatifs des choses qu'en décomposant des notions complexes en leurs éléments. Il en résulte que la perception de rapports nécessaires entre les principes et leurs conséquences est le plus souvent subordonnée à une analyse. Leibniz, esprit éminemment déductif, appelle analytiques les jugements qui s'obtiennent par la décomposition de l'essence du sujet et les identifie avec les jugements nécessaires ou a priori. Les jugements qui reposent sur l'expérience des choses actuelles, s'appellent empiriques., a posteriori., synthétiques.
L'identification de la proposition nécessaire et de la proposition analytique est une source d'équivoques : car les propositions nécessaires dont le sujet est indécomposable se forment inévitablement au moyen d'une synthèse. Telle, par exemple, la proposition «1 + 1 = 2».
Kant adopte la classification leibnizienne. Mais il s'aperçoit que plusieurs propositions nécessaires ne vérifient pas la signification étymologique du jugement analytique, — «jugement obtenu par l'analyse de l'essence du sujet », — et pose à côté des jugements « analytiques, a priori », et des jugements * synthétiques, a posteriori ;>, une troisième classe de jugements « synthétiques a priori ». Ceux-ci sont appelés synthétiques., parce qu'ils ne répondent pas à la définition conventionnelle du jugement analytique ; ils sont appelés a priori parce que, dans la pensée de Kant, ils devancent toute expérience.
LA CAUSE b'ORMELLE DE L'ORDRE LOGIQUE I43
Selon Kant, le jugement « synthétique a priori » a seul une importance vraiment scientifique. Le jugement analytique est explicatif, mais n'est pas instructif. Le jugement empirique, a posteriori^ n'a ni la nécessité ni l'universalité que réclame la science. Seul, donc, le jugement synthétique a priori peut faire avancer la science.
Aussi bien, ajoute-t-il, les principes qui sont à la base de la physique, de l'arithmétique et de la géométrie, de la métaphysique, — par exemple : Les corps sont pesants ; 7 -f- 5 = 12 ; la ligne droite est plus courte que toute autre ; tout ce qui arrive à l'existence demande une cause, — ne se forment pas par la décomposition du sujet ; ils y ajoutent un élément de connaissance qui n'y était pas inclus et, comme cet élément surajouté n'est pas tiré de l'expérience, il faut qu'il soit a priori.
Ecoutons le philosophe de Kœnigsberg :
« Dans tous les jugements où l'on conçoit le rapport d'un sujet à un prédicat, ce rapport est possible de deux manières :
Ou bien le prédicat B appartient au sujet A comme quelque chose déjà contenu dans le sujet A (quoique d'une manière cachée) ^jugement analytique. Ou bien B, quoique lié à ce concept, est placé tout à fait en dehors de lui = jugement synthétique.
Les jugements analytiques sont donc ceux dans lesquels l'union du prédicat avec le sujet est conçue comme un rapport d'identité ; ceux où cette union est conçue sans identité sont des jugements synthétiques.
On pourrait aussi nommer les premiers explicatifs, car ils n'ajoutent rien par le P au concept du S, mais ne font que le décomposer par le moyen de l'analyse en ses divers éléments déjà confusément conçus avec lui ; les seconds sont extensifs ou instructifs, car ils ajoutent au concept du S un P qui n'y était pas contenu et qu'aucune analyse n'aurait pu en faire sortir n ').
La plupart des auteurs modernes ont accepté de confiance cette définition kantienne du jugement analytique. Comme en même temps ils l'identifient à la proposition en matière
*) Kritik der retnen Vermmft, Einl. IV.
nécessaire, ils aboutissent logiquement à la conclusion que les propositions dont l'attribut ne peut être tiré, par analyse, de l'essence du sujet, ne sont point nécessaires. Ces propositions ne pourraient donc pas être érigées en affirmations valables objectivement, partout et toujours, mais seraient forcément restreintes aux cas où l'observation aurait constaté leur vérité.
Or, Kant a raison lorsqu'il dit que la plupart des propositions fondamentales des sciences, des mathématiques, de la métaphysique ne sont pas « analytiques » dans le sens étroit qu'il attache à ce mot.
Dès lors, s'il n'y avait de nécessaires que les propositions analytiques au sens kantien, les principes des sciences ne seraient valables que dans les limites de l'observation : c'est la thèse positiviste ; ou leur nécessité serait subjective : c'est la thèse fondamentale du subjectivisme kantien.
A cette conception étroite du jugement analytique au sens kantien, il importe donc d'opposer la notion aristotélicienne et thomiste du jugement en matière nécessaire.
Une proposition est en matière nécessaire^ redisons-le, ou, si l'on veut, analytique, valable indépendamment de l'expérience et, par suite, universellement : 1° lorsque le prédicat est contenu dans l'essence du sujet ; 2° lorsque la définition du prédicat fait voir qu'il est intrinsèquement connexe au sujet. « Ut propositio dicatur per se, sufficit, dit Cajetan, in subjecto includi id quod ponitur in definitione prsedicati », « sufficit subjectum inesse definitioni praedicati, per se vel per aliquid sibi intrinsecum » ^).
La définition de la proposition en matière nécessaire comprend tous les cas où, soit au moyen de l'analyse de l'essence du sujet, de l'essence ou de la propriété exprimée par le prédicat, soit au moyen de la comparaison ou de la combinaison
') Cajetan, Comm. in Post. Anal., c. IV.
LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE I45
des éléments de cette analyse, l'esprit arrive à voir que le prédicat est en connexion nécessaire avec le sujet.
Ces notions sur lesquelles nous venons de nous étendre assez longuement sont d'une importance de premier ordre pour la solution du problème fondamental de la certitude.
Poursuivons la division des propositions.
61. Division des propositions au point de vue de leur forme. — La forme désigne ici l'union du prédicat et du sujet, telle qu'elle est réalisée par renonciation même du jugement.
lo La proposition, à ce point de vue, est affirmative ou négative ') selon que l'esprit énonce que le prédicat convient au sujet et doit par conséquent lui être uni (compositio), ou qu'il ne lui convient pas et doit par conséquent en être séparé (divisio) ^).
') 11 est bon de remarquer qu'une proposition négative a parfois les apparences d'une proposition affirmative, par exemple : Cet homme manque de générosité = n'est pas généreux.
Inversement, une proposition d'apparence négative peut être au fond affirmative, par exemple : L'homme n'est pas infaillible ; le monde n'est pas infini.
2) Toute proposition énonçant quelque chose (P) d'un sujet (S) opère mentalement une certaine union, « compositio », d'un prédicat avec un sujet.
Mais, seule, la proposition affirmative a pour objet l'identité ou l'appartenance objective du P et du S; la proposition négative, au contraire, énonce que, objectivement, il y a diversité entre le P et le S. Aussi la proposition affirmative porte- t-elle souvent le nom de compositio, à l'exclusion de la négative qui porte alors celui de divisio.
« Cum conceptiones intellectus sint similitudines rerum, ea qua? circa intellectum sunt, dupliciter considerari et nominari possunt : uno modo secundum se, alio modo secundum rationes rerum, quarum sunt similitudines. Sicut imago Herculis secundum se quidem dicitur et est cuprum ; in quantum autem est similitudo Herculis, nominatur homo. Sic etiam, si consideremus ea, quce sunt circa intellectum secundum se, semper est com/)osz/io, ubi est veritas vel falsitas; quce numquam invenitur in intellectu nisi per hoc, quod intellectus comparât unum simplicem conceptum alteri. Sed si referatur ad rem, quandoque dicitur compositio, quandoque dicitur divisio. Compositio quidem, quando intellectus com-
I4Ô LA CAUSE FORMELLK DE l'ORDRE LOGIQUE
2° On peut rattacher à la forme la modalité des jugements, car la modalité désigne une détermination particulière qui afifecte l'union du prédicat et du sujet.
Il y a, au point de vue de la modalité, trois sortes de propositions qu'Aristote indique en ces termes : « Omnis propositio eo continetur, ut aut inesse, aut necessario inesse, aut posse contingere ut insit, enuntiet >^ ^).
Ces trois sortes de propositions s'appellent aujourd'hui apodictiqite^ empirique ou assertorique^ problématique.
La proposition apodictiqite énonce que le prédicat convient nécessairement ou répugne nécessairement au sujet, par exemple : Il doit y avoir au monde une Cause première. 11 est impossible que le monde existe par lui-même.
Il faut se garder de la confondre avec la proposition en matière nécessaire.
La proposition assertoriqiie énonce que le prédicat convient défait au sujet, par exemple: Un tel est mort hier matin.
La proposition problématique est fondée sur une simple possibilité. Elle énonce, d'une façon conjecturale, l'arrivée ou la non-arrivée d'un événement qu'aucun lien naturel ne rattache à une cause déterminée. Exemples : Il est possible que le sort désigne un tel pour le service militaire. Il est possible que cet honnête homme devienne un voleur ^).
parât unum conceptum alteri, quasi apprehendens conjunctionem aut identitatem rerum, quarum sunt conceptiones : divisio autem, quando sic comparât unum conceptum alteri, ut appréhendât res esse diversas. Et per hune etiam modum in vocibus affirmatio dicitur compositio, in quantum conjunctionem ex parte rei significat ; negatio vero dicitur divisio, in quantum significat rerum separationem » S.Thomas,! Perijiermeneias, lect. 3.
') Ilàaa TTf/dTaffî^ inzvt r\ xoij û-otp/Etv, Vj to'j è; àvây/.-rj? urAoyivi, î^ xoj £v5f/£jBa'. û-içy/za. Anal, pr., I, 2.
2) Pour Aristote. possible ne signifie pas ici non contradictoire, mais contingent. Saint Thomas écrit dans le même sens : « Dicitur necessaritim quod in sua natura determinatum est solum ad esse; impossibile autem quod est determinatum solum ad non esse ; possihile autem quod ad
La cacse formelle de l'ordre logique 147
62. Valeur logique du prédicat d'une proposition simple. — La compréhension et l'extension du prédicat sont dans une proposition affirmative en raison inverse de ce qu'elles sont dans une proposition négative.
1° Dans une proposition affirmative, le prédicat est pris selon toute sa compréhension, quoique celle-ci puisse être moindre que celle du sujet, mais selon une partie seulement de son extension. Toutes les notes du prédicat, prises ensemble ou isolément, s'appliquent au sujet, mais le sujet peut ne représenter et, partant, ne représente, en vertu de renonciation^ qu'une partie des inférieurs compris dans l'extension du prédicat ; par exemple, quand je dis : « Le chien est un vertébré, l'ange est un esprit créé », j'entends énoncer que le chien a toutes les propriétés comprises dans l'idée de vertébré, toutes collectivement et distributivement ; qu'à l'ange, de même, reviennent toutes les notes du pur esprit et de la créature ; mais je n'affirme pas qu'il n'y a pas d'autres vertébrés que le chien, ou d'autres esprits créés que les anges ; je ne préjuge pas ces questions.
Il y a toutefois une réserve à faire : dans les définitions essentielles, la définition et le défini ont la même extension et la même compréhension.
2o Dans une proposition négative^ le prédicat est, au contraire, pris selon tout-e son extension, mais seulement selon une partie indéterminée de sa compréhension. Ainsi, quand je dis : < Le mollusque n'est pas un vertébré >, j'entends dire que le mollusque n'est aucun des vertébrés, parce qu'il ne renferme pas la totalité des attributs du vertébré, mais cela ne l'empêche pas d'avoir certaines propriétés appartenant aux vertébrés. J'écarte tous les sujets auxquels s'applique
neutrum est omnino determinatum, sive se habeat magis ad unum quam ad alterum, sive se habeat œqualiter ad utrumque, quod dicitur contingens ad utrumlibet s. S. Thomas, In Periheim., lect 14a. p. 8.
148 LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE
l'idée du vertébré, mais il ne faut pas pour cela que j'écarte toutes les notes que cette idée comprend.
Hamilton a longuement discuté la théorie de la « quantification du prédicat » et la trouve doublement en défaut.
Dans la proposition affirmative, l'attribut ne serait pas toujours particulier. Ainsi, dans l'énoncé : « Le triangle est un polygone à trois côtés », l'attribut désigne tout polygone à trois côtés.
Dans la proposition négative, le prédicat ne serait pas toujours universel. Ainsi, dans la proposition : « Les hommes ne sont pas quelques mammifères », le prédicat est particulier.
Ces objections proviennent d'équivoques.
La proposition : « Le triangle est un polygone à trois côtés » énonce que le triangle est un polygone à trois côtés, rien d'autre. Hamilton ajoute mentalement à ce simple énoncé une note d'exclusion et lit la proposition comme si elle disait : « Le triangle seul est un polygone à trois côtés ». Cette ajoute n'est pas dans la proposition affirmative comme telle.
Dans la proposition : « Les hommes ne sont pas quelques mammifères », le mot quelques désigne tels et tels mammifères, ou telles et telles espèces de mammifères. Ces quelques mammifères ne sont pas tous les mammifères, soit ; mais toiis les mammifères désignés par l'attribut sont séparés du sujet. L'homme n'est aucun des « quelques mammifères » auxquels on le compare dans la proposition.
63. Division des propositions au point de vue de leur quantité. — A ce point de vue, une proposition est universelle, singulière ou particulière, indéfinie. La proposition universelle énonce qu'un attribut appartient à tous les sujets d'une idée ou n'appartient à aucun d'eux. Exemples : Tous les hommes sont mortels. Aucun homme, ne manque fatalement sa destinée : propositions universelles.
La proposition singulière énonce un attribut d'un individu. Lorsque le sujet représente un groupe déterminé d'individus,
il est collectif. Il est, au point de vue logique, de même nature que le sujet singulier. On appelle aussi « particulières » toutes les propositions dont le sujet n'est pas universel, soit qu'il inclue plusieurs individus de même espèce, soit qu'il n'en renferme qu'un seul.
Exemples : Quelques hommes sont savants. Le peuple belge est actif; la 4^^ division d'armée s'est vaillamment battue.
La proposition indéfinie exprime la convenance ou la nonconvenance d'un prédicat et d'un sujet, sans dire expressément si le sujet est pris dans la totalité ou dans une partie seulement de son extension.
On a été injuste dans cette affaire. — Les hommes sont toujours enclins à juger des intentions d'autrui. — Il n'est pas bon de rechercher le plaisir, sont autant de propositions indéfinies ^).
Remarque : Après avoir posé la division que nous venons de rappeler, Aristote fait observer que la proposition universelle l'emporte en importance sur les propositions particulières.
La première, en effet, contient les secondes dans son extension ; connaître la première, c'est connaître virtuellement les secondes ; mais la réciproque n'est pas vraie. Savoir que la somme des angles du triangle est égale à deux angles droits, c'est savoir implicitement que la somme des angles du triangle isocèle est égale à deux droits. Mais la réciproque n'est pas toujours vraie. Celui qui aurait démontré ce théorème pour le triangle isocèle, ne pourrait pas aussitôt l'attribuer au triangle en général.
') llf/OTaat^ u.èv ouv etti Àoyo; xaraf at'./.ô; fj àTTO'faT'.xô; t-.vo; xx-i tivo;. OOto; ôè T, xotOoXou t^ iv [xÉps'. r\ àStopiT-ro;, Asyto oè xaÔoÀo'j jjlÈv tô rav:! i^
JJLT,3îV' O-âp/îlV, £V |JL£&£t oè 10 Tivl Tj fJLT) XIV' T, [JLr, TTÏVT' 'J-âp/£lV, àâto'ptJTOV
Si TÔ 'Jrâp/c'.v r^ ixtj urdtp/E'.v aveu toû xaOdXoj t, xaTà u.£go;, oTov tô tûv ÈvavTÎiov îTv3t'. -TjV aù-rf,v Èr-.îTTjixTiV îr, to xf,v :fi5ovf,v ut; sTvai ayaOûv, Anal pr., 1,1.
I50 LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE
64. Y a-t-il des propositions particulières ? — Le type classique de la proposition « particulière » est celui-ci : Quelques hommes sont sincères.
Dans cette proposition, le sujet Quelques hommes peut désigner quelques hommes déterminés ou une fraction indéterminée de l'humanité.
Un juge d'instruction partage les témoins d'une cause en deux groupes: les témoins à charge, les témoins à décharge. Les quelques témoins à charge sont déterminés, dans la pensée du juge ; ils forment une collection. Or, la notion collective est de même nature que la notion singtilière.
Dans une acception indéterminée, la proposition : « Quelques hommes sont sincères » équivaut à celle-ci : « Des hommes sont sincères », proposition indéfinie. Examinée de près, cette proposition est équivalente à cette autre : « L'homme n'est pas nécessairement sincère » : Proposition universelle négative.
Toute proposition dite « particulière » est donc, en réalité, singulière ou universelle.
Il n'y a pas lieu de lui faire une place à part.
65. Division des propositions au point de vue de leur qualité. — A ce point de vue, les propositions sont vraies ou fausses selon que le rapport qu'elles énoncent est en accord ou en désaccord avec ce qui est.
« Cura enuntiatur aliquid esse vel non esse, secuudum congruenliam rei, est oratio vera ; alioquin est oratio falsa. Sic igitur quatuor moclis potest variari enuntiatio. Uno modo, quia id, quod est in re, enuntiatur ita esse sicut in re est ; quod pertinot ad affirmationem veram : puta cum Socrates eurrit, dicimus Socratem ciirrere. Alio modo, cum enuntiatur aliquid non esse, cum non est, quod pertinet ad negationem veram, ut cum dicitur : Aethiops non est albus. Tertio modo, cum enuntiatur aliquid esse, quod in re non est, quod pertinet ad affirmationem falsam, ut cum dicitur: Corvus est albus. Quarto modo, cum enuntiatur aliquid non esse, quod in re est, quod pertinet ad negationem falsam, ut cum dicitur : Nix non est alba ». S. Thomas, I Perihsrm., lect. 9.
Remarque : Plusieurs auteurs appellent qualité ce que nous avons appelé la forme d'une proposition. Eu égard à la qualité^ disent-ils alors, les propositions sont affirmatives ou négatives : simple question de mots, d'importance très secondaire.
66. Conseils pratiques pour discerner le prédicat et le sujet dans les propositions. — Les auteurs de la Logique de Port-Royal observent, avec raison, qu'il n'est pas toujours aisé de reconnaître quel est le sujet et quel est l'attribut de certaines propositions. Ils donnent à cet égard quelques conseils pratiques que nous croyons utile de reproduire:
« C'est sans doute un défaut de la Logique ordinaire, qu'on n'accoutume point ceux qui l'apxjiennent à reconnaître la nature des propositions ou des raisonnements, qu'en les attachant à l'ordre et à l'arrangement dont on les forme dans les écoles, qui est souvent très différent de celui dont on les forme dans le monde et dans les livres, soit d'éloquence, soit de morale, soit des autres sciences.
Ainsi on n'a presque point d'autre idée d'un sujet et d'un attribut, sinon que l'un est le premier terme d'une pioposition, et l'autre le dernier ; et de l'universalité ou particularité, sinon qu'il y a dans l'une omnis ou nullus, tout ou nul, et dans l'autre aliquis, quelque.
Cependant tout cela trompe très souvent, et il est besoin de jugement pour discerner ces choses en plusieurs propositions. Commençons par le sujet et l'attribut.
L'unique et véritable règle est de regarder par le sens ce dont on affirme, et ce qu'on affirme, car le premier est toujours le sujet et le dernier l'attribut, en quelque ordre qu'ils se trouvent.
Ainsi il n'y a rien de plus commun en latin que ces sortes de propositions : Turpe est obsequi libidini; il est honteux d'être esclave de ses passions ; où il est visible par le sens, que turpe, honteux, est ce qu'on affirme, et par conséquent l'attribut ; obsequi libidini, être esclave de ses passions, ce dont on affirme, c'est-à-dire, ce qu'on assure être honteux, et par conséquent le sujet. De même dans saint Paul : Est quœstus magnus pietas cum sufpcientia, le vrai ordre serait : pietas cum sufpcientia est qua-stus maffnus.
Et de même dans ces vers :
Félix qui potuit rerum cognoscere causas : Atque metus omnes, et inexorabile fatum Subjecit pedibus, strepitumqne Acherontis avari.
Félix est l'attribut, et le reste le sujet.
Le sujet et l'attribut sont souvent encore plus difficiles à reconnaître dans les propositions complexes ; et nous avons déjà vu qu'on ne peut quelquefois juger que par la suite du discours et l'intention d'un auteur, quelle est la proposition principale et quelle est l'incidente dans ces sortes de propositions.
Mais, outre ce que nous avons dit, on peut encore remarquer que, dans ces propositions complexes, où la première partie n'est que la proposition incidente, et la dernière est la principale, comme dans la majeure et la conclusion de ce raisonnement :
Dieu commande d'honorer les rois (= Les rois doivent être
honorés de par l'ordre de Dieu) ; Louis XIV est roi.
Donc Dieu commande d'honorer Louis X/F'(=; Donc Loiiis XIV
doit être honoré de par l'ordre de Dieu),
il faut souvent changer le verbe actif en passif, pour avoir le vrai sujet de cette proposition principale, comme dans cet exemple même ; car il est visible que, raisonnant de la sorte, mon intention principale, dans la majeure, est d'affirmer quelque chose des rois, dont je puisse conclure qu'il faut honorer Louis XIV ; et ainsi ce que je dis du commandement de Dieu n'est proprement qu'une proposition incidente qui confirme cette affirmation : Les rois doivent être honorés ; reg-es sunt honorandi. D'où il s'ensuit que les rois est le sujet de la majeure, et Louis XIV le sujet de la conclusion, quoique à ne considérer les choses que superficiellement, l'un et l'autre semblent n'être qu'une partie de l'attribut. Ce sont aussi des propositions fort ordinaires à notre langue : C'est une folie que de s'arrêter à des flatteurs ; c'est de la grêle qui tombe ; c'est un Dieu qui nous a rachetés. Or, le sens doit faire encore juger que, pour les remettre dans l'arrangement naturel, en plaçant le sujet avec l'attribut, il faudrait les exprimer ainsi : S'arrêter à des flatteurs est une folie ; ce qui tombe est de la grêle : celui qui nous a rachetés est Dieu ; et cela est presque universel dans toutes les propositions qui commencent par c'est, où l'on trouve après un qui ou un que, d'avoir leur attribut au commencement, et le sujet à la fin. C'est assez d'en avoir averti une fois, et tous ces exemples ne sont que pour faire voir qu'on en doit juger par le sens, et non par l'ordre des mots. Ce qui est un avis très nécessaire pour ne pas se tromper, en prenant des syllogismes pour vicieux qui sont eu effet très bons ; parce que, faute de discerner dans les propositions le sujet et l'attribut, on croit qu'ils sont contraires aux règles lorsqu'ils y sont très conformes >)').
*) Logique de Port-Royal, 11^ partie, chap. XL
LA CAUSE FORMELLE DE l'ORDRE LOGIQUE 153
Division des propositions composées
67. Division des propositions complexes. — Dans une acception rigoureuse ^), on appelle proposition composée^ ou mieux complexe^ renonciation qui renferme plusieurs propositions simples.
Tantôt la complexité est apparente, tantôt elle est plus ou moins cachée.
Les logiciens énumèrent plusieurs espèces de propositions complexes.
Les auteurs de Port-Royal en énumèrent d'abord six espèces, où le caractère de complexité est manifeste, puis quatre, où ce caractère est plus ou moins latent.
L Les six premières, ce sont les propositions copulatives, les disjondives, les conditionnelles, les causales^ les relatives et les discrétives.
1° La proposition copiilative est celle qui renferme plusieurs sujets ou plusieurs attributs, ou plusieurs sujets et plusieurs attributs joints par une conjonction affirmative ou négative, et ou ni, p. ex. : La foi et les mœurs sont nécessaires au salut. La foi est nécessaire au bonheur temporel et au bonheur éternel. Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux et sages, etc. Certaines propositions qui renferment la particule
') Les mots proposition composée ne se prennent pas toujours dans le même sens. On appelle quelquefois composée toute proposition qui renferme plusieurs sujets ou plusieurs attributs, par exemple, celles-ci : La santé et l'intelligence suffisent pour occuper telle ou telle situation ; le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont la Sainte Trinité. Dans ces exemples, c'est proprement le sujet qui est complexe et non la proposition elle-même. La complexité du sujet, en effet, n'entraîne pas le droit de diviser la proposition en trois propositions simples, comme seraient : La santé suffit pour remplir cette fonction, l'intelligence suffit .. etc. ; le Père est la Sainte Trinité, le Fils est... etc. Ce à quoi est attribué le prédicat, est Vensemble de la santé et de l'intelligence c'est tout à la fois le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
OH sont de vraies copulatives, p. ex. : <v La prière ou les bonnes œuvres obtiennent au coupable son pardon ». Car on peut décomposer cette proposition en deux autres : La prière obtient le pardon ; — les bonnes œuvres obtiennent le pardon. La particule on ici entraîne de plus l'idée de l'équivalence et de la suffisance de chacun des sujets par rapport à l'attribution du prédicat ou des prédicats.
Certaines propositions copulatives qui enveloppent une négation s'appellent conjonctives, quand notamment elles posent une simple incompatibilité. Elles sont plutôt l'équivalent de deux propositions conditionnelles. « Un homme n'est pas à la fois avare et juste » signifie: S'il est juste, il n'est pas avare, et : S'il est avare, il n'est pas juste.
La vérité de cette proposition dépend de la vérité de toutes les parties.
2° Les propositions disjonctives posent une incompatibilité en même temps qu'une alternative. On se sert généralement à cet effet de la particule ou, p. ex. : Toute action libre est moralement bonne ou mauvaise.
La vérité de ces propositions exige que les deux parties de la disjonction soient opposées l'une à l'autre et n'admettent pas de milieu.
30 Les propositions conditionnelles sont celles par lesquelles on énonce qu'une chose est ou non, à condition qu'une autre soit ou non ; elles renferment donc deux parties liées par la condition si;\a première, qui renferme la condition, s'appelle V antécédent, la seconde, le conséquent, p. ex. : Si l'âme est spirituelle (antécédent), elle est immortelle (conséquent).
On ne considère, pour la vérité de ces propositions, que la vérité de la conséquence ; la fausseté des deux parties n'empêche pas que la proposition, en tant que conditionnelle, puisse être vraie ; p. ex. : Si l'âme des animaux est sprituelle, elle est immortelle.
Remarque: La proposition disjonctive, qui pose une double
alternative, peut se transformer en quatre propositions conditionnelles négatives : A est B ou C ; si A est B, il n'est pas C ; si A est C, il n'est pas B ; si A n'est pas B, il est C ; si A n'est pas C, il est B.
40 La proposition causale renferme deux propositions liées par un mot qui désigne une cause, pai-ce que, à raison de, afin que, etc.
Les propositions réduplicatives rentrent aussi dans cette catégorie, par exemple : Le mal, comme tel, n'est pas l'objet de la volonté.
Il ne suffit pas, pour la vérité de ces propositions, que les deux parties soient vraies, il faut encore que l'une soit cause de l'autre et ce dernier point doit fixer l'attention. Bien plus, si l'on affirme sans restriction un lien de causalité entre les deux membres de la proposition, il faut que la cause désignée ne soit pas seulement cause partielle, mais cause adéquate de l'effet indiqué.
50 Les propositions relatives expriment un rapport ; p. ex. : Telle vie, telle mort.
La vérité dépend de la justesse du rapport.
6° Les propositions adversatives ou discrétives renferment plusieurs jugements différents séparés par une particule, comme mais, cependant, néanmoins, etc. ; par exemple : Ce n'est pas des richesses, mais de la vertu que dépend le bonheur.
La vérité de ces propositions dépend de la vérité des parties et de l'opposition qu'on y met.
II. Il y a ensuite quatre espèces de propositions simples en apparence, mais en réalité composées. Ce sont :
1» Les propositions exclusives qui énoncent qu'un attribut ne convient qu'à un seul sujet ; p. ex. : Dieu seul est aimable pour lui-même. Il faut remarquer que le mot seul ou toute autre expression équivalente ajoutée au sujet d'une proposition affirmative universelle, atteint le prédicat et a pour
efFet de le rendre universel. En effet, la proposition : Tout homme est raisonnable, n'est pas convertible, mais le devient si je mets : L'homme seul est raisonnable, puisque j'obtiens par inférence immédiate : Tout être raisonnable est homme.
Le fait que des propositions affirmatives ont un prédicat universel, ne contredit pas la règle donnée plus haut (62, 1°) ; car ces propositions exclusives sont complexes et en valent deux, différentes et par elles-mêmes indépendantes, mais réunies en une seule formule.
2° Les propositions exceptives affirment un attribut d'un sujet, mais à l'exception de quelques inférieurs de ce sujet ; p. ex. : Dans toutes les vertus il peut y avoir excès, sauf dans l'amour de Dieu.
3° Les propositions cojnparaiives ne disent pas seulement qu'une chose est telle ou telle, mais qu'elle l'est plus ou moins qu'une autre ; par exemple : La sagesse vaut mieux que la fortune.
40 Les propositions inceptives ou désitives énoncent qu'une chose a commencé ou cessé d'être telle ; p. ex. : L'indépendance de la Belgique date de 1830. L'ère ancienne finit l'an 750 de la fondation de Rome.
Chacune de ces quatre propositions renferme en réalité deux jugements, elle n'est vraie que si les deux parties le sont.
« Quoique nous ayons montré que les propositions exclusives, exceptives, etc. pouvaient être contredites en plusieurs manières, il est vrai néanmoins que quand on les nie simplement sans s'expliquer davantage, la négation tombe naturellement sur l'exclusion, ou l'exception, ou la comparaison, ou le changement.
» C'est pourquoi... si, connaissant la probité d'un juge, on me demandait s'il ne vend plus la justice, je ne pourrais pas répondre simplement par non, parce que le no7i signifierait
qu'il ne la vend plus, mais laisserait croire en même temps que je reconnais qu'il Ta autrefois vendue.
» Et c'est ce qui fait voir qu'il y a des propositions auxquelles on serait injuste de demander une simple réponse par oui ou par non, parce qu'en formant deux sens, on n'y peut faire de réponse juste qu'en s'expliquant sur l'un et sur l'autre » ').
§111 Rapports entre les propositions
68. Rapports entre les propositions. — Il y a lieu de distinguer, entre les propositions, différentes sortes de rapports : leur équivalence^ leur convertibilité ou conversion^ leur subordination^ leur opposition.
69. Équivalence de plusieurs propositions. — On appelle équivalentes des propositions qui ne ditïèrent que par leur expression. En réalité, comme sens et comme valeur logique, elles sont identiques. Telles sont, p. ex., les propositions : Tout homme est juste ; il n'y a pas d'homme qui ne soit juste.
70. Convertibilité ou conversion des propositions. — La conversion consiste à transposer les deux termes d'une proposition, de telle sorte que la nouvelle proposition ainsi obtenue soit vraie, si la première l'est.
1° La proposition universelle négative est convertible, car les deux termes sont universels, p. ex. : Aucun minéral n'est capable de fonctions vitales ; aucun être capable de fonctions vitales n'est un minéral.
2° La proposition particulière affirmative est convertible, car, ici aussi, les deux termes sont de même extension.
>) Cfr. Logique de Port-Royal, I[e part., chap. IX et X.
I58 LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE
Ex. : Quelques êtres sensibles sont doués de raison ; quelques êtres doués de raison sont des êtres sensibles.
Dans ces deux cas, la conversion est évidente : les deux termes sont permutables, purement et simplement.
Sont-ce les seuls cas de permutabilité ? — Oui.
Il faut remarquer, d'abord, que les propositions singulières ne sont jamais susceptibles que d'une conversion apparente, puisqu'un terme individuel déterminé, représentant en dernière analyse une substance première, ne peut servir à exprimer une raison formelle prédicable (32). Par exemple, que je dise : « Pierre est savant », ou : « Quelque savant est Pierre », ce sera toujours le terme Pierre qui, malgré l'inversion, sera le sujet. Aux deux cas cités, la Logique de Port- Royal, et d'autres, en ajoutent un troisième :
La proposition universelle affirmative serait susceptible de conversion, en ce sens que le prédicat peut prendre la place du sujet et réciproquement, mais à la condition que l'on affecte le prédicat devenu sujet, d'un signe de particularité.
Ce signe de particularité aurait un sens non simplement indéterminé mais restrictif, car sans cela la proposition obtenue par conversion ne serait qu'une espèce de proposition subalterne.
La conversion, faite dans ces conditions, serait imparfaite.
Ex. : Tous les hommes sont doués de sensibilité ; certains êtres doués de sensibilité sont des hommes.
Il y aurait une exception cependant, celle de la définition essentielle, oiî le défini égale la définition.
Nous croyons toutefois qu'il vaut mieux écarter ce cas. Cette conversion « imparfaite » n'est plus une vraie conversion, car celle-ci consiste essentiellement dans la simple substitution mutuelle des deux termes. L'adjonction d'un signe de particularité qui rend la conversion imparfaite la dénature.
71. Rapports d'opposition et de subordination. — Ces rapports entre propositions peuvent se produire de quatre
LA CAUSE F'ORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE 1 59
façons différentes : Les propositions sont contradictoires, contraires, sons-contraires ou subalternes. Les deux premiers rapports sont les rapports d'opposition proprement dite.
Il y a des jugements qui s'opposent entre eux de façon à exclure tout intermédiaire et qu'on appelle contradictoires. Ex. : Tout homme est blanc ; tout homme n'est pas blanc. Socrate marche ; Socrate ne marche pas ^).
Il y a aussi des jugements qui s'opposent entre eux de façon à ne pas exclure tout intermédiaire et qu'on appelle cotîtraires. Ex. : Tout homme est juste ; aucun homme n'est juste, sont deux extrêmes entre lesquels on peut glisser un troisième jugement : Quelque homme n'est pas juste. Il en va de même, à plus forte raison, de ces jugements : Socrate est blanc, Socrate est noir. Dans ce cas, il y a place pour autant d'énonciations qu'il y a de couleurs intermédiaires.
Les logiciens ont adopté l'usage de désigner par les lettres conventionnelles A, E^ I, O, les propositions envisagées au double point de vue de leur quantité et de leur forme.
A désigne une proposition universelle affirmative.
E désigne une proposition universelle négative.
I désigne une proposition particulière affirmative.
O désigne une proposition particulière "négative.
Les propositions qui diffèrent de quantité et de forme tout à la fois, telles A, O et E, I, sont contradictoires ; comme : Tout homme est juste, quelque homme n'est pas juste ; Aucun homme ît' est juste, quelque homme est juste.
Les propositions qui différent de forme seulement et qui ont la même quantité, sont contraires ou sous-contraires : contraires, quand elles sont universelles, A et E, comme : Tout hojnme est juste, nid homme li'est juste ; sous-contraires, quand elles sont particulières, I et O, comme : Quelque homme est juste, quelque homme n'est pas juste.
') Periherm., c. VL
Les propositions qui diffèrent en quantité seulement, comme A, I et E, O, sont subalternes : Tout homme est juste ^ quelque homme est juste ; Nul homme n'est juste, quelque homme n'est pas juste.
Le schéma que voici sert à marquer les modes d'opposition contradictoires et contraires.
Tout homme est juste.
Un homme est juste
CONTRADICTOIRES
OiV^
Jt
CONTRADICTOIRES
Un homme n'est pas juste.
Aucun homme n'est juste.
Cette disposition schématique, inspirée du Perihermeneias, ch. X, a l'avantage de faire comprendre pourquoi Aristote appelle contraires, les propositions qui sont diamétralement opposées ^).
') « Universalis (propositio) affirmativa, et universalis negativa sunt contrariag, sicut Omnts homo est justus, Nullus homo est justiis : quia scilicet universalis negatio non solum removet universalem affirmationem, sed etiam désignât extremam distantiam, in quantum negat totum, quod affirmatio ponit : et hoc pertinet ad rationem contrarietatis, et ideo particularis affirmativa et negativa se habent sicut médium inter contraria... In contradictoriis negatio non plus facit, nisi quod removeat affirmationem ». S. Thomas, In Periher., lect. 11.
Quelquefois on appelle contradictoires deux (ou plusieurs) propositions telles qu'elles ne puissent Otre vraies ensemble, telles donc que l'affirmation de l'une entraîne la négation de l'autre. C'est ainsi qu'on appelle contradictoires deux réponses ou deux thèses qu'on ne peut concilier. Dans ce sens les contraires seraient aussi contradictoires, et de fait elles incluent toujours une contradiction de l'une à l'autre. Mais dans une acception plus rigoureuse, on appelle contradictoires deux propositions qui ne sont que contradictoires et dont l'une détruit l'autre sans milieu.
-) Le schéma que proposent généralement les scolastiques et qu'ils
LA CAUSE FORMELLE DE l'oRDRE LOGIQUE l6î
72. Règles concernant la vérité ou la fausseté des propositions opposées ^). — 1. Les contradictoires ne sont jamais ni vraies ni fausses ensemble ; mais, si l'une est vraie, l'autre est fausse et, si l'une est fausse, l'autre est vraie : attendu que l'une est la négation de l'autre, purement et simplement.
Donc, la vérité de l'une entraîne la fausseté de l'autre ; la fausseté de l'une implique la vérité de l'autre : S'il est vrai que tout homme est juste, il ne peut être vrai qu'un homme ne soit pas juste ; s'il est vrai qu'un homme n'est pas juste, il n'est pas vrai que tout homme est juste.
2. Les contraires ne peuvent être vraies ensemble^ mais peuvent être fausses toutes deux.
Les contraires ne peuvent être vraies ensemble ; sinon, les contradictoires seraient vraies à la fois. En effet, supposons vraie la proposition : « Tout homme est juste ■>, la contradictoire : « Un homme n'est pas juste » est fausse. S'il est faux de dire qu'un homme, fût-ce un seul, n'est pas juste, à plus forte raison il est faux de dire que tout homme est dans ce
ont emprunté à Boèce, d'abord n'oppose pas diamétralement les contraires ; puis, semble faire des sous-contraires et des subalternes des opposées, tandis que, à proprement parler, elles ne le sont pas. Voici ce schéma classique :
Tout homme est juste.