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II. — EXAMEN DES PRINCIPAUX SYSTÈMES DE MORALE INTUITIVE

Ces systèmes peuvent se subdiviseren deux classes selon que l'on s'< n lient à quelques principes tirés confusément de l'eni de

notre vie consciente et de nos tendances : à un sens moral que chacun perçoit en son for intérieur [morales du sentiment ;ou q

et élucide ces tendances à l'aide d'une réflexion critique,

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qu'on les rationalise, sans toutefois faire appel à L'expérience; on a alors les morales formelles dont le système de Kant est le type.

A. Morale du sentiment. — C'est au xvnf siècle surtout que se sont développées les morales du sentiment. Ce siècle, qui posera les droits naturels, sacrés, imprescriptibles de l'homme, qui, avec Kant, poussera aussi loin qu'il est possible les déductions formelles et abstraites de la raison pure en matière pratique, et tirera de la conscience de l'individu toute la morale, donne avec la plupart de ses penseurs des indications très nettes en cette voie.

Shaftesbury découvre en la conscience un sens qui nous fait connaître le bien et le mal en toute action, plus délicat, plus doucement remué par les joies intimes du sacrifice que parles satisfactions brutales de l'égoïsme. Hume prétend qu'il y a des inspirations du cœur qui, par de là l'égoïsme, nous poussent aux actes désintéressés et d'un intérêt universel. Hutcheson développe les doctrines du sens moral en le ramenant à un instinct de bienveillance qui n'apprécie que les actes désintéressés.

Enfin Adam Smith formule le premier avec précision une morale du sentiment; son système consiste à tirer la règle morale du sentiment de la sympathie. Par sympathie, il entend V émotion communiquée à notre dyne 'par toutes les émotions d! autrui. Ce sentiment nous conduit à condamner en nous tout ce qui fait souffrir les autres, à rechercher tout ce qui adoucit cette souffrance ou la change en plaisir, et à formuler la règle morale primordiale : « Agissons toujours de telle sorte que nous excitions la sympathie de nos semblables », comme si un spectateur impartial voyait tous nos actes.

Pourquoi suivre ce sentiment plutôt qu'un autre, et l'ériger en principe souverain de la morale? La théorie de /.-/. Rousseau complète sur ce point celle de Smith. La nature est essentiellement bonne, nous retrouvons la bonté dans notre cœur, dès que nous éliminons la froide et égoïste raison qui nous égare par ses sophismes, comme la civilisation qu'elle a édifiée nous accable de ses erreurs et de ses maux. Nous devons donc suivre l'élan inné de générosité qui est en nous, c'est lui qui est naturel et primitif.

Or il ne suffit pas d'affirmer que la nature est bonne; il faut le démontrer : Jacobi, qui a subi l'influence de Rousseau, cherche dans des idées mystiques et métaphysiques plus profondes cette démonstration : La raison logique est un signe de notre imperfection fondamentale ; elle trompe l'homme, car, rattachant toutes choses les unes aux autres, elle lui fait nier liberté et moralité. La nature, au contraire, ne raisonne pas : elle crée d'instinct, et, comme elle, le sentiment procède par créations intuitives: il nous révèle,

OBJET ET CARACTÈRE DE LA MORALE

sans erreurs possibles, notre nature, par suile le modèle idéal que nous devons tous imiter.

Ce qui laisse à désirer dans toutes ces morales, c'est non pas les conclusions, qui sont généreuses et belles, mais la justification «lu principe. Malgré Rousseau el Jacobin malgré La théorie de la bonne nature, nous nous deman Ions si vraiment Le senti menl est un guide aussi sûr et aussi solide. Schopenhauer, abandonnant résolument l'optimisme naïf des moralistes que nous venons d'examiner, va essayer de construire la morale du sentiment à L'aide de toul un système de métaphysique radicalement pessimiste. Le momie n'existe que parce que mes sens et ma raison le connaissent, c'està-dire n'existe que par moi. Supprimez mes sens et ma raison, et l'univers, qui est une- série (le représentations, un rêve, s'évanouît. Ce n'est donc pas dans l'univers, tel que je me le représente, que je dois chercher le type de la réalité. Où le trouverai-je? en moi, et, comme toute représentation suppose en <i< hors de moi des objets représentés, ces objets, je devrai tous les concevoir analogues à moi, puisque je suis la seule réalité que je puisse directement atteindre. Or que suis-je? Je suis une volonté, un vouloir-vivre \ Et tous les autres êtres son! i\e* volontés ou des forces, sous des formes et à des degrés divers. Il résulte de là que l<>ut L'univers de même nature, de même essence que moi, que je ne suis qu'une parcelle de la force universelle. El la bienveillance, l'amour que je sens au fond de moi pour tous les êtres et pour toutes les choses, vient de ceque je les sens tous semblables à moi. au fond, malgré les différences superficielles. .Je suis eux; ils sont moi. De là une pitié universelle pour toutee qui existe et pour tout ce qui vit, puisque tout est force, efforl et que s'efforcer c'est souffrir. La pitié, la compassion, celle forme supérieure de la sympathie, qui consiste s s'unir avec la souffrance d'autrni, voilà, cl fondé, croit-il, par celte démonstration, le sentiment primordial qui doit diriger notre conduite.

Oritiqi i générale. — Ainsi, la momie du sentiment aboutit pour se justifier à tout un système de métaphysique, el par suite prèle le liane à toutes le> objections qu'on peut adresser ;iu\ morales dépendantes. El elle esl forcée d'en arriver là, car, comme l'ont bien vu Rousseau el Jacobi, le sentiment ne se justifie pas; il répugne ô La justification, étant un élan tout spontanée toul individuel, un instincl irrésistible, une intuition confuse, quelque chose de très obscur et d'inintelligible.

Mais allons-nous faire dépendre toute la conduite humaine, qui a besoin d'indications -i précises el si claires, d'un principe

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confus? On ,i pu trouver dans les problèmes pratiques des -ululions relativement satisfaisantes, et nous serions obligée de !> fonde-rein dernière analyse sur le mystère! Los religions qui La plupari professent des morales du sentiment (christianisme, bouddhisme, islamisme] les rattachent au moins à un ordre, à «ne révélation de la divinité. Si nous n'allons pas jusque-là, nous aboutissons à une sorte de faillite.

B. Morale formelle de la raison pure. — La morale de Kant. — Kant, qui avait profondément subi les influences du xvme siècle, a voulu préciser cette intuition obscure du sens moral en la rattachant à un ordre clair et distinct de la raison. Il prétend ne faire intervenir ainsi aucun principe métaphysique. Au contraire, il partira de cet ordre rationnel pour établir les principes métaphysiques — ce qui est d'ailleurs, croyons-nous, purement factice. Il reste donc en apparence sur le terrain rationaliste du libre examen.

Pourquoi le sentiment est-il un principe obscur et inintelligible? C'est qu'il est, par nature, particulier, individuel, incommunicable, inexprimable. Dès qu'on essaye de le mettre en formule explicite, on lui enlève les nuances qui lui sont essentielles ; on ne peut donc le démontrer et en faire une règle générale. Mais si par hasard le sens moral n'était que la perception confuse d'une règle rationnelle cachée au fond de la conscience individuelle... La raison, au lieu d'être particulière en son essence comme le sentiment, est au contraire universelle, étant identique chez tous. Une démonstration rationnelle, mathématique s'impose à tous irrésistiblement. Il en serait de même du principe moral, si on pouvait le trouver dans une notion de la raison.

Kant va s'élever de la connaissance vulgaire, et de la conscience commune, à ce principe supérieur, par trois passages analytiques, aussi certains, croit-il, qu'une déduction mathématique.

1° Passage de la connaissance morale de la raison commune a la connaissance morale philosophique. — L'analyse de la conscience commune nous révèle que, « de tout ce qu'il est possible de concevoir dans le monde et hors du monde, il n'y a qu'une chose qu'on puisse tenir pour bonne. C'est une bonne volonté. » Qu'enlend-on par bonne volonté? Si nous examinons les jugements qui formulent les actes de la volonté, nous nous apercevons qu'au lieu d'y employer le verbe être, comme dans les jugements de connaissance, nous y employons la formule doit être, le verbe devoir.

Quand nous agissons, nous ne disons pas du sujet, qui est nousmême, qu'il est ceci ou cela, nous disons qu'il doit exécuter ceci om

OBJET i •:•! CARACTÈRE !>!•: LA MoHALK

cela. Ces jugements pratiques, qui emploient nécessairement la copule : devoir, sont ce que Kant appelle des impératif '$•. Or il y a deux sortes d'impératifs.

a) La volonté peut viser dans son acte à se satisfaire par quelque chose d'extérieur à elle, quelque chose d'amiable (elle obéit alors à un mobile sensible) ou quelque chose d'utile (elle poursuit une fin intéressée). Dans ces cas, l'impératif est dit hypothétique, car la volonté se subordonne à autre chose. Je dois faire cela si je veux atteindre tel but. La volouté pourra alors atteindre de bons résultats, mais elle ne sera pas bonne en elle-même et par elle-même. Elle ne le sera que par son but.

h) Mais il y a une seconde sorte d'impératif; la volonté peut agir en s'affirmant elle-même, et sans aucune autre condition, qu'elle doit agir ainsi. L'ordre qu'elle se donne n'est plus subordonné et hypothétique, il est primordial et absolu. C'est une affirmât ion inconditionnelle : aussi Kant appelle-t-il cet impératif catégorique. Eu y obéissant, la volonté est forcément bonne par elle-même, puisqu'il n'y a (j ue sa satisfaction personnelle, il n'y a qu'elle-inrine qui soit en jeu. Je doit obéir au devoir pur, sans aucune autre considération, voilà le principe suprême de la bonne volonté. Cette loi ni». raie est a priori et universelle, puisqu'elle ne dépend ni de l'expérience, ni de nos sentiments particuliers, mais qu'elle est formulée imméduh tentent par la raison dans toute conscience, dès qu'on veut agir. C'est donc la base nécessaire et suffisante de la morale, base qui, d'après Kant, délie toute critique. Et si son analyse ('lait juste, et continuait à l'être, il faut avouer que le problème moral paraîtrait bien près d'être résolu.

2° Passage delà philosophie .morale a là métaphysique des ucei rs. — Le principe est trouvé : c'est le devoir. Mais il es! puremenl formel, puisqu'il ne spécifie aucun devoir et qu'il reste absolument général. Il ne pouvait en être qu'ainsi, car ce principe est une notion de la raison, et Kant a démontré dans d'autres ouvrages (Voir : Théorie des principes directeurs de la connaissance ,$. 1050 que la raison n'a le contenu : elle est un ensemble de forrm - vides, de lois qui peuvent s'appliquer à n'importe quel contenu, ou matière ti de L'expérience. C'est à cette seule condition que ces lois sont universelles, c'est-à-dire peuvent s'appliquer à tout^ et Kant n'a garde de se départir de cette conception de la raison en morale, car c'est là qu il tant que le principe premier soit universel, absolu, d'une application indiscutable à quelque acte que ce soit. Il faut maintenant déduire de Ce principe les applications pratique-. Je dois, niais

qu est-ce que je dois ? Où trouverons-nous la spécification de nos di fférents devoirs ?

Le caractère do la loi morale formelle est d'être universelle, c'est-à-dire d'être impliquée par tout jugement de moralité. Alors il suffira, pour voir si un acte est réclamé par le devoir, de se demander si on peut le considérer comme universel, c'est-à-dire comme pouvant être accompli par tous les hommes. Kani . qui a pris le mot universel dans un sens logique, le prend maintenant dans un sens réel, et considère les deux sens comme identiques, ce qui a semblé factice à la plupart des commentateurs. Seront bonnes, morales el devront être exécutées toutes les actions et les seules actions dont la maxime particulière pourra être érigée en loi universelle. Est-il moral de voler ? Érigeons pour le savoir la maxime du vol en loi universelle: Tout le monde doit voler. Mais voler implique que l'on désire la propriété de ce qu'on vole. Si ce vol est un devoir universel, il n'y a plus de propriété possible. Ma maxime du vol est donc contradictoire, puisqu'elle implique à la fois la volonté d'acquérir une propriété et l'impossibilité de conserver cette propriété. Elle ne peut être érigée en loi universelle.

En examinant les conditions d'une action dont la maxime peut être érigée en loi universelle, kant déduit deux autres formules qui facilitent et précisent nos devoirs particuliers : 1° la loi morale est une loi que la raison se donne à elle-même, indépendamment de toute considération particulière, tirée de l'expérience, de L'instinct, ou du sentiment; elle ne dépend d'aucun autre principe, elle n'est subordonnée à rien, elle est absolue. C'est le pouvoir et le commandement autocratiques dans toute l'acception du mot. Aussi Kant considère-t-il que lorsque la volonté agit moralement, c'est-à-dire en vertu de l'impératif catégorique, elle est autonome, elle n'obéit qu'à elle-même. \J autonomie de la volonté dans l'acte, voilà donc un nouveau moyen de reconnaître l'acte moral. Toutes les fois que la volonté obéit à autre chose qu'à elle-même (à un instinct, à un intérêt, à une passion, ou- à un sentiment), elle n'est plus la bonne volonté. Quel que soit son acte, il n'est plus moral. De là, la deuxième maxime de Kant, pour nous permettre de discerner notre devoir dans chaque cas particulier : « Agis toujours comme si tu étais à la fois législateur et sujet dans le monde des volontés libres et raisonnables » ou encore : « Etre libre, reste libre. ;>

Le sentiment, non comme règle et mobile de l'action morale, mais comme signe auquel on reconnaît l'action morale, ou comme pouvoir de suggestion moral, a aussi sa place dans la morale de Kant. Le sentiment joue un trop grand rôle dans l'activité, et un rôle souvent trop noble pour que la morale se prive de son concours (comme l'avait fait la morale stoïcienne). Mais si Kant fait au sentiment sa part, il le subordonne étroitement à la loi mo-

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