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II.— POURQUOI LES MORALES THÉORIQUES ONT ÉCHOUÉ DANS LEUR OEUVRE

Les morales théoriques postulent que la nature humaine est toujours identique à elle-même en tout temps et en tout lieu. Elles spéculent abstraitement sur un « homme », qui ne serait d'aucun temps ni d'aucun pays. Elles postulent en second lieu que le contenu de la conscience morale, les intuitions et les règles que nous trouvons, lorsque nous réfléchissons sur nous-mêmes, forment un ensemble harmonieux et organique. — Or l'histoire nous apprend que l'homme change avec les pays et les époques, que les mœurs ont été constamment variables : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà. » Et la réflexion sur nous-mêmes nous mon Ire presque constamment un conflit entre nos devoirs, que nous tranchons le plus souvent, sans raisonner, par l'habitude, et que nous tranchons différemment selon notre éducation et notre milieu.

En résumé, là où les morales théoriques voudraient voir l'unité et l'identité, l'observation ne nous révèle que diversité et contradiction : ce qui explique que les morales théoriques soient si diverses et que depuis la philosophie grecque on ait discuté sur leur fondement sans avoir fait un pas vers l'entente.

La morale de liant et celle des utilitaires ne sont-elles pas aussi opposées aujourd'hui que l'était autrefois la morale des stoïciens et celle d'Épi cure.

L'objet de la morale n'est donc pas de construire ou de détruire une morale, mais d'étudier la réalité morale donnée. L'objet de la morale est d'essayer d'intervenir efficacement une fois que nous connaîtrons les lois auxquelles obéit la réalité morale.

OBJKT ET CARACTÉRK DE LA MOHALB

III. — OBJECTIONS ADRESSÉES A LA CONCEPTION D'UNE MOR\Uï EXCLU- SIVEMENT PRATIQUE, ET COMMENT SES PARTISANS Y RÉPONDENT

1° On a prétendu qu'une pareille conception aboutissait au scepticisme moral; elle ferait de la conscience morale quelque chose de toul a fait relatif;

2° On a demandé au nom de quel principe résoudre les quêtions de conscience, là où la réalité consultée nous montre que les hommes les résolvent d'une façon diverse.

3° Enfin, la science des mœurs n'est pas faite; quelle règle d'action suivrons-nous en attendant qu'elle le soit?

Ces ohjections ne paraissent pas irréfutables.

1° Rien n'est plus éloigné du scepticisme que la conception d'une réalité soumise à des lois et d'une action rationnelle fondée sur la connaissance de ces lois. La diversité des croyances en morale th rique, croyances qui ne parviennent pas à se vaincre les unes les autres depuis trois mille ans qu'on les discute, porte au contraire bien plus au scepticisme.

2° Il est certain que la conscience est, dans une certaine mesure, relative au milieu social et aux conditions particulières individuelles, où on l'observe. En ce sens les règles morale- rationnelles ne peuvent être valables que pour une époque déterminée dans une civilisation déterminée et dans certaines conditions déterminées. Mais cela est pleinement suffisant, car nous n'avons pas à agir dans d'autres conditions.

Nous ne devons demander à l'art rationnel de la morale que les qui conviennent à notre société et qui s'imposent à nous de ce fait. Et il peut fort bien arriver que des conduites différentes noua paraissent également morales, dans les cas où nous n'avons encore aucune raison de trancher ce conflit des opinions et des mesure. II se pourrait môme qu'avec des connaissances plus ♦'tendues, cette équivalence morale de conduites dissemblables se trouvât justifiée. D'ailleurs, lorsque les morales théoriques parlent d'un devoir absolu ou d'une loi universelle, nous avons vu que, dès qu'elles veulenl leur donner un contenu réel qui permet de les appliquer aux diverses circonstances de notre vie, elles sont ohli- - «dles aussi de s'adresser aux réalités morales contemp irai net. Sans cela nous saurions tout simplement que non» avons un devoir sans savoir en quoi consiste ce devoir.

;3 Quant à la dernière objection, si lu. science des mœurs n'est

pas faite, il faut tout simplement en conclure que notre art rationnel de la morale sera loin, en ce moment, de se présenter d'une façon précise et complète. Mais par cela même que la société existe et évolue, il est possible de constater quelles sont les règles qui lui permettent de subsister et dans quel sens elle se transforme. Nous pourrons sinon appuyer nos règles sur des lois sociales nécessaires, tout au moins déterminer, e*n attendant, d'une façon empirique les règles que paraissent exiger notre société et notre époque. La médecine, elle non plus, ne peut pas s'appuyer actuellement sur une science définitive de la vie. Est-ce une raison pour y négliger l'étude des faits et la méthode d'observation. Le médecin ne pourrait pas soigner la moindre maladie s'il ne suppléait pas par des observations empiriques plus ou moins grossières aux lois scientifiques qu'il ne connaît pas encore; la morale est dans le même cas ; on ne prétend pas que ses préceptes seront tous à l'abri de l'erreur; on prétend seulement qu'il y a moins de chances de se tromper en partant de l'observation de la réalité qu'en partant de vues de l'esprit ou de sentiments individuels. La morale ne doit pas chercher à se présenter comme un système complet et achevé, mais comme un ensemble très complexe d'observations particulières permettant de conclure certaines règles particulières : observations dues aux juristes, aux criminalistes, aux économistes, aux historiens des institutions, des mœurs, des faits politiques, etc. C'est par l'ensemble de ces études faites dans chaque ordre par des savants spécialisés, sur des parties très minimes de la réalité, que peu à peu s'établira une morale pratique positive.

Et l'on voit que, si la réalité morale obéissait à des principes généraux (ce qui est probable), ce n'est qu'à la suite de cette étude minutieuse qu'on pourrait s'en apercevoir. La méthode que l'on propose n'est donc pas seulement plus naturelle et plus scientifique que les recherches de morale théorique; mais même si une loi générale doit jamais justifier les préceptes de la morale en montrant que toute l'évolution morale de l'humanité suit une direction unique, cette méthode paraît encore la seule qui permette de l'atteindre.

Le normal et le pathologique. — Ce n'est pas tout. La sociologie, comme toute autre science, dispose des moyens qui permettent de faire une distinction entre les phénomènes normaux, c'est-à-dire qui sont tout ce qu'ils doivent être, et les phénomènes pathologiques, ceux qui devraient être autrement qu'ils ne sont. Durkheim a particulièrement mis ce point en relief et montré par là que la science est en état d'éclairer la pratique, de nous apprendre ce que nous devons vouloir, en fournissant un critère

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objectif qui nous permette de distinguer la santé de la maladie dans les divers ordres de phénomènes sociaux, puisque la santé est bonne et désirable, et que le maladie au contraire est mauvaise et doit être évitée. (Les règles de la méthode sociologique, ch. m).

1" « Un fait social' est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, (junud il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considéi à la phase correspondante de leur évolution. » Cette définition du normal t'ait jusqu'à un certain point île celui-ci l'équivalent du général, et, si l'on y réfléchit, c'est bien en ce sens au<si que le mol s'oppose au morbide au point de vue biologique : les individus qui composent une espèce à un moment donné "-cillent autour d'un type général qui représente une aptitude moyenne h Be con- 9erver dans les conditions de vie où ils se trouvent. Kl il> se conservent d'autant mieux qu'ils s'écirlent moins de ce type moyen et général,

2° « On peut vérifier les résultats de la méthode précédente (pour caractériser le normal), en faisant voir que la généralité des phénomènes lient aux conditions générales de la vie collective dans

le type considéré. •> Mlle est l'effet de ces conditions générales.

3° <* Cette vérification est nécessaire, quand ce lait se rapporte

à une espèce sociale qui n'a pas encore accompli -on évolution

intégrale » [h/.. 80), ce qui est le cas «le nos sociétés actuelles.; le vrai moyen d'y déterminer le normal est alors d\ déterminer ce qui tient aux condition^ générales actuelles de la vif collective. delà permet d'éliminer des phénomènes qui, bien que généraux, -ont de simples survivances. Mlles ont tenu autrefois aux conditions générales de la vie collective de nos société-. Elles n'y tiennent plus aujourd'hui et sont proprement des anomalies.

IV. - ELLE POSTULE, COMME TOUT ART, LE RIT HIMAIN DU VOULOIR VIVRE ET DU VOULOIH MIEUX VIVRE, ET N'A PAS BESOIN DE DISCUTER, GOMME LA MORALE THEORIQUE, LA QUESTION DES FINS DE LA VIE

Une dernière objection plus grave a été faite 8 cette minière de concevoir la morale. On a dit : Dans tout art on cherche ,:( atteindre un but, une lin. Or, qui nous indique ce |>ut en morale : ce ne peut être (ine la morale théorique. Par conséquent, même en admettant

que l'on fasse do la morale un art, qui se borne à modifier la réalité d'après les lois de celte réalité, encore faut-il que nous sachions dans quel sens nous voulons modifier la réalité. Si la morale théorique doit renoncer à chercher un principe, il faut au moins qu'elle continue à spéculer sur le but, la fin que nous voulons atteindre. Un grand nombre de moralistes contemporains se rangent a cette vue en demandant à ce que l'on joigne à une étude très positive des réalités morales la recherche générale d'un idéal et d'une fin théorique (Belot).

Mais on a répondu fort judicieusement que les morales théoriques n'avaient jamais cessé de spéculer, depuis qu'il y a des philosophes, sur les fins de notre conduite et qu'elles n'ont jamais pu s'entendre. A quoi bon des discussions sans issue? N'est-il pas plus simple de prendre pour accordé que l'homme cherche à vivre le mieux possible : ce qui est le but qu'impliquent tous les arts et toute l'industrie humaine. La morale, de même que les arts de l'ingénieur, l'hygiène ou la médecine, doit donc admettre sans discussion, que l'homme veut vivre et, par suite, vivre le mieux possible. Ses règles devront chercher à assurer la vie des individus dans la société de la façon la plus solide et la plus facile.

« Resterait à examiner, dit burkheim, si l'homme doit se nier ; la question est légitime, mais ne sera pas examinée. On postulera que nous avons raison de vouloir vivre. » [Bulletin de la Société française de philosophie, 1906, 116.)

(( On objecte (encore) à cette conception qu'elle asservit l'esprit à l'opinion morale régnante. Il n'en est rien. Car la société que la morale nous prescrit de vouloir, ce n'est pas la société telle qu'elle s'apparaît à elle-même, mais la société telle qu'elle est ou tend réellement à être. Or la -conscience que la société prend d'ellemême danset par l'opinion peutêtre inadéquate à la réalité sous-jacente.il peutse faire que l'opinionsoitpleine de survivances, relarde surl'état réel de la société; il peut se faire que, sous l'influence de circonstances passagères, certains principes même essentiels de la morale existante soient, pour un temps, rejetés dans l'inconscient et soient, dès lors, comme s'ils n'étaient pas. La science de la morale permet de rectifier ces erreurs dont on donnera des exemples.

Mais il sera maintenu que jamais il ne peut être voulu d'autre morale que celle qui est réclamée par l'état social du temps.

Vouloir une autre morale que celle qui est impliquée dans la nature de la société, c'est nier celle-ci, et, par suite, se nier soimême. »

OBJET BT CARACTÈRE DB LA MORALE

Ainsi, dans chaque circonstance où nous avons à nous poser la question de savoir comment nous allons agir, la morale doit examiner tout ce qui concerne les actions des hommes, dans cette circonstance, au sein de la société où nous vivons. De cet examen elle essaiera de tirer la règle que nous devons suivre pour accomplir l'action qui peut le mieux repondre à notre désir de vivre de

la façon la plus assurée et la meilleure possible. Là où les sciences

sociales auront déterminé des lois, elle aura à dériver son précepte de ces lois, et là où des lois nécessaires ne seront pas établies ce qui est de beaucoup le cas le [dus fréquent), elle essaiera d'y suppléer par l'observation empirique.

v. GOMMENT OU PEUT, PAR L'EXPÉRIENCE MORALE, COMPLÉTER

CEf ART RATIONNEL

« Les principes généraux, schématiques de la science ne sauraient exprimer le détail des faits particuliers... C'est seulement au contact direct des faits que les notions qu'elle qous fournit se peuvent diversifier, Dans ce! art de nous conduire, nous nous conformons d'ordinaire à des règles qui nous vienne ni de l'instinct, de la coutume. Mais je conçois, dil Durkheim (/</. 209 . qu'elles puissent devenir l'objet d'une science spéciale sur laquelle viendrait se greffer un art de la conduite individuelle, plu- réfléchi et plus scientifique. » C'esl cet art de la conduite individuelle que l{<ui/t a essayé de construire dans < ^Expérience morale . Si son effort n'est pas la prolongation immédiate de celui ijue nous venons d'analyser, il n'est pourtant pas incompatible avec lui. bien que la méthode soit différente1. Il propose de compléter cette morale exclusivement sociale d'origine par une morale individuelle, qui ><' construirait, elle ;ni^i. d'une façon toute pratique, expérimentale et relative. Elle chercherait a définir l'attitude de l'honnête homme, en action, en considérant les sentiments, la conscience de l'honnête homme, au moment où il agit. Mlle proposerai! alors à l'individu d'imiter constamment cette altitude et d'agir en COH- Béquence. Ainsi tout en s'inspirant de la réalité ; et sur/oui

1. Raub . en se séparant ici de thirkheim et de Lévy-Brûhl, que la

e de l'individu n'esl f>ns la pur< aple prolongation delà moi

Bile s'y super] peul revendiquer des principes d'action autonon

tire d'ailleurs encore que 'les faits que d'une observation expérimentale, mi ment entendue que dans la méthode sociologique. Pour lui c l< t"Ut,

< trop adorer a l'homme la trace de ses pas et ne donn< ; l'autoriti

conscience et à In raison individuelle en fare de la tradition rolle< tiv*>.

présente, la morale préparerait l'avenir et les améliorations possibles de l'état actuel ; cas elle en réfléchirait les aspirations des consciences les plus élevées <it proposerait d'apporter dans les usages traditionnels des modifications conformes à la conscience de l'honnête homme. Celte conscience, envisagée d'une façon générale dans ce qu'elle a toujours eu d'analogue ^désintéressement, intervention constante d'un idéal et d'un même idéal, sentiment réel d'une obligation, indépendance, élan raisonné, etc.), et d'une façon spéciale dans les aspirations de l'époque : voilà des faits d'expérience dont l'art moral a à tenir compte aussi bien que des faits que nous révèle la science des mœurs. En ce sens, les morales théoriques des philosophes, en nous présentant une pensée remarquable par son élévation et sa précision, peuvent être d'un précieux enseignement. Les faits de l'ordre moral doivent être interprétés à travers cet autre fait : le sentiment moral.

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