III. — LE SENTIMENT
Ainsi les morales Ihéoriques qui nous proposent comme mobile unique la recherche du plaisir ne semblent pas pouvoir se construire logiquement. Aurons-nous plus de chance avec le sentiment. Kappelons-nous que par sentiment les morales entendent une impulsion intérieure, un élan de la conscience qui nous porte nécessairement vers certains actes aux dépens de certains autres. Ce mobile est infiniment respectable, car, en somme, nous le trouvons dans la conscience de tout honnête homme, et c'est à lui que sont dus la plupart des actes héroïques dont peut s'enorgueillir l'humanité. Toutes les morales religieuses, qui jusqu'ici ont été uniquement les morales populaires suivies par les masses, s'appuient sur le sentiment. Cependant, si respectables qu'elles soient en l'ait, elles ont bien du mal à se justifier en droit.
1° Ne semble-t-il pas d'ailleurs que le sentiment répugne à la justification? Justifier, c'est raisonner; or, raisonner, c'est substituer à l'élan spontané du cœur un nouveau mobile d'action ;
2° Le sentiment moral, pour être. moins variable que le plaisir, a eu, selon les sociétés et les époques, et a encore, selon les individus, un contenu psychologique bien différent. Comment tirer de là une règle universelle, ce qui est, ne l'oublions pas, l'ambition de la morale théorique? Le sentiment peut avoir une grande valeur en morale pratique, mais cette valeur est toute relative et n'a rien à voir avec les exigences d'une conception théorique;
3° N'oublions pas cependant que psychologiquement le grand mobile de nos actions, c'est le sentiment: les tendances affectives sont le fond et souvent presque toute la réalité de notre caractère. Si une morale théorique est possible, il semble donc qu'elle devra faire Une grande place dans son idéal aux actes auxquels nous pousse ce mobile. Môme Kant qui substitue la raison au sentiment dans une conception morale qui, comme les morales du sentiment, est tout intuitive, et qui considère que toute règle tirée de l'affectivité est caduque, se voit obligé de rattacher quand même le sentiment à la morale. La loi morale, d'après lui, entraîne invinciblement le respect, et le respect sera dans la conscience le signe qui est lié à tout acte moral, à toute conduite honnête. Accomplir des choses respectables, respecter les autres, se respecter soi-môme, voilà les ordres de la loi morale, traduits en termes de sentiment.