IV. — LA RAISON
Le sentiment pas plus que Le plaisir ne parait à lui seul pouvoir fournir le mobile universel que voudrait trouver la morale théorique. Avec la raison atteindrons-nous ce mobile? C'est La faculté à l'aide de laquelle ou établit la supériorité humaine. C'est à elle qu'on a recours pour choisir le plaisir ou justifier le sentiment, < ;'est elle enfin à laquelle s'adresse toute la grande tradition morale philosophique. Et, de fait, n'est-ce pas la conduite raisonnable qui nous paraît par excellence la conduite morale, ne cherchons-nous pas toujours les raisons d'un acte quand nous voulons en juger, ne laisons-nous pas toujours appel à la raison pour juger?
Mais, ilès que nous voulons définir la raison comme mobile moral, commencent les difficulté
1 • Quel sens lui donnera-t-on ? est-ce simplement une faculté législatrice comme le pense Kanû Cette faculté nous donne un ordre absolu: « Fais Ion devoir »; cel ordre étant un ordre de la rais e>t clair et distinct, il n'admet pas d'ambiguïté et se justifie luimôme; il <i>t universel; n'avons-nous pas tout ce qu'il faut pour fonder la morale? Mais nous avons vu que, pour donner à cet ordre de la raison tout ce qui lui est nécessaire comme fondement de la morale, Kant l'avait appauvri jusqu'à n'en plus taire qu'une idée abstraite qui nous dit bien que nous avons un devoir, mais ne nous renseigne en rien sur nos devoirs particuliers et complet
Comme le rationalisme grec, comme le rationalisme cartésien ou éclectique, dirons-nous que la raison n'est pas seulement l'intuition d'un commandement universel et abstrait, mais que, capable d'édifier la science universelle, elle comprend toutes ! lités et
nous en donne la connaissance exacte, qu'il s'agiss lois d<
nature ou des règles de l'action? Mais alors toutes les difficultés éliminées par Kant reparaissent : la raison ainsi conçue ne parait avoir un contenu universel; ce qui parait raisonnable aux uns est déraisonnable aux antres; chaque société, chaque époque a eu en quelque sorte sa raison et son esprit. Aussi, pour déterminer le contenu de la raison, il tant taire appel a l'expérience variable el changeante.
Les rationalistes, grecs ou cartésiens, se sont constamment débattus au milieu d'une contradiction qu'ils n'ont pasrésol i
Ils voudraient identifier la nature et la raison en léranl
notre raison comme le reflet de la i;i i>- m univers I'-' : mais, conflits de nos instincts, de nos désirs, et les hasards de
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nature, celte identification paraît tout à fait arbitraire. Ils sont obligés de sacrifier soit la nature à la raison, et d'en venir à une morale tout intérieure et formelle, voisine de celle de Kant (les stoïciens), ou la raison à la nature, en se rapprochant des naturalistes.
Il ne faut pas nous étonner de cet insuccès, car la raison n'est au fond qu'une partie de nous-mêmes, elle n'est pas tout nous-mômes, et, lorsque nous agissons, c'est en vertu de notre personnalité entière que nous agissons. Non seulement la raison n>st qu'une partie de nous-mômes, mais encore elle n'a que fort peu d'influence, puisque la plupart du temps ce n'est pas la raison qui commande à nos actes. Comment alors prendre pour mobile unique de la conduite un mobile qui nous fait agir exceptionnellement.
Conclusion. — La conclusion qu'on pourrait tirer de cet examen sommaire, c'est qu'il est bien difficile de trouver un mobile unique et exclusif de la conduite morale; tous paraissent mériter d'avoir une influence sur elle. Mais, comme ils se contredisent souvent, il est fort difficile de les ordonner dans une systématisation logique; c'est dire qu'ils ont une valeur relative plutôt qu'absolue et, par suite, que tout essai de morale théorique est bien hasardeux, quand il veut déterminer le ou les mobiles de la conduite morale.