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VI. — LE DEVOIR ET LE BONHEUR

Au fond, c'est au bonheur sensible que nous proposent de tendre les morales utilitaires. Mais à côté du bonheur sensible qui n'est grossièrement que la plus grande somme de plaisir, il y a un bonheur plus élevé qui peut se définir comme la participation la plus grande possible de l'individu à l'ordre universel. Ce bonheur

NOTIONS HÎSTORIQUE8 SUR I.A MORALE THÉORIQl !■:

s'acquiert surtout par ta compréhension exacte, la science absolue de la nature supposée coiunaissable jusque dans son fond ; au tei me,

l'al)Solu savoir serait, SOUS sa forme la plus haute, le bonheur que

['on peut se proposer d'atteindre, l'idéal moral péalis<

1° En ce sens, le booneor esl exclusivement d'ordre rationnel. S'il t'ait une pari au bonheur sensible, c'est en l'absorbant M en 1»' |us[itiaul par le raison. Aussi sont-ce les Morales rationalistes qpii nous proposent comme lin ee bonheur rationnel ou, comme elles l'appellent encore, Le souverain bien. Ne proclament-elles pas avec leur fondateur grec, Socrate, que o personne n'est méchant en le Bâchant », avec Platon et Ar'istntt\ que le bien supivmc, c'esl la

science absolue et totale, la contemplation des cho-es telles quelles sont et, dans les temps modernes, avec les Cartésiens et surlout avec Spinma, que La morale est le couronnement de la science et que la béatitude est la récompense du savoir' absolu?

Mais, pour que ces morales soient Logiques, il faut nécessairement qu'elles supposent que la raison est capable de pénétrer la nature tout entière. Autrement dit, la nature es! rationnelle dans son intégrité ou tout au moins peut être subordonnée à la raison. Admettre que la conduit»' raisomrabk peut réaliser le souverain luen, c'est admettre en effet qu'il n'y aura jamais d cpp lion entre la nature et la raison, car l'idée de bonheur, l'idée de souverain bien implique nécessairement la complicité de la nature; il ne peut pas y avoir de bonheur pour L'homme si l'homme est en lutte avec la nature.

Mais, nous l'avons vu, c'est là que gît la difficulté. Il est très difficile de montrer que la nature est subordonnée à la raison, c'està-dire est telle que nous voudrions qu'elle soit. A le montrer, les morales du bonheur rationnel se sont épuisées en vain- efforts. Socrate n'est-il pas obligé d'admettre que le sage doit se conduire pour être heureux conformément aux lois de la cité cl même conformément à l'intérêt général ? Mais la notion d'intérêt général, les traditions de la cité ne -ont rien moins que rationnelles. Platon est obligé d'opposer la nature sensible et la nature réelle do> choses; mais le bonheur ne peut être réalisé que dans la nature sensible et, pouréchapperè cette difficulté, il est forcé d'éliminerarbitrairement du bonheur sa partie sensible ascétisme et de réduire le bonheur à une notion purement intellectuelle. Aristote conserve au fond tes idées de -on maître : bien que plus réaliste, il dresse une hiérarchie des biens naturels où la fortune et 1rs honneurs ont leur ; peur contribuer au bonheur. Mais, à Leur donner un rôle à côté du bonheur intellectuel, on fait dépendre le bonheur d'autre i -h que de la conduite raisonnable.

C'est ce que comprennent très bien les stoïciens, et sans hésiter, pour faire rentrer le bonheur sous la dépendance de notre raison, ils éliminent de sa notion tout ce qui dépend de la nature extérieure. Notre nature n'est, d'après eux, que raison; en suivant la raison qui est en nous, nous arriverons naturellement h notre bonheur. Mais pour cela il faut se faire du bonheur une idée héroïque, le réduire à la satisfaction inférieure de la conscience ei proclamer que, « môme dans les pires supplices, le sage peut être heureux ».

Et môme avec la notion stoïcienne du bonheur, celui-ci pourra-t-il être toujours atteint par l'homme? il faut admettre comme les stoïciens que notre nature est uniquement raisonnable ; mais cela est très difficile; nous sommes pétris d'instincts contradictoires, et la raison n'est en nous qu'une lumière souvent vacillante. Il semble donc que, môme en supprimant la nature extérieure et en considérant que le bonheur ne dépend que de notre propre nature, on ne puisse démontrer logiquement que ce bonheur est la fin qu'une conduite morale pourra toujours réaliser.

Les Cartésiens n'ont guère fait avancer le problème contre lequel

s'était battue lamorale grecque. Eux aussi, ils identifient le bonheur

du sage avec la soumission à l'ordre universel. Ceci implique que

nous pouvons connaître l'ordre universel. Ce qui identifie le

bonheur moral et le savoir absolu. Cette solution est toute proche

de celle des stoïciens ou de l'idéal contemplatif de Platon et (VAristote et entraîne les mêmes diflicultés.

2° On ne peut donc guère s'étonner que Kant ait trouvé que le problème moral avait été mal posé jusqu'à lui par la morale rationaliste. Il a démontré dans la critique de la raison pure que le savoir absolu est impossible. Ce que nous croyons être l'ordre universel dépend uniquement de la constitution de notre esprit. D'autre part, essayer de concilier la nature et la raison, c'est se heurter constamment à la contradiction, car notre raison n'est que l'ensemble des lois nécessaires à une connaissance toute relative. Aussi propose-t-il de renoncer complètement en morale à la notion de bonheur ou de souverain bien, de ne plus faire attention à la nature, pas plus à la nature extérieure qu'à notre propre nature. Il suffira de trouver dans notre raison une loi relative à l'action, c'est-à-dire un ordre, un impératif catégorique qui ne se subordonne. à aucun autre motif, et le fondement de la morale sera trouvé. C'est à quoi il croit être arrivé avec la notion du devoir.

Tandis donc que ses prédécesseurs faisaient dépendre ce qu'il faut faire d'un bien à réaliser, il dira au contraire, qu'est bien

Notions HI8T0RIQUES SUH LA MORALE THÉORIQl I B2i

tout ce qu'il faut faire, c'est-à-dire tout ce que la raison nous ordonne de faire, et il compare ce changement de point de vue à celui de Copernic en astronomie.

La morale de Kant est la condamnation voulu»' de toute recherche (même rationnelle) du bonheur. Reste à savoir si la notion du devoir pourra remplacer cette recherche. Nous avons déjà vu qu'il était bien difficile en restant rigoureusement logique, de déduire de cet impératif général les règles particulières qu'il nous faut suh re, et l'on peut dire que Kant lui-môme a senti cette difficulté, puisqu'il B'est efforcé de rétablir, connue un postulat de sa morale, la notion d'un bien qui se trouvera acquis, (Tune fin qui sera atteinte, dans un autre monde, par la simple obéissance au devoir, grAce à l'immortalité de l'âme et à l'existence de Dieu.

Cette sorte de coup d'État métaphysique montre bien que la morale du devoir pur a beaucoup de mal à se suffire à elle-même. De plus on peut très facilement la tirer, bien que Kant en soit luiméme très loin, vers une interprétation dangereuse, en faire une morale de V intention. L'agent moral n'a qu'à se préoccuper de savoir s'il agit dans une intention vertueuse, et quelles que soient les conséquences de son acte, quel que soit l'acte lui-même, il a bien agi s'il trouve son intention louable. La lin justifie les moyens. » La morale devient alors purement subjective. Il n'\ 8 plus de morale, car m l'enfer esi pavé de bonnes intentions ».

3° Essaiera-t-on de concilier les deux principes : le bien et le devoir, connue 1 ont t'ait les derniers philosophes éclectiques (Paul Janet, par exemple), en posant à la fois la notion rationnelle du souverain bien et l'obligation de le réaliser comme deux notions que la raison sairement par La réflexion de l'examen de la réalité el de celle de la conscience ? Mais nous ne faisons que réunir violemment les deux* principes que nous venons de voir s'opposer irréductiblement, sans qu'on ait pu les concilier : la nature el la laison, la réalité objective que nous voudrions trouver morale, et l'ordre moral subjectif que nous voudrions voir réalisé par l'ordre naturel qui lui résiste. La difficulté n'est pas vaincue. Elle subsiste à peu près dans les mômes termes.

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