VIII. — CONCLUSIONS PROPOSEES
Après avoir vu, si sommairement que ce soit, cette lutte des systèmes les uns contre les autres, les difficultés contre lesquelles ils buttent, et qui suscitent toujours de nouveaux systèmes, on ne peut guère conclure que ceci : l'établissement dune morale théorique universelle est chose bien difficile et bien aléatoire.
Or, la société et l'individu ont besoin de règles positives qui ne soient pas suspendues à toutes ces hésitations et à tous ces doutes, qui ne soient pas continuellement à la merci de la critique et ne reposent pas sur une solution que Ton voit toujours s'éloigner à mesure qu'on croit l'atteindre. « Vivre d'abord, philosopher ensuite»,
NOTIONS HISTORIQ1 ES SUR l. \ MORALE THËORIQ1 l 831
telle était la maxime d'un sage antique. A l'appliquer complet ment, il nous faudrait renoncer, sembie-t-il, aux ambitieux essais d'une morale théorique, d'une métaphysique morale, pour doua
contenter d'une morale pratique.
Est-ce à dire que les systèmes de morale théorique n'ont aucune valeur pratique? Cette conclusion serait tout) fait prématurée. Car ces systèmes sont l'écho des préoccupations morales de l'époque, el même, s'il est vrai que la nature humaine conserve toujours quelque chose d'identique, de certaines préoccupations constantes. Ces systèmes nous renseignent donc sur les aspirations de la conscience, sur l'idéal que nous rêvons, sur la Façon dont les hommes entendent dépasser les insuffisances de la vie actuelle. Tout cela, ce sont des faits dont la morale ne peut pas faire abstraction, car ce sont des facteurs des mœurs humaines et de leurs transformations. Les morales théoriques De sont bien souvent que la précision d un sentiment d'une tendance, d'un besoin moral déterminés.
Si doue la morale ne doit [tins être qu'un ait pratique fondé Bur les faits, mit la science des mœurs et sur l'expérience morale, la considération des systèmes théoriques reste un élémenl de l'ail, un «'dénient de l'expérience morale qui ne doit pas être dédaigné. Nous avons déjà insisté sur ces idées à la lin du chapitre précédent.
Il faudrait d'ailleurs plutôt lâcher de concilier pratiquement les différentes lins et les différents mobiles proposés que de continuer à les opposer dans de vaines discussions théoriques. On a pu remarquer que chacun de ces mobile-, chacune de ces lin-, insuffisants pris à part, avaient cependant quelque chose de fondé dans certains côtés de noire nature et de nos aspirations morales.
Le plaisir et l'intérêt particulier eux-mêmes peuvent ne pas être, dans tous les cas. absolument méprisables. Il y a là, de nouveau.
quelque chose qui semble manifester la relativité de la morale,
selon les circonstances particulières que l'on examine, et qui, en même temps, nous conseille a la foi- la défiance et la tolérance envers les idées trop systématiques ci trop absolues des doctrines philosophiques particulières.
Mais il y a là en tout cas matière à une étude de fait-, et uni-
quementà une étude de faits. C'est donc un argument nouveau, ;i notre sens, pour s'engager dans une voie purement positive el expérimentale, en délaissant les discussions d'idées, toujours guid< au fond par de- sentiments préconçus, par de- parti pris plu- ou moin- inconscients, el en abordant l'étude impartiale et désintédes réalités.
Non- ne croyons pouvoir mieux faire ici. pour clon a en
rapide des problème- relatifs i la nature de la morale, que de
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citer L'esquisse dans laquelle Durkheim expose ses propres idéi leur su j e 1 (Bulletin de la Société française de philosophie , avril 1906, p. 117 sq). On y verra précisées la pluparl des vues que nous avons jusqu'ici proposées dans nos conclusions.
Esquisse des fondements d'une morale positive. — La réa lité morale se présente à nous sous deux aspects différents qu'il est nécessaire de distinguer nettement : l'aspect objectif el l'aspect subjectif.
Pour chaque peuple, à un moment déterminé de son histoire, il existe une morale, et c'est au nom d(! cette morale régnante que les tribunaux condamnent et que l'opinion juge. Pour un groupe donné, il y a une certaine morale bien définie. Je postule donc, eu m'appuyant sur les faits, qu'il y a une morale commune, générale à tous les hommes appartenant à une collectivité.
Maintenant, en dehors de cette morale, il y en a une multitude d'autres, une multitude indéfinie. Chaque individu, en effet, chaque conscience morale exprime la morale commune à sa façon; chaque individu la comprend, la voitsous un angle différent : aucuneconscience n'est peut-être entièrement adéquate à la morale de son temps, et on pourrait dire qu'à certains égards il n'y a pas une conscience morale qui ne soit immorale par certains côtés. Chaque conscience, sous l'influence du milieu, de l'éducation, de l'hérédité, voit les règles morales sous un jour particulier ; tel individu sentira vivement les règles de la morale civique et faiblement les règles de la morale domestique ou inversement. Tel autre aura le sentiment profond du respect des contrats, de la justice, qui n'aura qu'une représentation pâle et inefficace des devoirs de charité. Les aspects même les plus essentiels de la morale sont aperçus différemment par les différentes consciences.
Je ne traiterai pas ici de ces deux sortes de réalité morale, mais seulement de la première. Je ne m'occuperai que de la réalité morale objective, celle qui sert de point de repère commun et impersonnel pour juger les actions. La diversité même des consciences morales individuelles montre qu'il est impossible de regarder de ce côté lorsqu'on veut déterminer ce qu'est la morale. Rechercher quelles conditions déterminent ces variations individuelles de la morale, serait sans doute unobjet d'études psychologiques intéressantes, mais ne saurait servir au but que nous poursuivons ici.
Par cela même que je me désintéresse de la façon dont tel ou tel individu se représente à lui-même la morale, je laisse de côté l'opinion des philosophes et des moralistes. Je ne tiens aucun compte de leurs essais systématiques faits pour expliquer ou cons-