III. — VERTU ET VICE
Lorsque l'individu pratique les règles que nous avons indiquées, il réalise peu à peu en lui tout le progrès moral dont il est susceptible, toute sa perfection propre. Il présentera par suite à la société toutes les qualités que celle-ci peut lui demander pour remplir les différentes charges qu'elle lui impose. Et il les remplira nécessaU
L'INDIVIDU : MORALE PERSONNELLE
rement par l'effet de sa nature; individuelle, à m. qu'il les aper-
cevra et que les circonstances le demanderont. On dit d'un tel individu qu'il est vertueux ou juste.
La vertu, dans son sens général, peut donc être définie : la pratique de toutes les règles morales ou de la justice. Le vice, c'est la violation habituelle de ces règles. Développons cette définition.
a) La vertu est d'abord un efforl de bonne volonté. 11 faut consciemment vouloir observer les règles morales, et s'efforcer de les déterminer et de les mettre en pratique, pour avoir droit au titre de vertueux. Quelqu'un qui, voulant faire le mal, aboutirait, par erreur, à faire quelque bien, ne sérail point pour cela vertueux.
Pour qu'un acte soil bon, il faut qu'il soit conforme à l'évolution sociale, mais il faut aussi qu'il augmente la dignité de l'agent, la moralité étant le produit d'un facteur social et d'un teur individuel. On déduit de là que, si la bonne volonté, l'intention sont nécessaires, elles ne sont pas suffisantes, car le facteur individuel n'est pas non plus seul à faire la moralité de l'acte. Il n'y a rien de plus immoral que la morale qui justifie tout par l'intention, et contre laquelle Pascal, dans les Provinciales^ élevé avec tant de vigueur. La casuistique de l'intention est une des plus malheureuses inventions qu'où ait mises au service du vice, qu'on ait dirigées contre le progrès moral et la dignité humaine.
L'accomplissement d'un acte vraiment moral ne suffit pas à constituer la vertu. 11 faut, pour *tre vertueux, accomplir, on ne peut dire toujours, car la nature humaine a toujours des défaillances, mais le plus souvent, les lois morales. La pratique, l'habitude, est essentielle à la vertu, comme l'avait vu Aristote. 11 faut, bien entendu, que cette habitude ne fige pas l'ôtre dans un certain nombre de formules toutes faites. L'effort nécessaire à la vertu vient ici combattre heureusement ce danger. N'est vertueux que celui qui, faisant bien, cherche constamment ù mieux faire. Cette suite ininterrompue d'efforts empochera l'être de croire à la perfection absolue de ses vues morales, lui donnera, en même temps que la modestie nécessaire, le sens clairvoyant des transformat i que doit poursuivre la société. L'homme vertueux n'est pas seulement un pratiquant du bien traditionnel : il doit être aussi un inventeur^ un novateur,
e) Dans cet effort vers le mieux, l'homme vraiment vertueux doit se souvenir qu'on ne change pas en un jour la nature humaine et sociale. Les ruptures ne doivent être tentées que lorsqu'elles sont inévitables et que les obstacles dressés contre la moralité ne peuvent être rem , sinon par une action brusque et violente A
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moins de laisser le champ libre au vice et à l'immoralité, il Paul quelquefois en arriver là. heChrist, qui porta à un si haut degré la charilé et l'amour, ne prit-il pas un fouet pour chasser les vendeurs du temple? Mais, en général, la vertu peut e er avec plus de profit en persuadant qu'eu brisant les idoles. C'est en ce sens quA ristote disait qu'on pouvait considérer toute vertu connut; un moyen terme entre deux excès contraires. Et nous avons vu dans nos études morales que tous les laits peuvent effectivement être interprétés en deux sens opposés : en général, on tient trop au passé, on est autoritaire, misonéiste, réactionnaire, pour emplo le terme actuel, ou bien on veut rompre brutalement avec lui dans un élan de trop généreuse indépendance; on se soucie trop peu des faits. Chaque vertu spéciale devradonc essayer de prendre le juste milieu, h propos des faits qui la concernent, et la vertu tout entière sera ainsi un juste milieu, ce qui ne signifie pas du tout que la vertu doit transiger. Au contraire, elle doit être inflexible et radicale dès qu'un bien lui paraît intégralement réalisable.
d) Ajoutons enfin que la vertu, tout en demandant l'effort, n'est pas, nécessairement, pénible et tendue : « La vertu n'est pas plantée à la tête d'un mont coupé, raboteux et inaccessible ; ceux qui l'ont approchée la tiennent, au rebours, logée dans une belle plaine fertile et fleurissante, d'où elle voit bien sous soi toutes choses; si peut-on y arriver, qui en sait l'adresse, par des routes ombrageuses, gazonnées et doux fleurantes, plaisamment, et d'une pente facile et jolie comme est celle des voûtes célestes. » C'est précisément parce qu'elle enferme une habitude, et qu'elle est un juste milieu, que Montaigne peut ainsi la décrire, tandis que le vice peut se peindre en prenant le contre-pied exact de tout ce que nous venons de dire. La vertu est unie à la joie et au bonheur par un lien essentiel^ le vice à la douleur et au remords.