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DOMESTIQUE

Si nous essayons, car les constatations sociologiques sont extrêmement complexes, vagues et fréquemment divergentes, de reconstituer par des hypothèses inductives les directions qui se dégagent des transformations des mœurs domestiques, nous arrivons, ce semble, aux conclusions suivantes : A l'origine, la Famille est extrêmement étendue, et la parenté est peu précise : par conséquent, comme le sentiment ne peut s'attacher qu'à, un petit nombre de personnes déterminées, c'est un lien factice, artificiel, extérieur.

L'autorité externe et coercitive supprime à peu près toute liberté, toute solidarité volontaire et délibérée. Les lois qui gouvernent les relations domestiques provoquent les actes individuels avec le mécanisme inflexible des lois de l'instinct dans les espèces animales. Il ne peut y avoir pour l'individu, membre de la famille, qu'un minimum d'indépendance, de môme que, dans l'ensemble du groupe familial, il y a un minimum de solidarité consciente. Enfin, les individus sont soumis aux liens familiaux sans aucun souci de leur valeur et de leur dignité personnelles; il ne peut donc être question d'une égalité quelconque entre les membres du groupe; mais, extrêmement autoritaire, le groupe ne subsiste que par la personnification de l'autorité en certains de ces membres, ceux auxquels les circonstances naturelles donnent le plus d'influence dans l'organisation familiale.

L'évolution paraît avoir toujours relevé la situation de ceux qui

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avaient le plus à pâtir des contraintes autoritaires : d'où une ascension lente vers Vègalitè entre tous les membres de La famille, et la protection des faibles contre les forts; lacontrainte diminuant, les valeurs personnelles s'équilibrant, c'est la solidarité voulu consciente, le libre et raisonnable choix <jui se substituent à la rigide obligation des premiers rapports familiaux.

Les questions morales qui se rapportent à la famille sont précisément de savoir si cette évolution a été assez loin et même n'est pas allée trop loin, et s'il est souhaitable (Je l'arrêter, ou h. au contraire, nous devons nou^ efforcer <le la continue]' dans le même sens; et nous distinguons encore parmi les moralistes du droit domestique deux tendances opposées : une tendance autoritaire et une tendance individualiste et anarchique.

A. La tendance autoritaire. — La tendance autoritaire veut que la famille soit un groupe social fortement subordonné à l'autorité du chef de famille. La famille serait l'intermédiaire né saire. entre l'individu et l'Etat, qui en dériverait d'ailleurs. On la rapprocherait de la famille féodale, gardienne d'une tradition, d'un patrimoine et d'une foi. On en ferait une organisation animée d'un esprit particulier; V esprit de famille, et soumise à un gardien, le père, qui maintiendrait cet esprit et par la direction efficace du groupe dans tous ses actes extérieurs (ce qui met en particulier la femme en sa tutelle), et par l'éducation des enfants, qui lui est abandonnée en tou!e lil

G!esl donc h un retour très net sur l'évolution, qui voudrait sauvegarder le plus .possible les droits des faibles : femmes et enfants, et à la subordination des sentiments et du contrat qui fondent la famille aux considérations sociales extérieures, qu'aboutit cette thèse. L'examen impartial des faits peut montrer d'ailleurs que la famille ainsi comprise a été une cause de souffrances soi i ntes par l'obstacle qu'elle dresse devant les initiatives indi\ iduelles, par les révoltes qu'elle Buscite et par les dangers incontestables dece qu'on appelle l'esprit de famille : «cet esprit conservateur, dit un de ses patrons, tend naturellement à devenir exclusif, jugeant tout au point de vue de son intérêt, de ses maximes, de ses préjugi vent, à cause du changement inévitable des circonstances, par être en désaccord avec le présent et hostile à l'avenir. L'égOÏsme et la rivalité des familles contribuent parfois à la ruine de l'Etat. Elles entrent en lutte et déchirent la société. On l'a vu au moyen âge...

« L'esprit de famille, aveuglé, fanatisé par la passion, devient encore, par une autre voie, un instrument d'injustice, de désordre et

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de crime. Il transmet le mal comme le bien, les haines comme les affections, el ce mal et ces haines, envenimée par les passions antérieures qu'ils ont excitées, s'infusenl avec le sang, par la parole et

par les exemples, dans le cœur «les enfants... L'abus le plus commun «le l'esprit de famille est la partialité pour les siens contre l'équité et au mépris des droits d'autrui [le népotisme), » (Abbé

Ban la in, Philosophie morale, 368.)

B. Tendance individualiste et anarchique. — A L'opposé de la tcndanceauloritaire, la tendance individualiste et anarchique s'ap-

puiesur les sentiments individuels, ne considère que la conscience intime des personnes en jeu, et nullement les conséquences sociales de leur union. Aussi nie-t-elle que la société ait à s'occuper de la famille. Celle-ci n'a rien de juridique et est fondée uniquement sur X inclination. Elle dure autant que cette inclination elle-même, et aucune autre considération ne doit venir la troubler. Par suite, mari et femme gardent leur liberté complète : ce sont deux individus strictement égaux.

Il ne saurait y avoir de chef de famille ni de distinction fonctionnelle dans un contrat qui ne vise qu'à la satisfaction sentimentale des individus. L'existence des enfants regarde la société et doit être assurée par elle, sans tenir compte de l'union libre et purement sentimentale à laquelle ils doivent leur naissance. Il n'est que juste de reconnaître d'ailleurs que cette situation sera l'exception; si le mariage est uniquement guidé par l'amour, l'union des deux époux persistera à peu près certainement, et l'amour qu'ils ont l'un pour l'autre se reportera, comme il est naturel, sur les enfants. Ces enfants resserreront le lien familial et seront élevés avec d'autant plus de soins et d'abnégation.

C. Synthèse des deux tendances ; la solidarité familiale. — D'un côté donc, la famille, organisation sociale fondée sur des considérations extérieures et maintenue par l'autorité; de l'autre, la famille, ne relevant que du sentiment des individus, fondée sur leur libre choix, et maintenue par leur seule volonté. La seconde forme est certainement plus près de l'idéal moral.

Elle a surtout le grand avantage de proclamer l'égalité juridique delà femme et de l'homme dans les relations matrimoniales; ce sont, en effet, deux personnes qui se valent au point de vue social et qui ont, au point de vue moral, la môme dignité et la même autonomie. Ce sont toutes deux des fins en soi, selon le mot heureux de Kant, et l'une ne doit pas être prise comme moyen par l'autre, si atténuée et déguisée que soit la subordination de la femme au

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mari. Mais, s'il y a égalité de droits, il y a des différences fonctionnelles physiologiques, qui, précisément pour sauvegarder les droits de la femme, ne peuvent laisser la société se désintéresser complètement de L'union matrimoniale. Des incapacités de travail, l'impossibilité pour la femme d'assurer son existence elle-même pendant d'assez longues durées, les soins à donner aux enfants pendant le premier âge, imposent une intervention sociale dans l'organisation familiah4.

L'union libre, au sens absolu du mot, est donc irréalisable. Il est à souhaiter que L'individu ne se soucie jamais assez peu de la solidarité naturelle qui le lie avec tous les nommes et surtout avec générations futures, pour ne se préoccuper que de son inclination exclusive. D'ailleurs, les inclinations les plus irrésistibles sont souvent des duperies de soi-même sur Lesquelles on ne larde pas à ouvrir les yeux; cette considération seule suffirait pour nous faire chercher à, la famille un fondement plus solide. Ici, comme ailleurs, la passion est toujours dangereuse; et le sentiment le plus généreux et le plus noble a besoin d'être soumis à la critique de la raison. Or, sur quoi portera La délibération, sinon sur les conditions dans lesquelles va s'accomplir l'union projetée et se fonder la famille? Sur le rôle social que ce groupe, une lois créé, va fatalement jouer? Sur les responsabilités que crée, vis-à-vis de tous, la maisonnée d'enfants destinés à continuer les destinées de l'humanité? L'individu ne peut agir moralement qu'en se soustrayant à toute autorité extérieure qui serait une entrave à L'action qu'il croit bonne, mais aussi eu s 'assurant que son action est vraiment bonne. S'il ne doit pas accepter une union fondée sur les conventions sociales et sur un ordre qui résume des traditions et des préjugés aveugles, il doit, du moins, devenir conscient de l'idéal social dont il est, pour si peu que ce soit, l'artisan.

Ainsi, la famille doit se fonder sur L'inclination et le libre choix des individus ; mais cette inclination doit être soumise au contrôle de la raison; le choix, s'inspirer de l'œuvre sociale à réaliser. Ses membres doivent être libres et égaux l'un vis-à-vis de l'autre; mais ils doivent, dans l'intérêt social, s'assigner des rôles distincts. Et, par suite, le contrat familial admet L'intervention de règles sociales, puisqu'il a une portée sociale. Cette conception s'accorde avec L'étape actuelle de révolution.

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