IV. — PRODUCTION
A. Les éléments. — Reste à justifier maintenant la proposition que le coût de production, c'est la quantité moyenne de travail social nécessaire à cette production : elle revient à dire que le facteur essentiel, unique de la production, c'est le travail de f homme. Et au premier abord, cela semble erroné.
« En vertu d'une tradition consacrée depuis les premiers économistes, on a toujours distingué trois agents de la production : la terre% le capital elle travail. » Mais un examen attentif va nous montrer que «des trois le travail est le seul qui puisse prétendre au titre d'agent de la production dans le sens exact du mot; l'homme seul joue un rôle actif : seul il prend l'initiative de toute opération productive.
1° « La nature joue un rôle absolument passif; elle ne fait qu'obéir à la sollicitation de l'homme, le plus souvent après de longues tances...
« N'ya-t-il pas pourtant certaines richesses que l'homme peut se procurer san* travail, celles que la nature lui octroie libéralement?» Mais, « pour que des fruits puissent servir à la satisfaction de nos besoins, même ceux qnc la nature nous donne d'elle-même, fruits de l'arbre à pain, bananes, dattes, ou tous les crustacés ou coquillages... encore faut-il que l'homme ait pris la peine de les ramasser; or la cueillette représente certainement un travail, et qui p môme, suivant les circonstances, devenir fort pénible. Il faut remar-
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quer d'ailleurs que l'on ne so fail pns d'ordinaire une Idée juste du rôle considérable que joue le travail, même dan* la création de ces produits qualifiés très inexactement souvent de naturels...; les richesses naturelles n'existent... qu'autant que l'intelligence humaine, a su, d'une part, découvrir leur existence, et, d'autre part, reconnaître en elles les propriétés qui les rendent aptes à satisfaire quelques-uns de nos bj soins... ; elles ne pourront être utilisées.» qu'autant qu'elles auront subi plus ou moins Y action du travail. » (Id., 106.)
2° «Le capital non seulement ne joue qu'un rôle purement comme la nature et ne mérite en aucune façon *le nom d'agent; mais même il ne saurait être qualifié comme celle-ci de facteur originaire. Il n'est qu'un facteur en sous-ordre qui, au point de vue logique, comme au point de vue généalogique, dérive des deux autres. Le capital, comme nous le verrons d'une façon plus précise, est un produit du travail et de la nature, mis à part pour activer la production. Le véritable nom qui lui convient est celui d'instrument, dans le sens large du mot. » (Id., 105.)
3° Le mot travail doit être entendu en un sens très large : c'est l'ensemble des efforts nécessaires pour satisfaire aux nécessités de l'existence, instinctifs chez l'animal, volontaires et conscients chez l'homme. Il comprend aussi bien le travail manuel qui modifie l'objet matériel que le travail intellectuel, l'attention et l'invention, indispensables au premier, et que le travail de direction qui exploite l'un et l'autre. Il reste toujours productif, qu'il soit agricole, manufacturier, commercial, libéral ou industrie de transport, et il est sous toutes ses formes également nécessaire.
Ses éléments constitutifs sont l'effort et la durée.
Quand nous disons effort, nous ne voulons pas dire qu'il est pénible et douloureux, mais qu'il nécessite une dépense d'énergie et d'activité et qu'on doit l'estimer selon cette dépense. Cette dépense, si elle est conforme à la nature du travailleur, normale et non excessive, est môme un plaisir, une joie, d'après la théorie psychologique du plaisir. Si V effort qui nécessite le travail est actuellement et pour beaucoup pénible, c'est que les conditions actuelles du travail sous presque toutes ses formes ne sont nullement conformes à la nature humaine, aux vocations et aux goûts de l'individu et aune dépense normale de son énergie. « Le socialiste Fourier l'a très bien compris : aussi avaitil donné pour pivot, à la société future qu'il se proposait d'organiser, le travail attrayant. Il déclarait que, si le travail est pénible, cela tient uniquement à une organisation vicieuse de nos sociétés modernes. » (Id., 117.)
Il est facile de voir maintenant que le travail seul intervient dans
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la production. Les richesses naturelles ne sont rion par elles-mêmes. Tant que le travail humain n'est pas intervenu, elles n'existent pas pour l'homme. — D'autre part, le capital n'est lui-même qu'un instrument de la production, il n'est rit n non plus par lui-même, si un travail humain ne l'a mis en valeur. D'ailleurs il i qu'une partie de la production antérieure. Richesses naturelles et capital sont comme un ressort, inerte tant qu'une force D pas venue s'y appliquer: cette force, c'est le travail. Le travail donc seul <4st productif. Et le coût de production ne doit s'estimer que par la quantité et la durée de la somme d'ellorts qui sont intervenus dans la production, c'est- a-dire par le travail social moyen que cristallise une richesse.
L'analyse de la production confirme donc la théorie de la valeur. Et en eil'et, en reprenant les choses a un point de vue général, ne voyons-nous pas que l'intensité du désir que Ton peut avoir pour un objet est fonction directe de sa rareté, le désir disparaissant dès qu'il esl satisfait. La rareté d'un objet est liée directement à son tour à la quantité de travail nécessaire pour le produire : car, ou il mérite des recherches pénibles et longues, si c'est un produit naturel rare ; ou un effort considérable, s'il coûte beaucoup à être établi. D'ailleurs la grande industrie et le machinisme actuels, nous donnant les moyens de fabriquer plus qu'il n'est nécessaire pour presque tous les objets, utilité et rareté tendent de moins en moins à influer sur la valeur de l'objet, et celle-ci de plus en plus coïncide avec la valeur normale, c'est-à-dire le travail social moyen de production.
B. Les formes successives de la production et de l'organisation du travail. — Si le travail est le seul véritable agent et le facteur essentiel de la production, les formes successives de l'organisation du travail doivent nous représenter l'histoire de la production : c'est ce que nous allons voir.
L'organisation du travail a traversé quatre grandes étapes.
I" Industrie de famille : « C'est celle qui règne non seulement dans les sociétés primitives, niais même dans celles de l'antiquité, et se prolonge jusque dans la première période du moyen âge. Les hommes sont divisés par petits groupes autonomes au point de vue économique (fami/ia romaine, seigneurie du moyen âge), en ce sena qu'ils se suffisent à eux-mêmes, ne consommant guère que ce qu'ils ont produit et ne produisant guère que ce qu'ils doivent cons mer. L'échange et la division du travail n'existent qu'a l'état embryonnaire. » (Id.t 164.)
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« L'homme primitif considérait ce qu'il avait fait, Les produits de son Lravail comme inhér< nlsà sa personne. De là les formalités étrangement solennelles dont l'aliénation esl entourée à ieî oi par exemple la mancipatio du droit, romain). Chose curieuse, le don paraît avoir été pratiqué avant l'échange, et c'est peut-être même lui qui a donné naissance à l'échange sous l'apparence d'un don réciproque...
(( C'est uniquement par le travail de ses membres el de plus tard par les corvées de ses serfs, que le groupe pourvoit à ses besoins. Tout au plus l'échange intervient- il sons forme extraordinaire et accidentelle pour certains produits exotiques que des marchands étrangers apportent du dehors.» Les premiers marchands, c'est-à-dire les premiers intermédiaires, ont été des voyageurs, des aventuriers. « 11 en résulte que le commerce se faisant d'étranger à étranger, c'est-à-dire (car les deux mots étaient synonymes pour les anciens) d'ennemi à ennemi, a partout débuté par la fraude, la ruse et souvent la violence, et que Mercure a pu être en même temps, sans que la conscience publique songeât à s'en étonner, le dieu des marchands et celui des voleurs. »
Quant à la division du travail, elle est déterminée par la division des sexes. L'homme a pris les travaux nobles, la guerre, la chasse, la garde du bétail, et la femme les travaux vils et pénibles: elle a été le premier esclave, et l'esclavage des captifs a commence sa libération.
Contrainte et absence de solidarité étendue régime de la force, voilà les caractères de cette période.
2° Industrie corporative. — A l'industrie de famille succède au moyen âge l'industrie corporative :« elle estcaractérisée par un fait très important, la séparation des métiers. Le travailleur, du moins dans les villes, est autonome : il produit en général avec des matières premières et des outils qui lui appartiennent; il est devenu ce qu'on appelle un artisan... il est associé, par une sorte d'association d'aide et de défense mutuelle, avec les ouvriers du môme métier que le sien et forme avec eux ces corporations, qui ont joué un rôle si important dans l'histoire économique et même politique du moyen âge. » (Id., 166.)
La division du travail s'est donc accentuée, « chaque corps de métier ne fait qu'un genre de travail, et même les règlements veillent avec un soin jaloux à ce que chacun reste enfermé dans sa spécialité... La même industrie se subdivise en branches divergentes (les ouvriers du bois subdivisés en menuisiers, charpentiers, charrons, etc.) ou en branches successives (le bois passant successivement des mains des bu-
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cherons à celles des scieurs de long, etc.) dont chacune forme un métier spécial. » [ht., L99.)
Nécessairement l'échange se complique avec la division du travail. «Toutefois; il esl renfermé dans les murailles de la même ville; i \ si >ur le marché urbain <jue se rencontrent les producteurs el les consommateurs qui sont concitoyens. Les marchands du dehors arrivent pourtant à pénétrer, maisnon Bans peine et sans lutte, et seulement sous certaines conditions rigoureuses. » (/</.,
En résumé, le travailleur est devenu plus indépendant, L'association est moins coercitive (disparition progressive du ser donc régime de liberté relative; mais, en même temps, il dépend davantage i\o^ autres producteurs par l'élargissement ^\<>> relations économiques (division du travail et échange : donc solidarité de plus en plus grande. Mais il y a de nombreuses entraves à ces deux progrès corporations, protectionnisme du marché urbain, etc.). — La production devient plus rapide, plus variée, plus facile pour chacun, plus avantageuse au peint de vue social ; mais elle esl encore assez restreinte.
3° Manufacture a domicile. — Les travailleurs s'émancipent peu à peu des corporations : au lieu de produire directement peur le compte vie leurs clients, ils produisenl désormais pour le compte d'un gros marchand, d'un patron. Ils travaillent chez eux et conservent en général la propriété de leurs outils; mais le produit manufacture ne leur appartient plus. Le patron l'acquiert et se charge de la vente. C'est que le petit marché urbain a été détruit et remplacé par le marché national et que les ouvriers di corporations étaient trop pauvres el trop faibles et produisaient chèrement pour ce grand marché. La divis ion du travail al teint alors un 1res haut degré de perfectionnement : « Tout travail industriel étant une simple série de mouvements, on s'applique a décomposer ce mouvement complexe en une série de mouvements aussi simples que possible que l'on a confiés à autant d'ouvriers différents, de façon que chacun d'eux n'ait autant que possible à exécuter qu'un seul mouvement, toujours le même. fc/.,200.)
On a t'ait remarquer que l'établi s semenl du marché national coïncide à peu près avec la constitution des grands États modernes, et le commencement de la colonisation (grandes compagnie commerce). Le commerce et l'échange prennenl leur ferme moderne.
Cette troisième phase marque encore un progrès oTémant ipation du producteur, qui ne dépend plus des besoins d'un petit groupe de clients, et une solidarité économique ante. La puissance
productive et le bien-être social ont augmenté dai a une très forte proportion. Mais le producteur n'est plus maître de l'objet qu'il a
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produit. De là une dépendance fatale et malheureuse de l'ouvrier vis-à-vis du patron, dépendance qui va devenir, dans la quatrième phase, un obstacle formidable a L'émancipation de l'individu.
4° Manufacture agglomérée ou fabrique et usine. — L'intermédiaire, l'entrepreneur, se voit bientôt forcé de réunir dans un même
local les travailleurs dispersés. « Il y a trouvé divers avants notamment celui de pouvoir établir une division du travail savante qui multiplie la puissance productive tout en abaissant les frais de production. Des lors, l'ouvrier ne possède plus la matière premi ni les instruments, il ne travaille plus chez lui, il est lu le
salarié, — et l'intermédiaire, qui possède tout cela, est devenu le patron. » (Id., 167.) La puissance productive dépasse tout ce qu'elle a atteint jusqu'ici, surtout lorsque, au xixe siècle, se développe l'application de la vapeur, de l'électricité, à l'industrie et au transport. Et, de plus en plus, sur le même lieu, s'entassent les masses ouvrières : le travail de nuit, l'emploi des femmes et des enfants, une réglementation militaire deviennent nécessaires dans les gigantesques ateliers ou usines. Naturellement, ces diverses entreprises exigent des frais considérables de mise en train, donc des capitaux considérables.
L'organisation de la production sous la forme patronale et plus encore sous la forme d'association de capitaux caractérise le passage de lapetite à la grande production. Le marché de l'échange est devenu international, car il faut des débouchés lointains à une production suractivée, et chaque nation tend à produire ce seulement pour quoi elle est le mieux située. Le crédit, sorte d'échange à terme, se substitue à l'échange immédiat et facilite encore la production, à condition que des capitaux énormes soient en circulation.
Si cette évolution s'accomplit, c'est qu'elle présente, au point de vue de la production, des avantages incontestables. « D'abord elle seule peut permettre certaines entreprises qui, soit à raison de leur étendue, soit à raison de leur durée, dépassent de beaucoup les limites de la force et de la vie des individus. De plus, même pour les entreprises qui ne dépasseraient pas la sphère des capacités individuelles, l'entreprise collective présente encore une supériorité marquée » : économie d'effort, d'emplacement, d'agents naturels, de capitaux, division extrême du travail, localisation des industries où elles sont le mieux placées, en résumé coût de production abaissé dans des proportions considérables.
La solidarité économique va donc grandissant, multipliant les dépendances réciproques .Mais , dans ces mailles de plus en plus nom-
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brenses et de plus en plus serrées, il n'y a pas place, semblet-il, pour plus de liberté et d 'autonomie individuelle. C'est que, si le régime actuel a suractivé la production sociale, il laisse, pour la régler, et en répartir les 1 > « ' 1 1 « ; l i c o ^ , beaucoup trop à la contrainte et aux privilèges dus au hasard. Il désarme les faibles devant les forts.
C. La libre concurrence. Comment se règle la production. — Examinons, en effet, comment se règle la production : « Là où chaque homme produit pour lui-même ce qu'il doit consommer. comme Robinson dans son île, ou plutôt comme dans la prem forme% celle de L'industrie de famille, ce phénomène n'a rien d'étonnant. Chacun de nous individuellement, ou chaque petit groupe, est capable de prévoir, dans une certaine mesure, ses besoins, et, bien que ses prévisions puissent assurément le tromper, de régler sa production en conséquence. Le l'ail n'avait rien de bien surprenant, non plus môme dans la deuxième phase, celle du régime corporatif, puisque l'artisan travaillait d'ordinaire sur commande, en d'autres termes puisque chaque consommateur indiquait à l'avance au producteur ce dont il avait besoin; mais, dans le régime actuel, où, le plus souvent, chacun spéculeet produit sans attendre les ordres, il devient plus difficile de comprendre comment se règle la production et comment se maintient l'équilibre entre la production et la consommation. Elle se règle cependant d'une façon automatique par le jeu de l'offre et de la demande » (Gidey 1 il.) Mais elle se règle ma/, et surtout sans aucun égard aux préoccupations morales et sociales.
Les choses valent plus ou moins suivant qu'elles sont en quantité plus ou moins insuffisante pour nos besoins. Dès que la production de certains objets n'est plus suffisante, les prix augmentent donc la rémunération des producteur-; ces gros profits attirent alors d'autres producteurs qui se mettent aux mômes entreprises. La quantité d'objets produits augmente alors pi -ivement jusqu'à
enir normale; le contraire se passe quand il y a surproduction.
On voit donc en réalité que le hasard seul règle la production ou plutôt que celle-ci n'est nullement réglée; ce que certains économistes traduisent en disant que c'est le régime de l'absolue liberté, confondant simplement liberté et arbitraire, et oubliant qu'il D1 liberté* que là où toutes les relations sont èquitablement et nettement définies. Celle prétendue liberté de la production n'est qu'une lutte, un antagonisme, une guerre entre consommateurs et producteurs d'abord, entre producteurs ensuite; c'est la force dvs ch< qui équilibre très rarement et pour très peu de temps consomma-
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Lion et production. Et une lutte livrée au hasard, c'est le contraire môme de la liberté. Cette contradiction, Je nom même que les économises ont donné h ce régime la rend manifeste : ils l'ont appelée le régime de la libre concurrence : c'est-à-dire de la liberté de la lu l le, de là liberté d'abuser de la force!