‹ Logique et moraleChapitre 208 sur 352 · C. Solution reposant sur la notion de solidarité. — a) La · texte numérisé non relu

C. Solution reposant sur la notion de solidarité. — a) La

NATION, ŒUVRE DE LA NATURE ET DE LA RAISON. La nation est,

d'un côté, l'œuvre de la tradition historique et des facteurs naturels qui dépassent l'individu : conditions objectives qui, sans être toutes nécessaires, jouent cependant un rôle incontestable pour faciliter sa formation; et, de l'autre, l'œuvre de la raison et de la conscience individuelle : « Un instinct naturel rapproche les hommes les uns des autres, les fait se grouper et s'unir pour leur commune défense... mais, si la nature seule engendrait la cité, qu'arriverait-il? La force y régnerait seule, et le droit n'y aurait point de place. Loin de là, la cité est essentiellement une association de droits. La raison y intervient donc plus ou moins pour régler les relations selon la justice et contenir la force. » Une société, dit-on, qui rompt avec son passé perd nécessairement l'équilibre. Mais une société qui resterait enfermée dans son passé irait à sa ruine, car elle se mettrait, par une chimère follement

MORALE CIVIQl R ET POLITIQUE 1007

réactionnaire, en lutte contre la loi naturelle. La stagnation indéiinie est aussi immorale que la révolution et l'agitation continues. En réalité, toute révolution doit être la consécration d'une évolution, Elle ne rompt pas avec le passé, elle le continue en vertu d'impulsions naturelles. Révolution n'implique nullement violence, mais progrès définitif et sanctionné, et, en ce sens, c'est elle qui est la véritable tradition, car elle est le dé veloppemenl normal du passé. La raison, en la rendant inévitable, ne fait que déduira eu quelque sortede la marche des choses ce qui doit néeessairement se réali er et ne peut se réaliser que par les volontés des individus, [ci encore lois naturelles de la société et exigences des consciences individuelles s'impliquent mutuellement dans l'évolution de la société, loin de se contrarier.

Si les révolutions paraissent parfois des ruptures brusques et violentes, ce n'est pas parce que les élans généreux des raisons individuelles vers la liberté et l'idéal social sont contraires à la marche naturelle des choses; mais c'est à cause des furies rétrogrades ignorantes ou intéressées qu'elles rencontrent sur le chemin. La révolution ne parait brusquer l'évolution que parce qu'elle apparaît seulement lorsqu'on accumule les obstacles devant résolution. 1793 n'eut lieu que parce que les privilégiés de l'ancien régime essayèrent par tous les moyens de violer et de rompre le contrat de 178'.). Mais les principes identiques, en 178 en 1793, étaient voulus par les laits comme par les consciences. Et ils sont restés. « Qui oserait prétendre que l'idéal est, pour l'homme comme pour les bêtes, de rester à jamais dans le même état social... de faire à jamais ce que nos ancêtres ont fait, de subir toujours ce qu'ils ont subi? N'est-il pas naturel, nécessaire même au regard de la conscience morale, que L'homme lasse acte de raison en toutes choses, et d'abord dans ce qui l'intéresse par-dessus tout : L'organisation de la cité/ Il y a donc quelque cho<e de de souverainement respectable dans ce continuel désir du mieux, dans cet instinct rationnel qui pousse certains hommes, et non pas seulement les esprits téméraires et aventureux, niais souvent les meilleurs de nous, à demander ou à tenter des réformes dans l'or. nisation sociale de leur pays... Ce désir du mieux est toujours plus ou moins révolutionnaire ; mais, quand il est sincère et juste } le moraliste se voit forcé de l'accepter et de le soutenir. Ce qu'il faut éviter, « ce sont les long* sommeils dans la coutume et dan- les traditions injustes } les longs oublis de soi-même. » (Marion, .I/oraie, 333.)

Concluons donc avec Renan, au sujet de l'origine et de la nature de la nation : « Une nation est une àme. Deux choses qui, h vrai

1008 MOR ILE PH \ l !

dire, n'en font, qu'une, constituent cette âme. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une esl la possession en commun d'un riche, legs «le- souvenirs; l'autre est le consentement actuel, le désir <l<' vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme ne s'i m provisc pas. La nation, comme l'individu, esl L'aboutissant d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouement. Lne nation est donc une, grande lidarité constituée par le sentiment des sacrifices qu'on fait, et de ceux qu'on est disposé à Caire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprime' de continuer la vie en commun. L'existence d'une nation est (pardonnez-moi cette métaphore] un plébiscite de tons les jours, comme l'existence de l'individu est une affirmation perpétuelle de la vie. »

b) L'Etat républicain : réaliser la justice, fondement et bit de l'Etat. — Le quasi-contrat social. — Toute coutume, toute tradition a été d'abord conçue comme un droit idéal à réaliser une condition plus juste de l'existence sociale. Depuis la tribu guerrière la plus sauvage jusqu'au congrès de la Haye pour la paix universelle, les liens civiques acceptés par les individus parurent dune moralité nécessaire et inéluctable. Le droit et la justice, entrevus si confusément qu'on le voudra, exigèrent un statut tacitement ou expressément accepté parles individus, et ils ne l'acceptèrent que parce qu'ils le trouvaient juste. La loi, nécessité sociale, fut toujours aussi nécessité morale. Les deux termes s'impliquent donc dans toute conception réaliste des liens juridiques. La définition qui en résuite pour l'Etat, c'est qu'il est l'ensemble des lois destinées k faire régner la justice entre ses membres. Il n'est ni une autorité, ni un contrat libre et individuel; il est le contrat universel imposé par la justice telle que r la conçoivent plus ou moins clairement les citoyens. En fait, l'Etat se trouve constitué par la rationalisation progressive des coutumes sociales et des aspirations générales ; et il a pour mission de faire respecter à l'intérieur par les citoyens, à l'extérieur par les autres Etats, cette justice. Il n'est ni oppresseur, ni serviteur des individus : il est le gardien des lois et des droits et de leurs progrès, le tuteur moral des citoyens.

Il est facile de déduire de ce rôle assigné à l'Etat sa forme normale, et cette déduction se fortifie par l'étude de l'évolution actuelle de l'Etat. Celte forme est Va forme républicaine, fondée sur le principe de la souveraineté nationale qui exclut à la fois la contrainte autoritaire du despotisme, et l'arbitraire de l'anarchie. La république est une association de droits. Elle est définie par l'obscr-

Moi', ILE CJVIQUE ET POLITIQUE 1009

vance rigoureuse du droit tel *{' h^ nous l'avons conçu : l'ensemble

des règles qui seront peu à peu élaborées en conciliant les exi

de la vie sociale el les exigences conscientes de la raison individuelle.

Les mois : souveraineté nationale, expriment très bien l<i principe

que cherchent de plus ou plus à appliquer les nations et vilisi

ils impliquent l'idée «le conlral el de consentement volontaire :

non plus d'un contrai laissé à l'arbitraire de chaque citoyen, mais

d'un contrai li«; tacitement à l'esprit national ei à la solidarité

historique.

Il y a quelque chose qui dépasse l'individu et qui s'impose a lui du fait même de la société et de ses progrès passés et à venir qui est accepté implicitement par lui. Les juristes appellent les obligations de ce genre, où il y a acceptation tacite d'un contrat, et présomption effective de cette acceptation dans tous les membres du corps social, des « quasi -contrat s ». En ce sens, le principe de L'État, ce n'est pas un contrat, mais un quasi-contrat [Léon Bourgeois, Andler). VA de ce quasi-contrat, devenu coi <i;ins les individus, résultent nécessairement la souveraineté nationale, l'Etat républicain et sa mission de justice. Un EU ublicain a pour caractères fondamentaux le respect des lois <:.<!>(ies et la possibilité permanente et effective 'le les amender. « L'opinion y devance toujours le code et le code y rejoint le plus vite possible l'opinion. » Il est donc l'État progressif et moral : l'État idéal.

Page 1