HISTOIRE DU DÉVELOPPEMENT DE L'ESPRIT SCIENTIFIQUE
modernes dont on ne puisse retrouver les pressentiments grossiers dans les œuvres des philosophes grecs. Ce qui leur manqua pour fonder d'une façon positive les sciences de la nature, comme ils avaient fondé d'une façon positive les sciences mathématiques, ce fut l'habitude de considérer comme sans certitude scienlilique tout raisonnement dont les prémisses et la conclusion n'étaient pas vérifiées rigoureusement par l'expérience ; ce qui fait, par contre, leur mérite, c'est de n'avoir pas douté, malgré leurs échecs, de la puissance du raisonnement humain.
Ce fut, du reste, peut-être, un bonheur qu'ils lissent au raisonnement un crédit abusif. Car au moment où la civilisation latin»', héritière directe, en matière scienlilique, de la civilisation grecque, s'écroula sous les coups des peuplades venues de l'Orient, c'est probablement à cet excès de confiance que nous avons dû de ne pas voir perdues à jamais les conquêtes de la science grecque. Les barbares apportaient en effet un esprit très voisin des civilisations orientales, où, comme nous l'avons vu, régnait souverainement la méthode d'autorité. S'ils n'avaient pas trouvé une tradition nouvelle déjà fortement enracinée et qui s'appuyait sur le seul raisonnement, il est fort probable que tout aurait été à recommencer.
Mais il se passa un phénomène bien remarquable. Les barbares, en se mêlant aux Gréco-Latins, arrivèrent à considérer le rationalisme grec et les constructions de pur raisonnement comme la doctrine qui devait faire autorité. C'est ce qu Auguste Comte a appelé L'état métaphysique de la connaissance, état qui a duré dans la civilisation moderne, grâce au christianisme dont il devint inséparable, jusqu'à notre ('moque, pour certaines sciences du moins (les sciences morales, par exemple). Dans celle conception, la science se construit bien à l'aide de la raison : mais la raison prend son point de départ dans des idées que l'esprit élabore arbitrairement par ses propres forces. L'expérience n'est pas consultée ou bien elle ne l'est que d'une façon insuffisante et arbitraire. La méthode scientifique se confond avec la méthode philosophique : c'est une discussion d'idées [idéologie ou dialectique).
La scolastique a réalisé dans toute sa perfection cette méthode. Toutes les sciences de la nature se construisirent, h partir de la philosophie d'Aristote, par le seul raisonnement. Aussi leurs résultats furent-ils très restreints. Seules les mathématiques, que les Grecs avaient mises dans leur vraie voie et qui, grâce à la simplicité de leur objet, pouvaient se continuer à peu près par le seul raisonnement, eurent quelque prospérité.
îi.M) LOGIQUE