‹ Logique et moraleChapitre 262 sur 352 · L'IDÉE DE DIEU. — PHILOSOPHIE ET RELIGION · texte numérisé non relu

L'IDÉE DE DIEU. — PHILOSOPHIE ET RELIGION

d'une qualité quelconque. Cette objection ne porte peut-être pas contre la seconde interprétation de l'argument.

B. Preuve cosmologique. — Le monde existe ou tout au moins, moi qui le pense, j'existe; or mon existence n'est pas nécessaire ; il lui a fallu une cause, et, si nous remontons de cause eu cause il faudra bien, a la fin, arriver à une cause première. — .Mais qui nous assure que le principe de causalité aille au delà des phénomènes? Quand bien môme la preuve serait bonne, sa conclusion n'est pas ce qu'on voudrait qu'elle soit; elle prouve seulement qu'il faut que nous arrivions à des êtres nécessaires qui peuvent être tout aussi bien les atonies de Démocrite que le Dieu de Descartes.

C. Preuve téléologique. — Ce qui présente des marques naturelles d'intelligence ne peut être que l'œuvre d'une intelligence. Or l'univers porte partout la marque d'une intelligence, donc il est l'œuvre d'une intelligence. — lille vaut encore moins que les précédentes. La finalité est un principe subjectif, liien ne prouve qu'en raisonnant en vertu de ce principe on puisse arriver à des conclusions réelles. En admettant que l'argument soit bon, il montre simplement que l'univers doit former un système bien ordonné. Mais cette unité peut être aussi bien celle d'une loi aveugle que d'un Dieu créateur.

D. Preuve morale.— Kant. après avoir démontré qu'il est impossible de démontrer l'existence de Dieu, a recours, pour l'imposer, à la croyance, à une preuve morale analogue à celle de l'existence de la liberté et de l'âme immortelle. Dieu serait un postulat inévitable de la morale. En effet, d'après lui, vertu (obéissance au devoir pur) et bonheur n'ont aucun lien; or il sembla injuste que vertu et bonheur puissent finalement être séparés, d'où l'on conclut qu'il est nécessaire qu'un être tout-puissant existe pour les réunir, dans une existence supra-sensibie. Il est facile de voir que d'abord ce postulai : [°riestpas réellement nécessaire à la morale — même au s\ stème particulier de Kant , car celui-ci n'admet comme vertueux que l'acte accompli Bans espoir de rétribution immédiate ou future ; — 2° et qu'il n'y a pas lieu de finvoquer, Lorsqu'on adopte une morale comme la nôtre, qui considère que l'évolution réelle comme la raison idéale ne séparent jamais bonheur et vertu et poursuivent leur réunion de plus en plus intime.

11 n'y a donc pas de preuves, au sens scientifique du mot, de l'existence de Dieu, ni de connaissance scientifique de sa nature el de ses attributs. Aucun des moyens proposés a ces fins n'est à l'abri de la critique. Mais il ne faudrait pas parce que lo^ preuves

1 i 10 LES 1 HÉORIE8 MÉTAPHY8IQ1

proposées pour démontrer l'existence de Dieu d'une façon rigoureusement logique ne se sont pas montrées susceptibles d'entraîner la persuasion unanime (ce qui est le caractère de la démonstration logique rigoureuse), s'imaginer que leurs critiques démontrent par elles-mêmes l'inexistence de l)i<'ii. Elles montrent simplement que dans les croyances en Dieu, il y a toujours une part à faire h l'élan du cœur, au sentiment intime, à une intuition personnelle à la grâce, diraient certaines âmes religieuses.

D'autre part ceux qui, en dehors des religions positives, considèrent cette nolion comme nécessaire à leur conception du monde, en font soit l'ensemble des choses, soit un idéal rationnel esthétique et moral (l'idée du divin), soit l'inconnaissable qui dépasse les limites de nos fonctions de connaissance.

VI.— LE SENTIMENT RELIGIEUX. — SOCIOLOGIE, PSYCHOLOGIE ET PHILOSOPHIE DE LA RELIGION

La philosophie contemporaine semble s'être en général détachée des discussions logiques sur la nature et l'existence de Dieu. Elles touchent de trop près aux dogmes pour ne pas être réservées à ceux qui sont spécialement préparés pour en connaître, c'est-à-dire aux théologiens. Aussi s'accorde-t-on en général pour ne pas les poser uniquement sur le terrain rationnel et dialectique, comme le faisaient les anciens systèmes philosophiques.

Ce qui intéresse précisément le plus la philosophie contemporaine, c'est le sentiment religieux lui-même, c'est ce qu'il y a de spontané dans la croyance en Dieu, ce qu'il y a de mystérieux, de suprarationnel et de surnaturel, disent les uns, de simplement irrationnel, disent les autres, dans l'objet de cette croyance. Aussi la plupart des travaux actuels portent-ils surla sociologie, la psychologie et la philosophie de la religion. Ils sont fort nombreux, tant est grand l'intérêt qu'ont suscité ces questions. On ne peut en donner ici qu'un très bref aperçu.

Contre une critique rationaliste trop simpliste qui a ses origines au xvme siècle et qui se contentait de considérer les croyances religieuses comme des idées confuses mal analysées, le sentiment du divin comme absolument illusoire, et le mysticisme comme une tare pathologique voisine de la folie, les travaux contemporains ont, en général, insisté sur les points suivants :

1°) La sociologie religieuse a relevé le caractère naturel et normal

L'IDÉE DE DIEU. — PHILOSOPHIE ET RELIGION 11 il

des croyances religieuses. Elle a mont iv qu'elles ont jour un rôle considérable dans l'histoire des sociétés. Les sociologues catholiques ou conservateurs pensent que ce rôle esl el doit rester toujours aussi considérable (Brunetière.a dit quels seule sociologie possible «'lait fournie par la religion, entendant par là qu'une société ne peut subsister sans une Église constituée et sans un fondement religieux . Les sociologues de l'école positive s'efforcent au contraire de montrer que si la vie sociale primitive est entièrement religieuse, I différentes institutions sociales se sont progressivement affranchies de cette l'orme religieuse, et se sont laïcisées le droit, le gouvernement, la justice pénale, etc. . Cette évolution doit continuer jusqu'à ce que la religion ne soit plus que sentiment tout individuel, objet de libre croyance et de libre volonté, pour ceux qui en ressentent le besoin. Le sentiment religieux est surtout le sentiment social (Durkheim, Mauss, etc.) et celui-ci peut et surtout pourra en tenir lieu.

2° La psychologie de la' religions établi que le sentiment religieux répond à un besoin — universel et fondamental disent certains psychologues, — assez général et qui a tendu à le devenir moins depuis trois siècles), disent les autres. Ce besoin est en tout cas un besoin normal qui s'exprime surtout par le sentiment du divin, c'est-à-dire par le sentiment d'un idéal, «devant celui qui le ressent au-dessus de lui-même el de ses intérêts matériels, et l'invitant à se surpasser. 11 esi L'équivalent du sentiment de L'idéal pur et simple et du sentiment du devoir chez ceux qui veulent justifier ces sentiments d'une façon plus positive ou plus rationaliste.

Quant au mysticisme, exaltation particulière du sentiment du divin, il n'en est pas, soutiennent des psychologues, en assezgrand aombre une forme pathologique. C'est, au moins le plus souvent, un état normal, comme certaines formes du sentiment esthétique, qui caractérise des natures, certainement supérieures à la moyenne W. .laines : l'Expérience religieuse; — Delacroix : Etudes sur le mysticisme). Il semble bien pourtant que le mysticisme prenne fréquemment des caractères pathologiques [Leubay G. Dumas, Bernard Leroy .

3° La philosophie de la religion — sur Laquelle nombre de travaux importants ont été publiés ces derniers temps Boutrouxt Eùcken, Il . James, Hébert, Mùnsterberg, Schiller, Hôffding, Le Roy, Blondel, Les abbés Pacheu,Piat, Laberthonnière, Peillaube, etc. — étudie surtout à quoi répondent l<i sentiment religieux et manifestations Bociales dans un système général du monde, son

rôle et sa place aussi bien en fait qu'en droit, ses rapport- avec la science, la morale et la métaphysique*

Page 1