V. — LA NATURE LOGIQUE DE LA VÉRITÉ
Nous avons deux grands procédés pour établir la vérité : l'induction et la déduction, La vérité établie par l'induction est appelée vérité êmptriorue. La vérité établie par la déduction esl appelée vérité rationnelle . Dans le premier cas, il y a vérité lorsque notre conclusion est conforme de tous points avec ce que nous offre l'expérience. Dans le second cas, il y a vérité lorsque nous sommes restes absolument conséquents avec nous-innnet, c'est-àdire lorsque nous n'avons rien mis dans nos conclusions qui ne puisse être rattaché aux prémisses par une 9uite d'identiti
Il est évident que notre esprit esl surtout satisfait par la vérité rationnelle : il est sur d'éviter l'erreur, s'il n'a procédé que par identités. Dans la vérité empirique, au contraire, comme nous l'avons vu à propos de l'induction, il n'est jamais sur qu'une expérience future ne viendra pas renverser les expérienees passées. C'est pourquoi il cherche à fonder ses inductions en les ramenant progressivement à des déductions et à transformer ainsi la vérité empirique en vérité rationnelle.
11 arrive à cela en découvrant des lois de plus en plus générales, si bien que les lois particulières qu'il établissait d'abord empiriquement et inductivement se déduisent ensuite rationnellement de lois générales. Mais il est facile de voir que par ce procédé il n'arriverajamaisàétablir rationnellement toutes les vérités, puisque les vérités très générales dont il part ne resteront jamais que des vérités empiriques.
Au^si de tout temps les philosophes ont-ils cherché ce qu'ils appellent le critérium de la vérité ou de la certitude : ils entendent parla un sii^ne auquel on reconnaîtrai! d'une façon indubitable la vérité d'une proposition prise isolément, et qui fonderait notre Certitude d'une façon inébranlable.
On a proposé un grand nombre de critériums : 1° L'autorité a été en honneur au moyen âge : elle consistait à prendre certaines affirmations pour des vérités inébranlables, d'après
la qualité de ceux qui les avaient soutenues. Ce critérium n'est acceptable que si l'on l'onde l'autorité sur le droit divin et si Ton considère que Dieu a révélé la vérité directement dans certains textes ou indirectement dans certaines intelligences. Si l'on n'accepte pas ce fondement divin, le critérium n'a aucune importance, car il s'agira de savoir qui fera autorité ;
2° Un deuxième critérium est celui du sens commun. Mais le sens commun, ou bien se confond avec la raison, et alors nous tombons sur un critérium que nous examinerons tout a l'heure : celui de l'évidence, ou bien c'est le consentement universel;
3° Le consentement universel. — 11 y aurait des vérités sur lesquelles tout le monde s'entendrait. Si l'on fait du consentement universel une constatation de fait, il est facile de voir que le fait est impossible à constater. Et, en tout cas, étant un fait, il ne fonderait qu'une vérité empirique : qui nous assurera que demain ne sera pas détruit ce consentement universel?
Si Ton en fait la conséquence de l'identité de la constitution psychologique de tous les hommes, nous tombons alors sur les critères ralionnels que nous allons maintenant examiner.
4° Critérium de Vinconcevabilité de la négative {Spencer). — Tout ce dont le contraire est inconcevable est vrai. Il est cerlain que les choses qui ne nous paraissent pas pouvoir être autrement qu'elles ne sont, qui nous paraissent en un mot nécessaires, ont une très haute garantie de vérité : nécessité et vérité peuvent être considérées comme synonymes. Mais la question est de savoir si nous ne pouvons, parfois, prendre pour nécessaire ce qui ne l'est pas. C'est l'objection que fait Stuart Mill. Il y a eu un temps où il était inconcevable qu'il y eût des hommes aux antipodes.
Spencer a répondu en distinguant l'inconcevable de l'incroyable, l'incroyable étant ce qui est éloigné de l'expérience, et l'inconcevable, ce qui est contraire à la pensée.
Mais, pour savoir que le contraire d'une affirmation est impossible à penser, il faut avoir démontré cette affirmation. La question reste donc entière, puisque nous cherchons en ce moment un critère qui nous permettrait de reconnaître la vérité des principes de la démonstration, étant donné que la logique admet sans aucune hésitation la vérité de tout ce qui est démontré.
5° Critérium de l'évidence (Descartes et Spinosd). — Il ne nous reste donc plus qu'une voie pour trouver un critérium. C'est déconsidérer les propositions dont nous avons besoin pour assurer toute notre
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science, en elles-mêmes, et isolément. Si nous pouvons découvrir dans la proposition elle-même un signe de sa véracité, nous aurons résolu la question ; sinon, elle est insoluble. Ce signe fourni par la proposition elle-même, Descartes et son école ont cru qu'il existait. Ils reprenaient au fond la théorie de Platon et d'Aristot* d'après laquelle notre esprit est capable de saisir par une intuition directe L'essence des choses et, par suite, d'en avoir une connaît sance exacte. Seulement ils réduisaient cette faculté d'intuition aux vérités premier es , c'est-à-dire aux principes nécessaires et suffisants pour fonder une science universelle. D'après les Cartésien la vérité d'une de ces propositions s'impose toujours à nous avec une telle force que, quelle que soit notre volonté de doute, celte volonté soit obligée de s'incliner et d'adhérer elle-même de tout son pouvoir à cette proposition (Verum index sut).
Toute la question est de savoir si l'on peut rencontrer des propositions de ce genre.
Les jugements analytiques dans lesquels l'attribut se Lire directement du sujet répondraient a la question à condition qu'ils fussent posés par l'esprit a priori. Pour admettre h4 critérium de Descartes, il faudrait donc admettre que notre connaissance repose sur des principes a priori^ indépendants de l'expérience, ce qui esl une opinion métaphysique, c'est-à-dire une croyance très discutable.
Conclusions : indications relatives a dne solution possible. — Mais pratiquement et non plus spéculativement, l'expérience ne peut-elle, sous certaines conditions, être à elle-même sa propre garantie, pourvu qu'on ne veuille pas atteindre des vérités qui dépassent l'expérience?
Il semble bien que oui. Le contrôle expérimental, — la proposition éta hl ie avec l'observance rigoureuse des méthodes scientifiques — ne peut être sérieusemeni mis en doute.
En effet l'expérience nous met elle-même en face de résultats constants, Au terme ne peut-on pas dire, comme on l'a vu en ps} chologie, que la répétition constante de ces expériences détermine dans notre organisation mentale des habitudes adaptatrice- indissolubles? Il es! certain que nous rencontrons, dans les principes sur lesquels reposent nos différentes sciences, des habitudes de ce genre. Qu'elles aient pu être contractées, voilà la preuve qu'elle- répondent à quelque chose de vrai, c'est-à-dire a quelque chose qui exia objectivement et qui ne pourrail pas se produire autrement que par
ces habitudes, étant donnée notre organisation mentale.
D'autre part, l'expérience non- montre encore constamment la possibilité de réduire certaines lois à d'autres plus générales, si
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bien qu'au terme encore nos connaissances s'organisent dans chaque science en un système qui se déduit des principes dont nous venons de parler, et a autant de valeur qu'eux.
Enfin, dans les relations constantes qui constituent ces principes, l'expérience finit en général par nous montrer que l'un des termes de la relation se réduit à l'autre, n'en est qu'une transformation ou une rcstdlanlc. La relation devient en somme une identité direclement constatée m fait, une sorte d'intuition expérimentale (Cf. eh. xxxvu, § îv, c, 2°).
Si toutes nos lois scientifiques pouvaient se déduire de proche on proche de relations fondées sur des intuitions expérimentales de ce genre, si nous pouvions reconstruire tous les phénomènes à partir de données immédiates de l'expérience sensible, nos sciences deviendraient des systèmes pleinement intelligibles et satisfaisants pour la raison. Qu'en physique, par exemple, la théorie atomique arrive, comme semblent le faire croire certaines expériences récentes (sur les corpuscules électriques), à nous montrer expérimentalement les éléments de la combinaison desquels résulteraient les phénomènes physiques, et toutes les lois physiques se déduiraient alors des relations qui définiraient ces éléments. Si actuellement rien n'autorise à affirmer la possibilité de réaliser cet idéal logique, rien n'autorise non plus à le nier. Il ne fait que formuler en un sens plus positif, plus expérimental et plus concret la théorie rationaliste et dogmatique de Descartes.
Pratiquement, et à un point de vue psychologique et logique, les propositions qui sont l'expression d'expériences toujours confirmées jusqu'ici sans exception, sont vraies dans toute la force du terme pour toutes les pensées humaines. Mieux que cela, elles peuvent être considérées comme la seule formule possible, dans la pensée humaine, de ce qui existe objectivement.
Pratiquement au moins, l'expérience, avec les précautions scientifiques ordinaires, nous donne une méthode valable de connaissance objective : la seule en tout cas qui ait donné des résultats incontestés, surtout si Ton songe qu'elle corrige à mesure d'ellemême, pourvu qu'on lui soit rigoureusement fidèle, les interprétations trop hâtives qu'en fait notre esprit, par les vues a priori qu'il peut y mêler.