III. UTILITÉ DE LA LOGIQUE
Les avantages de la logique sont ceux de la philosophie : comme science générale, elle élève, étend, mûrit la pensée et tend à exercer la même influence sur le sentiment et sur la volonté. La philosophie, en donnant aux facultés de l'âme humaine l'élévation, l'extension et la maturité qui nous distinguent des êtres inférieurs de la création, en dirigeant les forces spirituelles vers l'ensemble des choses et vers le principe absolu, idéal de la raison, forme le caractère et donne à l'homme la conviction salutaire de sa dignité, de sa
(1) Kranse, Abriss des SysietiMS der Logik, GOttingen, 1898.
valeur morale, de sa liberté, en même temps qu'elle lui inspire, avec le sentiment de sa limitation, la vertu de la tolérance et le désir de Timpartialité envers toutes les doctrines. La logique a une large part dans cette influence de la philosophie sur la culture de Tesprit. Elle y contribue surtout en dégageant le côté intellectuel de la vie humaine, en signalant le rôle de la pensée dans l'œuvre de notre destination.
La science est sans contredit la première garantie de famélioration de Thomme. Elle n*est pas seulement mattresse de Tesprit, mais aussi du cœur et de la volonté, car la psychologie enseigne que nos affections et nos résolutions se règlent peu à peu sur nos convictions et se modifient avec elles. Or point de convictions sérieuses sans la logique. Un jugement droit commande la droiture dans la conduite; un jugement faux s'accommode de toutes les déviations du devoir, de toutes les capitulations de la conscience. La rigueur des actes correspond à la rigueur des opinions individuelles, et nos opinions, conformes ou contraires à la raison, ne s'affermissent ou ne se redressent que par la science (i). De plus, l'homme ne peut accomplir que ce qu'il comprend; à quelque travail qu'il s'adonne, il doit savoir pour réussir. La science qui enseigne l'usage de la pensée est donc de la plus haute importance pour le succès de nos efforts; et ce qui est vrai dans la vie privée reste vrai dans la vie sociale. Le progrès de la société est en raison directe de la culture intellectuelle de ses membres. L'art et l'industrie, la moralité et la religion, s'élèvent ou s'abaissent au gré de l'instruction. La moyenne des capacités est la mesure exacte de la prospérité des États.
Mais la science n'est pas seulement une condition pour la réalisation des buts de la vie, elle est elle-même une partie . essentielle de notre destinée. La vérité est le but de la pensée ; la certitude est le prix de notre constance dans la poursuite de ce but. L'homme est inquiet, agité, exposé à toutes sortes de mécomptes, aussi longtemps qu'il n'a pas atteint
(1) Ph Damiron. Coms de philosophie, logique; préface, 1836.
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révidence. Uesprit ne peut jouir avec sécurité des biens de ce monde que loi'sque ses convictions sont formées. La certitude est donc un élément même de la félicité qui nous est départie. Or c'est la logique, encore une fois, qui nous apprend en quoi consistent la vérité et la certitude» comment on les acquiert et comment se forme la science. Si la science est nécessaire à l'homme pour réaliser sa destinée dans son ensemble, si la science est utile en elle-même, comme partie intégrante de la vie rationnelle, peut-on demander sérieusement à quoi sert la science de la science?
Les critiques qu'on a dirigées de nos jours contre l'étude de la logique ne proviennent que d'une notion incomplète de cette science. Un auteur distingué se plaint amèrement de l'abandon de la logique dans l'enseignement philosophique en France. A qui la faute, sinon aux auteurs qui n'ont traité que des formes de la pensée et qui n'ont pas même compris que dans ces formes se retrouvaient encore les lois générales de la connaissance? Relevez les hautes questions de la science, de la vérité, de la certitude, de la méthode ; exposez-les dans leurs rapports organiques, comme développement de la théorie de la pensée; montrez que nos connaissances sont légitimes sous certaines conditions et que le scepticisme a fini sa mission, et le public lettré, j'en suis convaincu, malgré le découragement et l'indifTérence qui régnent de nos jours, vous suivra et vous soutiendra.
La logique, dit-on, ne crée pas des spécialités. Sans doute, et la raison en est simple : la logique est une science générale. Elle n'enseigne ni la chimie, ni le calcul, ni le droit, ni la physiologie, elle ne fait ni des mathématiciens, ni des jurisconsultes, ni des médecins; mais elle enseigne c'e qui est commun à toutes les sciences. Elle est indispensable à tous les savants; s'ensuit-il qu'elle ne soit utile à personne? On croit avoir tout dit aujourd'hui quand on a prononcé le mot de spécialité. On ne remarque pas que les spécialités poussées à l'extrême détruisent l'harmonie de l'âme et deviennent elles-mêmes contraires à l'esprit scientifique, en restreignant de plus en plus l'horizon de l'intelligence. Qu'il faille diviser le travail social à mesure que les diverses
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branches de l'activité humaine se perfectionnent et que leurs applications semultiplient, personne n'y contredit; mais la spécification a ses limites au delà desquelles elle devient un défaut. N'oublions pas que l'homme est homme avant tout et qu'il a le devoir de se développer comme tel sous toutes les faces de sa nature. Les spécialités ne doivent se révéler que sur la large base de la culture générale de l'esprit. On ne conteste pas que l'éducation soit un bren et. un avantagé pour toutes les carrières, même les plus infimes. £h bien, la logique est pour l'intelligence, à quelque science qu'on s'attache, ce que l'éducation est pour l'âme tout entière. La logique, en discutant la théorie de la connaissance dans l'ensemble de ses applications, fait l'éducation de l'entendement; elle fortifie, elle nourrit la pensée, elle lui donne la conscience de sa valeur et de ses ressources, et cette force acquise n'est pas une charge, mais un bénéfice pour le savant.
Le domaine de la connaissance humaine est encore loin d'être exactement circonscrit. Que de questions, que de controverses, que d'hypothèses planent jusqu'à nos jours sur les diverses parties de la science! Les théologiens sont aux prises avec les philosophes, les naturalistes avec les métaphysiciens; que dis-je? les penseurs avec les penseurs dans chaque classe! Et sur quoi discute-t-on? Sur la compétence de la foi et de la raison, sur la portée de l'observation et de la synthèse, sur le rôle des sens et de la conscience, sur l'origine, sur la formation, sur la valeur, sur tous les détails de la connaissance humaine. Ces questions, que devraient se poser tous ceux qui se livrent à un travail intellectuel, puisqu'il faut connaître l'instrument qu'on manie, sont presque étrangères à tous. Que de malentendus dans les sciences, faute d'une étude préparatoire sur les facultés de l'esprit ou d'une critique suffisante de l'ensemble de nos connaissances ! Prenez quelques auteurs au hasard et comparez ! Voici un abbé qui, en plein xix^ siècle et en pleine logique, vient nous parler de lumière surnaturelle, de science infuse et de vertus intellectuelles inspirées. La raison, dit-il, nous fait connaître que Dieu est, mais pour connaître Dieu en lui-même,