‹ Logique la science de la connaissanceChapitre 26 sur 64 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le sujet de la connaissance est la pensée, c'est à dire l'esprit comme être intelligent. Intelligence et pensée sont synonymes pour nous. Et comme l'esprit est tin et que son intelligence est une, le sujet de la connaissance est toujours le même pour chacun. Les objets de la pensée peuvent varier à l'infini, le sujet ne varie pas. Quelque multiples que soient nos connaissances, elles sont toujours nos connaissances, c'est à dire les manifestations d*une seule et même substance individuelle. Tout l'ensemble des choses peut ainsi se refléter dans chaque intelligence, chaque moi est un miroir du monde. Nous voyons là de nouveau une image de la nature humaine. L'anthropologie enseigne que l'homme est un résumé de la création entière, que toutes les forces du monde physique et du monde spirituel s'équilibrent dans l'humanité et s'y montrent à leur plus haute puissance. La partie est semblable au mot. La pensée des êtres raisonnables reproduit, ce semble, l'organisation universelle, ou devient, comme le disait Leibnitz de ses monades, représentative de l'univers entier.

Le sujet de la connaissance est le moi. C'est du moi que procèdent toutes nos pensées ; c'est au moi qu'elles appartiennent et se rapportent comme phénomènes ; c'est dans le moi qu'elles demeurent et se groupent en un tout. Quelque

multiples que soient nos connaissanceB, elles se réunissent en unité dans l'unité de la conscience. Il semble donc que le moi ait une conscience perpétuelle et irrécusable de luimôme. En effet, le moi s'affirme dans toutes ses affirmations particulières; la pensée moi ne quitte pas le champ de Tintelligence, à quelque objet que l'on pense, qu'on le sache ou qu'on l'ignore. Quand on parle du monde es^térieur, on le met en face du moi et l'on saisit à la fois les deux termes, car le monde n'est extérieur que par rapport au moi. Lorsqu'on songe à ses semblables, on se replie sur. soi-même, car c'est au moi que les autres hommes sont seiqblables. Aussitôt qu'on découvre la pensée, l'activité ou la liberté par Tanalyse psychologique, on les attribue comme qualités au moi, et chacun dira : ma pensée, mon activité, ma liberté. La pensée moi est donc sous toutes nos autres pensées; celles-ci la présupposent et la complètent, elle-même n'en présuppose aucune et les accompagne toutes. G'^st pourquoi la pensée moi est le fait primitif de la conscience et le point de départ delà science (1).

La pensée moi est une simple notion, qui affirme le moi, sans rien affirmer du moi. Elle ne peut donc pas s'exprimer sous forme de jugement, car le jugement exige deux termes. La première proposition qui, dans l'ordre logique, succède à l'intuition de soi-même est celle-ci : je pense; la seconde est je connais. Au point initial, le moi est encore indéterminé; mmntenant il se détermine successivement et ^se reconnaît dans la conscience comme une chose qui pense et qui sait. Quelle est la valeur tie ces deux jugements? Souvent on les prend comme synonymes, et cette équivalence est 'fondée sur ce qu'on ne saurait pas penser sans un objet, et qu'il y a connaissance, dès qu'il y a un sujet; un objet et un rapport. Penser à Dieu, c'est le connaître à quelque degré, c'est le distinguer de ce qui n'est pas lui. On ne pense pas à vide, quoiqu'on dise parfois, pour arrêter une indiscrétion : Je ne pensais à rien. Celui qui veut bien s'observer trouvera que sa pensée a toujours un objet, futile ou grave, chimé-

{\) La Science de râme]dans les limites de Cobservation, 1" partie chap. il.

LA LOOIQOB. — I. 4

rique ou réel. On peut penser à l'impossible, sans doute ; mais Fimpossible est aussi quelque chose : il est la limite du possible et comme tel un objet important et difficile de la science; s*il n'a pas d'existence objective, il existe encore en nous, dans notre imagination. La recherche de la quadrature du cercle, par exemple, peut être une vaine tentative, mais n'est pas une pensée vide, car elle a pour objet le rapport des lignes courbes avec les lignes droites. La lecture des histoires merveilleuses souvent égare l'esprit, mais peut aussi donner lieu à*des combinaisons ingénieuses qui sont réalisées,peut-étre sur quelque globe. Les fables, les légendes, les contes, considérés comme éléments d'éducation et d'instruction du peuple, ne donnent pas moins de leçons que l'expérience. Toute pensée a donc un objet, et en ce sens penser^ c'est connaître.

Nous ne disons pas avec les sensualistes : penser, c'est sentir; car la sensatiQU n'est jamais une pensée. Nous ne disons pas non plus : penser, c'est se représenter ou s'imaginer quelque chose ; car si la représentation par l^imagination est un acte de l'intelligence, elle n'est pas toute l'intelligence; penser, c'est aussi généraliser, comprendre, juger, conclure : toute réflexion, toute conception, en un mot tout acte ou toute, combinaison de l'entendement est une manifestation de la pensée, que son objet soit d'ailleurs sensible ou non sensible.

Mais si, au lieu de considérer la pensée dans ses actel et dans ses produits, où elle s*identifie avec la connaissance, on l'envisage dans sa source, comme propriété de l'esprit, les propositions je pense, je connais cessent d'être équivalentes. Il s'agit alors de la pensée et non à*une pensée, et si une pensée peut signifier une connaissance, il n'en est plus de' même de la pensée: La pensée est une faculté de l'âme, la connaissance est un acte, un état déterminé de l'entendement. La pensée est à la connaissance comme la puissance est à l'acte : ellp est la propriété de l'esprit qui produit la connaissance. Cette distinction en am'ène une seconde. La pensée est' permanente, continue dans la vie, la connais*sance est fugitive, transitoire, toujours en voie de dévelop-

pement et de transformation ; Tune est, l'autre devient, selon la valeur antique de ces mots.

L'esprit pense sans cesse, qu'il le veuille ou non, parce que la pensée est un de ses attributs, ou qu'il est de son essence de penser. L'observation, il est vrai, ne suffit pas pour constater la continuité de la pensée dans tous les états evà tous les instants de la vie ; mais elle établit qu'il n'existe aucune situation de l'âme d'où l'intelligence soit positivement exclue, et que la pensée se présente à la conscience aussitôt qu'on s'observe. Des pensées-incohérentes et sans suite, comme dans le rêve et la folie, ne sont pas des médir talions, sans doute, mais sont ^core des pensées. Les degrés de culture offrent à cet égard le même phénomène que les états périodiques et anormaux de la vie. La pensée persiste à tous les figes, tantôt confuse et lente, tantôt nette et vive.* L'enfant pense avant de parler, quoi qu'en djse le vicomte de Bonald, et doit penser pour apprendre à parler. Nous n'avons aucun souvenir au sujet d'un premier acte dans la série de nos pensées, aucun pressentiment au sujet d'un acte final. Aussi loin que s'étend le sens intime dans le passé et dans l'avenir, comme mémoire et comme prévision, nous avons toujours pensé et nous ne cesserons pas de penser.

En eàt-il de même de la connaissance? Non, nos connaissances se forment et se déforment, naissent, mûrissent et parfois meurent, selon les âges et les situations de Tâme. L'enfant au berceau ne sait rien encore de la société dont il est membre, de la famille oh il entre, du monde extérieur qui sera le théâtre de son activité, du corps même qui va être le compagnon et l'instrument de son âme dans sou existence terrestre. Peut-être l'âme a-t-ellê vécu déjà avant d'apparaître sur ce globe, mais à coup sûr elle a perdu tout souvenir de la vie précédente quand elle entre par le langage en communication avec ses semblables. Soit ignorance, soit oubli, elle a donc tout à apprendre pour se mettre au niveau de son époque. Tel est le but*de la fonction sociale de l'instruction. Grâce à l'enseignement, des connaissances nouvelles se déposent constamment dans les jeunes intelligences et se transmettent avec de nouveaux accroissements

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aux générations futures. L*étude ou l'éducation personnelle perfectionne les notions acquises ; le défaut d'application les chasse et les abolit. La connaissance humaine est donc ' dans un état de fluctuation perpétuelle : tous les jours on apprend, tous les jours on oublie quelque chose. Dans la période ascendante de la vie, les profits surpassent les pertes; le contraire a lieu dans la.période décroissante. En dehors de cette loi, tout dépend des circonstances et des dispositions individuelles. Ce queTun connaît, l'autre l'ignore; ce que l'un garde, l'autre le perd.

Mais si les connaissances sont essentiellement variables, quant à leurs objets, ne sonf-elles pas fixes au moins sous un autre rapport? Ne saitK)n pas toujours quelque chose et la connaissance alors n'est-elle pas une propriété perma- 4iente de l'âme? Soit, mais la connaissance en ce sens n'est plus quQ Tacte de la pensée en général, abstraction faite de tel ou tel objet, et l'on revient à l'identité des jugements je pense, je sais. Tout homme, en effet, fût-il sourd-muet ou imbécile, sait quelque chose et n'est homme qu'à cette condition. Il distingue les objets qui l'entourent, il s'oriente dans le monde extérieur, il a des opinions sur ses semblables, il se connaît lui-même. L'enfant même, avant d'être initié au langage conventionnel, n'est pas dénué de toute connaissance; car si la parole repose essentiellement sur la signification des sons, c'est à dire sur la correspondance établie par l'usage entre la série des sons et là série des actes de l'esprit, il est manifeste que, pour apprendre à parler, il faut avoir déjà conscience des actes spirituels que les sons expriment. Sans la connaissance de soi-même, les sons resteraient sons* et ne deviendraient jamais des mots. Du reste, avant de parler nos langues, l'enfant possède déjà dans ses gestes et dans ses cris des signes naturels pour l'expression de ses pensées, de ses sentiments, de ses désirs, et sait fort bien se faire obéir de ses parents. Il semble donc que la connaissante soit innée comme la pensée : qui donc se rappelle le moment précis ob il a acquis une première connaissance? Le fait primitif de la conscience peut-il avoir une origine dans le temps? Cependant, comme nos

l'objet db u connaissance. 57

souvenirs ne remontent pas jusqu'à* la première année de notre existence terrestre, il est impossible de décider par voie d'observation si nos connaissances ont ou n*ont pas un commencement en ce monde. Tout ce qu'on peut affirmer •avec quelque vraisemblance, c'est que la connaissance est pour l'esprit ce que la lumière est pour les yeux, que la lumière intelligible a son aurore comme la lumière physique, que nous ne passons pas brusquement des ténèbres de l'ignorance h lajclarté de la science, que la connaissance enfin n'est d'abord en nous qu'à l'état de vague lueur et qu'elle se dégage insensiblement, continuellement, par un mouvement plus ou moins rapide, selon les énergies de l'âme, les dispositions organiques et les circonstances du dehors.

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