‹ Logique la science de la connaissanceChapitre 34 sur 64 · RAPPORT ENTRE LE SUJET ET L*OBJET · texte numérisé non relu

RAPPORT ENTRE LE SUJET ET L*OBJET

et de relatif, il Taut que ces choses lui soient données. Données comment et par quoi? Par le spectacle du monde, par la terre ou le soleil qui sont dans l'espace et qui frappent nos sens ? C'est impossible, car tous les corps sur la terre et au ciel sont limités et rien d'infmi n'apparaît à nos yeux. Par réducation, par la tradition ou le langage, par le commerce de nos semblables? C'est impossible encore, car toute com* munication entre les hommes se fait au moyen de la parole ou de récriture, et tout langage se compose de signes matériels qui s'adressent à nos sens. Or aucun signe visible ni aucun son ne pourraient révéler l'infini à celui qui l'ignore. Que le cercle soit un symbole de l'infini, je l'accorde, mais le symbole suppose l'idée et n'a pour but que de la rappeler à la mémoire, non de la faire naître ; persoime en voyant un cercle ne peut soupçonner l'infini, à moins qu'il ne le connaisse. Ce ne sont donc pas nos semblables qui nous communiquent les idées des choses supra-sensibles ; ces idées sont en nous aussi bien qu'en eux et tous les efforts de l'instituteur doivent se borner à appeler notre attention sur les objets dont nous portons l'empreinte en notre âme. La difficulté, du reste, ne serait que reculée, si l'on accordait que les principes scientifiques, moraux et sociaux de la vie spirituelle nous sont transmis par la tradition; car nos semblables n*ont pas d'autres facultés que nous, et comment auraient-ils acquis par le langage ce que nous ne pouvons acquérir nousmêmes?

L'infini, l'absolu, le parfait ne nous sont donc pas donnés indirectement par les sens ni par l'éducation. Qu'en faut-il conclure? C'est qu'ils nous sont donnés par eux-mêmes sans aucun intermédiaire; c'est que nous avons une faculté qui nous met en contact avec les objets supra-sensibles, comme la sensibilité nous met en rapport avec le monde extérieur ; c'est que nous avons une intuition des causes et des principes comme nous avons une représentation des phénomènes. La conséquence est inévitable et concorde parfaitement avec la théorie psychologique de la raison. Si elle est opposée aux prétentions du criticisme ou, disons le mot, du scepticisme métaphysique, c'est que Kant, M. Renouvier,

M. Mill ont méconnu la raison. Sans doute, toute connaissance claire est une intuition des choses, mais nous avoas deux sortes d'intuitions, une intuition sensible, au moyen des sens et de Timagination, une intuition intellectuelle^ selon l'expression consacrée, au moyen de la raison. Il n*y a que les sensualistes qui aient contesté ce fait, et je ne fais aucun tort à un grand penseur en disant qu'il a puisé cbez eux la thèse étraoge qui est formulée dans la k Critique de la raison pure. » Locke est moins exclusif. Il admet comme Platon que certaines vérités générales sont immédiatement évidentes par elles-mêmes ou qu'elles sont l'objet d'une connaissance intuitive ; ce qui ne peut s'entendre, selon nous, que d'une intuition intellectuelle, puisque les sens ne perçoivent rien de général; il se trompe seulement sur l'origine de ces vérités, c'est à dire sur la nature de la raison. La raison, a-t-on dit, est l'œil de l'esprit; elle est en effet le sens métaphysique qui nous ouvre le monde supérieur, objet de la spéculation, comme les sens du corps nous ouvrent le monde inférieur, objet de l'observation. La raison nous révèle Dieu et tout ce qui est divin, le beau, le vrai, le bien , le juste , comme nos organes nous révèlent la nature. Nous voyons les lois et les causes, nous avons l'intuition du principe d'identité, de l'infinité du temps ou de l'espace, comme nous avons l'intuition des êtres déterminés qui nous environnent. Mais, d'une part, les objets se dessinent et se peignent dans l'imagination, où ils peuvent être saisis par tout être doué de sensibilité, même par l'animal, tandis que, d'autre part, il faut faire violence à la fantaisie et s'élever au dessus des habitudes vulgaires de la pensée pour apercevoir les objets dans la pureté et la simplicité de leur essence. Qui peut se refuser à voir que tout effet a une cause, et comment confondre ce principe général, applicable à une infinité de cas, avec ce phénomène tout spécial que le baromètre vient de monter et que le vent a changé? L'un est une intuition sensible, l'autre une intuition intellecluelle. J'ai constaté l'existence certaine d'intuitions intellectuelles, à propos du point de départ de la science * dans la psychologie. Ces intuitions viennent de la raison.

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non comme faculté discursive de juger et de raisonner, mais . comme faculté intuitive ou réceptive, analogue à la sensibilité, quoiqu'elle d*étende à un autre domaine de la réalité. La raison et les sens se complètent et montrent le caractère universel de l'activité humaine, qui peut se déployer, grâce aux sens, en rapport avec la nature, grâce à la raison, en rapport avec Dieu. Les sens nous donnent une partie des matériaux qui sont indispensables à la vie de Tàme, la raison nous donne la seconde partie. Les données de la raison sont aussi irrécusables que celles des sens, puisque l'entendement n'y est pour rien; elles sont même soustraites à toute cause d'altération, puisque la raison n'^st pas comme les sens un organe matériel, soumis aux vicissitudes de la vie physique. Seulement toute intuition, sensible ou intellectuelle, est insuffisante en elle-même et ne peut à elle seule décider de l'existence de son objet. Nos intuitions sensibles peuvent être fausses, comme dans le rêve et dans le phénomène des couleurs complémentaires; il en est de même de nos intuitions intellectuelles. L'intuition de l'espace infini ne dispense pas de rechercher dans la métaphysique si l'espace est réellement sans limites.

Les données de la raison sont les idées; celles des sens, les sensations. Les idées sont aux sensations comme la raison est aux organes. La sensation résulte de Timpression des corps sur les nerfs; l'idée, de l'impression des choses divines sur la face supérieure de l'âme. L'idée est la marque de Dieu sur son ouvrage, disait Descartes, comme la sensation est une trace de la nature. L'une et l'autre sont indépendantes de notre volonté et ^ont en conséquence ce qu'elles doivent être, en vertu des lois générales qui président à la communication des substances. Mais en. prenant le mot idée dans cette acception précise, qui lui assure une valeur considérable dans la question de l'existence des principes, il faut avoir soin de la distinguer de la connaissance. L'idée n'est pas plus que la sensation une connaissance, un produit de l'entendement ; elle est à proprement parler, comme la sensation ,un objet de connaissance. La sensation est un intermédiaire entre la pensée et le monde extérieur ; c'est dans

lis NOTION DE U CONNAISSANCE.

nos organes que nous saisissons les corps qui les modifient, c'est la sensation et non les corps qui est Fobjet direct de nos perceptions. L*idée joue le même rôle dans la connaissance supra-sensible que la sensation dans la connaissance sensible; elle est un intermédiaire entre la pensée et Dieu, elle est l'objet immédiat de notre intuition. L'homme après tout voit tout en lui, le monde extérieur dans ses organes, le monde supérieur dans sa raison.

Les objets supra-sensibles sont donc donnés immédiatement à la raison, qui est inséparable de l'àme. Nous sommes par la raison intimement unis à Dieu dans la pensée et dans le sentiment, nous avons immédiatement conscience du bien, du beau, du vrai, de l'infini, de l'absolu, de tout ce qui est divin dans le monde. C'est là, à vrai dire, une révélation de Dieu à la raison humaine. De Bonald cherchait une révélation primitive, faite au premier homme et transmise par lui à la société, pour expliquer le problème de la connaissance rationnelle; nous n'avons pas le même motif de désespérer delà nature humaine et de chercher un appui dans une intervention surnaturelle : le rapport ordinaire de la raison avec Dieu suffit pour lever les difficultés en cette matière ; la révélation est pour nous un fait universel et permanent, non exceptionnel et temporaire. Mais si l'homme est en relation immédiate avec Dieu comme avec lui-même, il n'a cependant pas dès l'origine la conscience de ce rapport. La connaissance des objets supra-sensibles, pour devenir exacte et scientifique, a besoin d'une longue préparation qui développe toutes les forces de l'âme.

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