LIVRE II
La division de la connaissance d'après ses sources correspond à la division de nos facultés réceptives : nous dvons, d'une part, des connaissances sensibles qui tirent leur origine de la sensibilité et de l'imagitiation, et de l'autre, des connaissances non-sensibles, qui s'appuient sur la ration. La sensibilité et la raison alimentent toute la vie de l'âme et distribuent tous ses actes, intellectuels ou affectifs, en deux groupes, les uns sensibles ou empiriques, les autres spéculatifs ou non-sensibles. Les premiers ont pour condition une intuition sensible, les autres une intuition intellectuelle.
La connaissance sensible a pour objet les faits, les phénomènes, les détails, tout ce qui se produit dans l'espace ou dans le temps, tous les actes de la vie physique ou de la vie spirituelle. Elle est aussi étendue que l'observation ou l'expérience et comprend comme elle une double série de phénomènes, les uns internes ou psychologiques, les faits de conscience, les autres externes ou physiques, les faits de la nature. Si l'on entend par histoire, la science universelle des faits, non des lois ou des principes, toute l'histoire, l'his-
114 ORIGIiNES DE LA CONNAISSANCE.
toire de Tàme, Thistoire de la société, l'histoire naturelle, l'histoire de la terre et du ciel, constitue le domaine de la connaissance sensible. Nous l'appelons sensible ou expérimentale, pour indiquer son origine : sans les sens nous serions sans relation avec les objets individuels qui appartiennent au monde extérieur et social ; sans l'imagination, qui est le sens de l'esprit, nous ne pourrions fixer les états qui se succèdent au dedans de nous et qui marquent le devenir incessant de l'àme. Mais ce n'est pas à dire que la sensibilité suffise pour nods donner la connaissance des phénomènes : toute connaissance, sensible ou non, est un produit de la pensée active et attentive, c'est à dire de l'entendement. Seulement dans la connaissance historique, l'entendement s'exerce sur les données, de. la sensibilité ou sur les représentations de l'imagination : la sensibilité fournit l'objet ou la matière de la connaissance, la forme vient de l'entendement, qui analyse, juge, interprète cette matière brute et conclut alors de l'image à l'objet, de la sensation h la cause, grâce aux idées supérieures qu'il emprunte à la raison.
La connaissance non sensible est aussi vaste que la connaissance expérimentale, à laquelle elle s'oppose. Si l'une représente l'histoire, l'autre représente la philosophie, science encyclopédique des lois, des causes, des principes du monde moral et du monde physique, système des vérités générales qui correspondent à l'essence immuable des choses. Ce n'est pas la raison seule qui forme ce genre de connaissances : elle n'en donne de nouveau que le fond ou la matière ; la forme provient invariablement de Tentendement, qui s'applique aux données de la raison, les analyse et les combine pour en tirer des connaissances, comme elle fait à l'égard des sensations. Toute connaissance exige comme condition les fonctions de la pensée, l'attention, la perception et la détermination, et ces divers degrés de l'activité intellectuelle appartiennent à l'entendement. Voilà pourquoi Terreur est possible dans les connaissances philosophiques, comme dans les connaissances expérimentales : l'erreur est une fausse combinaison de la pensée, qui a sa cause dans la
faculté combinatoire, dans Tentendement. Si la raison seule produisait nos connaissances, les opérations de l'âme seraient nécessairement conformes à la raison et dès lôrs vraies et légitimes.
La connaissance non sensible est double comme la connaissance sensible. D*une part, elle peut suivre Tobservation et se contenter d'en généraliser les résultats : elle se montre alors comme connaissance abstraite ou commune, connaissance des espèces, et des genres, qui va au delà des choses individuelles, qui en recueille les propriétés communes, abstraction faite des caractères particuliers, mais qui n'abandonne pas encore le champ de l'expérience. D'un autre côté, elle peut s'élever au dessus de toute observation, planer dans les régions sereines de la métaphysique, s'occuper de l'être en tant qu'être, comme s'exprime Aristote, en étudier les attributs universels, les catégories, s'abandonner enfin à la spéculation pure de l'infini et de l'absolu, de l'essence et de la cause de toutes choses, du divin et de l'idéal, de ce qui est éternellement beau, vrai et bon, de ce qui ne peut être saisi par aucune expérience. Nous appellerons le premier genre connaissance cÀstraite, parce qu'il est principalement rœuvre de la faculté d'abstraction et de généralisation, c'est à dire de l'entendement ; et le second genre, connaissance rationnelle, parce que la raison y doit occuper le rôle prépondérant. L'un est plutôt une connaissance co-sensible, coordonnée à l'observation, l'autre une connaissance suprasensible, indépendante de toute expérience.
La connaissance sensible et la CQnnaissance non sensible se combinent entre elles dans la contiaissance hat-moniqtœ ou appliquée. Le monde, disait Platon, est fait à l'image des idées. En effet, le non sensible se réalise constamment dans le sensible : tout objet, quelque limité qu'il soit, a de l'être, de l'essence, de l'unité, des qualités, des relations; toute chose a sa beauté, sa vérité, son utilité ; l'absolu même se montre encore dans le relatif, en tant que le relatif existe en soi et est conçu en soi, et l'infini est dans le Qni, en tant que le fini est infiniment déterminé et déterminable à l'infini par l'intelligence. Si l'infini se tenait à l'écart du fini, au lieu de
le pénétrer et de le marquer de son caractère de plénitude, il ne serait plus infini. Cette combinaison du sensible et du non sensible est l'objet d*une connaissance nouvelle, aussi étendue que les deux genres qu'elle unit. La yie des êtres raisonnables en offre des applications continuelles, car il serait impossible de, se conformer à la raison sans manifester dans le cercle borné des actions individuelles ce qui est universellement bon, beau, juste et vrai. Si la connaissance sensible forme l'histoire, et la connaissance non sensible la philosophie, la connaissance appliquée sera le domaine de la philosophie de l'histoire, qui analyse les faits au point de vue des lois. Cette vérité est de mieux en mieux comprise par les savants qui se dégagent du sensualisme, et savent voir dans l'univers autre chose qu'une collection de phénomènes. <c Nous ne saurions étudier le coin le plus isolé du monde matériel sans y trouver la marque d'une action divine, de même que nous ne pouvons pas contempler sans cesse l'idée souveraine à l'état de pure virtualité, en négligeant ce monde infini de phénomènes et d'existences qui en est la réalisation mobile et en atteste l'éternelle fécondité. Arrivée à une certaine hauteur, la science se confond avec la métaphysique elle-même, car si la première nous fait voir que les phénomènes ne sont que des idées réalisées, la seconde nous montre que la réalité véritable des faits ne gtt que dans l'absolu de la pensée divine (1). »
Nous avons donc trois genres de connaissances, dont deux sont opposés entre eux, sous la forme du sensible et du non sensible, de l'individuel et du général, et dont le troisième présente la synthèse des deux termes : l'histoire, la philosophie et la philosophie de l'histoire. Hais au dessus de ces genres distincts, il importe de remarquer encore la connaissance indéterminée, par laquelle l'objet est saisi dans son essence une et entière, dans sa totalité indivise, sans aucune désignation d'éléments sensibles ou non sensibles. La connaissance indéterminée est antérieure à l'analyse et précède, dans l'ordre du^emps, toutes nos connaissancesdéterminées.
(1) Aug. Laugel, Science et Philosophie, III, Paris, 1863.
Un exemple remarquable de connaissances indéterminées nous est offert pai' fa pensée mot, comme fait primitif du sens* intime. L'enfant a incontestablement conscience de lui-même avant qu'il puisse rien affirmer du moi, avant qu'il sache s'il est esprit ou corps, s'il pense ou veut, s'il est fini pu infini, relatif ou absolu. Toutes ces affirmations particulières sont le résultat de l'analyse et s'expriment sous forme de jugement; mais au jugement il faut un sujet et lé sujet de chaque jugement qu'on porte sur soi, en s'attribuant une qualité, fût-ce même l'existence, est nécessairement le moi. Il en est de même de la connaissance de Dieu, en tant que l'Être un et entier, objet total de la raison, est au dessus de tout genre et de toute détermination. Dieu n'est pas seulement l'être éternel et immuable, mais aussi la vie et le devenir infinis; il n'est pas un pur esprit, retiré du monde, il est aussi la nature ; il n'est pas seulement le premier être ou l'être le plus élevé, mais tout l'être, en dehors de toute comparaison : Dieu comme tel ne peut être que l'objet d'une connaissance indéterminée ; il n'est ni une idée simple, ni un phénomène complexe, ni une proposition fondamentale, ni une conclusion inévitable, il est tout à la fois, sans être rien de déterminé. Il en est de même enfin de tout autre objet de la pensée, considéré dans son essence une et entière. Pour procéder à l'analyse d'une chose quelconque, il faut d'abord la distinguer elle-même ; sinon, quel serait l'objet de l'analyse? Les attributs d'une substance ou d'une propriété ne subsistent pas tout seuls; à quoi les rattacher, si leur sujet ne se présente pas à la pensée? L'analyse exige des efforts d'attention et des actes d'abstraction qui surpassent les forces du premier âge. Avant de savoir si le temps et l'espace sont continus et divisibles, s'ils sont des formes subjectives de l'esprit ou les formes objectives de la matière, il faut bien qu'on en ait vaguement conscience. Chaque réalité dans le monde a une essence immuable et des manifestations contingentes, double objet d'une connaissance rationnelle et sensible : la nature, par exemple, est soumise à des lois éternelles et crée dans son sein des individualités innombrables; mais ces deux aspects se conçoivent, dans le même
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être, et la nature comme telle, considérée dans son unité indivise, est encore l'objet d'une connafssance indéterminée. Telle est la connaissance humaine dans son ensemble. Il n'est question maintenant que de la connaissance même, et non de la vérité ni de la certitude. C'est pourquoi il ne peut subsister aucun doute dans l'esprit au sujet de la division qui précède et qui est formulée dans le tableau ci-dessous. Il est permis de soutenir avec Kant que les iseules connaissances/^^iftme^ ou scientifiques de l'homme sont renfermées dans les limites de l'expérience : cette thèse mutile la science, sans doute, c'est à dire la connaissance vraie et certaine, non la connaissance en général, comme expression de l'activité intellectuelle. Mais il est contraire à toute raison d'affirmer, avec les sensualistes des écoles modernes, que la connaissance s'arrête aux phénomènes: Que la métaphysique soit une prétention, non un droit de la pensée, je ne puis le contester en ce moment ; mais je pose en fait que la pensée s'occupe et s'est toujours occupée de Dieu, de l'univers, de l'humanité, des lois, des causes et de l'essence des choses, aussi bien que des accidents de la vie. Quelle que soit la valeur de ces connaissances, ce sont des connaissances dont il faut tenir compte et qui servent du moins à mesurer la portée' de l'intelligence : il n'existe pas un fait de conscience ni un point historique qui soient plus incontestables que l'universalité de nos connaissances, garantie par les monuments philosophiques de toutes les époques et par Tattestation de tout esprit en état de juger la question. C'est donc une étrange illusion de se figurer que la théorie dfi La connaissance humaine se réduit à quelques considérations sur les représentations sensibles ou sur l'observation des corps. Une étude un peu plus complète de la psychologie ne ferait pas de tort aux logiciens.sceptiques de notre époque.
Connaissance indéterminée.
Connaissance sensible, interne et externe.
Connaissance non sensible, abstraite et rationnelle. '
Connaissance appliquée.
Nous ne nous occuperons dans la logique que de la côn-
naissance sensible-externe, si mal comprise encore par ceux mêmes qui en font Tobjet exclusif de leurs études, de la connaissance abstraite, qui est indispensable pour l'intelligence des opérations de la pensée et de la méthode, et de la connaissance rationnelle, qui doit être esquissée avec soin, comme préparation à la métaphysique. Ces trois genres de connaissances sont entre eux comme la sensibilité, Tentendement et la raison, qui y dominent, c'est à dire comme les divers degrés de Tapplication de la pensée. Ce développement progressif de la pensée, qui commence son travail d'analyse par la sensibilité, qui le continue par la réflexion et l'achève par la raison, conformément aux trois degrés de culture de J'à'me, culture sensible dans l'enfance, culture réfléchie dans la jeunesse, culture rationnelle dans l'âge mûr, n'a pas échappé à la -sagacité de Kant : l'esthétique, l'analytique et la dialectique trânscendantales suivent le même ordre dans la « Critique de la maison pure, » mais. y sont traitées avec des préoccupations étrangères à la pure théorie de la connaissance.
Nous négligerons la connaissance indéterminée, dont il nous suffit de signaler l'existence pour combler une lacune regrettable et féconde en conséquences, la connaissance appliquée, dont les développements se trouvent dans la philosophie de l'histoire, et la connaissance sensible interne, qui remplit à elle seule la psychologie expérimentale ou <c l£t science de l'âme dans les limites de l'observation. »