CHAPITRE III
L'analyse, la synthèse et la construction sont les divers procédés de l'esprit, comme sujet de la connaissance, pour la détermination des choses. Mais si du sujet nous passons à l'objet, que trouverons-nous dans les choses par l'emploi de
(W Krause, Encyclofpœdie der philosophischen Wissenschaften,
ces méthodes? Nous devons y trouver ce qui y est, ni plus ni moins, car le but de la pensée est de connaître tout ce qui est^ tel qu*il est. Or ce que les choses sont, nous l'appelons leur essence ou leur nature. La détermination a donc pour objet Tessence ou la nature des êtres. Mais les êtres ne se font connaître que par leurs propriétés ; si les essences diffèrent, les propriétés diffèrent; si les propriétés sont les mêmes, les essences sont les mêmes. Déterminer Tessence des choses c*est donc déterminer Tensemble de leurs propriétés. Mais les êtres ont une foule de propriétés, soit qu*ôn les considère en eux-mêmes ou dans leurs relations. Quel ordre faut-il suivre dans la détermination des choses, dans l'analyse ou dans la déduction de leurs propriétés? C'est la question des catégories.
Les catégories sont un instrument de détermination méthodique et universelle. Quelle que soit leur valeur objective, il est certain que nous ne connaissons rien que par remploi des catégories. Que dirons-nous de Dieu? Qu'il est l'Être, l'essence, l'un, qu'il est lui-même l'essence et qu'il est l'essence entière, qu'il est posé, qu'il existe, qu'il est la substance. Que dirons-nous de l'esprit et du corps de l'homme? Qu'ils sont des êtres qui ont une essence, que chacun a son essence propre et son essence entière, que tous deux sont posés et existent en eux-mêmes comme sub* stances. Que dirons-nous d'un grain de sable? qu'il est un être, qu'il a une essence, que cette essence est une, qu'elle est sa propre essence et toute son essence, qu'elle est posée, qu'elle a comme tout corps une existence substantielle. A quelque objet que la pensée s'applique, ce sont toujours les mêmes éléments qu'elle affirme. Kant faisait des catégories les formes de l'entendement. A ce titre elles seraient déjà le nerf de nos jugements et de nos raisonnements. Mais ce point de vue n'est-il pas trop étroit? Les catégories ne se trouventelles pas aussi dans les notions, par conséquent dans toutes les opérations de la pensée ? Sans aucun doute, car nous ne voyons jamais que des êtres ou des propriétés, c'est à dire des manifestations de l'essence. Miisles catégories ne sont-elles que des formes subjectives qui existent en nous sans exister
au dehors? C'est là le fond du subjectivisme, qui pose une barrière entre la pensée et la réalité. Il était bon de soulever rhypothèse pour arrêter des affirmations téméraires, mais la difficulté ne pourra se résoudre que dans la suite. Tout ce que nous soutenons en ce moment, c*est que l'être, Tessénce, l'unité, le propre, semblent appartenir aux choses aussi bien qu'à l'esprit, et que s'ils ne sont pas des principes constitutifs des choses, en harmonie avec les principes régulateurs de la pensée, ils sont du moins des lois de la connaissance en général, selon la distinction qu'il faut faire entre la connaissance et la vérité. Les formes de la pensée sont à coup sûr des éléments communs et nécessaires de toutes nos connaissances, puisque nous n'avons que la pensée pour connaître.
De là l'utilité d'une table de catégories, comme organisme des lois de la connaissance ou comme topique logique. S'il existe un tableau exact des attributs les plus simples et les plus fondamentaux que l'esprit puisse découvrir dans les choses, on déterminera les objets de la pensée de la manière la plus profonde et la plus complète, en les envisageant tour à tour du point de vue de chaque catégorie; Et comme la méthode est la marche de la pensée d'après des lois déterminées, procéder avec méthode à la détermination scientifique des choses, ce sera suivre l'ordre des catégories. La rigueur qu'on admire dans les travaux de Kant provient de l'emploi des catégories, quelque imparfaites qu'elles fussent, comme règles de méthode. Il n*est pas à craindre du reste que l'uniformité du plan dans la détermination des objets les plus différents de la pensée entraine la confusion dans l'esprit; car l'essence propre, le principe d'originalité, est aussi une catégorie qui s'unit à toutes les autres et les diversifie dans chacune de leurs applications. Kant n'a point confondu les sciences morales avec les sciences naturelles en analysant le droit et la matière d'après les formules constantes de la quantité, de la qualité, de la relation et de la modalité. Son point de vue seulement n'était ni assez étendu, ni assez élevé.
La première ou plutôt l'unique loi de la connaissance est
la catégorie de Yétre, Impossible de penser sans penser à quelque chose, soil substance, soit propriété, c'est à dire sans concevoir Tétre en lui-môme ou dans une de ses déterminations. L*étre est donc d*une manière permanente au Tond de toute pensée humaine, qu*on le sache ou qu'on Tignore, et s*il n*était pas aussi dans les objets de la pensée, rien ne serait, excepté le moi : conséquence du subjectivisme acceptée par Fichte. Le moi même serait et ne serait pas tout ensemble : il serait à titre de sujet, il ne serait pas à titre d*objet pour la pensée d'autrui. Ne nous arrêtons pas à ces puérilités de Tidéalisme, et disons simplement que Têtre est, puisqu'il est nécessairement, sous une forme ou sous une autre, l'objet de la pensée, chaque fois que nous pensons à quelque chose, chaque fois que nous pensons. Être et chose sont identiques. « Toute idée, quelle qu'elle soit, renfermant celle de l'être, ou plutôt n'en étant qu'une modification, il s'ensuit que l'idée de l'être, antérieure à toutes les autres, est aussi la plus générale à laquelle il soit pos* sible à l'esprit de s'élever (1). » Rosmini a fait de cette catégorie la base de son traité sur l'origine des idées. Il affirme tour à tour qu'elle est universelle, qu'elle est indispensable à la pensée, qu'elle est l'élément primitif de toute connaissance. Un auteur a contesté ces assertions, mais il prend l'idée de l'être pour une notion abstraite de rapports ou de qualités, tandis que l'être exprime tout ce qui est, la possibilité comme la réalité, la substance et tout ce qu'on en détache par abstraction (2). M. Renouvier, qui réduit tout aux phénomènes, commence, lui aussi, par l'affirmation de l'être, c'est à dire par une notion bien plus haute que celle qui peut seule, selon lui, occuper la pensée, ce Quels sont les objets de l'analyse et de la synthèse? Que considéronsnous, soit à part, soit ensemble! Des sensations, des notions, des volitions, des affections ; ou encore des corps, des minéraux, des végétaux, des animaux, des hommes, des peuples, des astres, des mondes. Je veux dire que nous
(1) Lamennais, Esquisse d'une philos., \" part., Uv. i, ch. v. Paris, 1840.
(2) Bûchez, Traité complet de philos. , t. Il, Appendice. Paris, 1B39.
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considérons des choses. Des choses! Voilà un mot d'une souveraine utilité en philosophie. Les novices le dédaignent, et pourtant il est inévitable. Il est la première des synthèses, la plus complète et la plus claire en même temps que la plus vague, et tandis qu'il dit tout, il n'embarrasse Fesprit d'aucun système (1). »
L'idée de l'être est la loi fondamentale de la connaissance. Si donc la métaphysique nous apprend dans la suite que Dieu lui-même est l'être, l'être pur et simple, l'être un et entier, nous pourrons en conclure en toute certitude que c'est Dieu qui est la loi ou le principe de la pensée, que c'est Dieu que nous affirmons, avec ou sans cpnscience, dans toutes nos affirmations, même lorsque nous nions Dieu, et que la science est d'accord sur ce point avec le sentiment religieux. Si Dieu n'était point, rien ne serait, pas même la pensée. Certes, il y a quelque difficulté h passer de l'être aux êtres, mais ces difficultés, alors même qu'elles seraient inextricables, ne doivent pas nous Taire renoncer à l'évidence. Or il est évident que la catégorie de l'être est la première loi de la connaissance, et qu'en vertu de cette loi. Dieu ne peut se concevoir que comme l'être sans restriction, par conséquent comme la loi même et toute la loi de l'intelligence. Nous comprenons maintenant Spinoza, disant que la méthode parfaite est celle qui dirige l'esprit sous la loi de l'être parfait (2).
Les autres lois de la connaissance doivent se déduire de la catégorie de l'être et n'en peuvent être que des déterminations partielles, applicables aux formes particulières de la pensée. Pour découvrir l'ensemble des lois spéciales de la connaissance, matière encore inexplorée dans la logique, il faut considérer successivement l'être en lui-même, dans l'unité de son essence, ensuite dans son intérieur ou dans son contenu, enfin dans ses rapports avec ce qu'il contient. Au premier point de vue, l'être est seul et unique, il est en unité tout ce qu'il est et rien d'autre; au second, il se mani-
(1) Renouvier, Essais de critique générale, I, § ii. (i) Spinoza, delà Réforme de l'entendement.
feste intérieurement sous le caractère de la pluralité et de Topposition des parties ou des espèces ; au troisième, il «e présente en union ou en harmonie avec tout ce qui est contenu dans son essence. Ces trois aspects de l'être se désignent sous les noms de thèse^ d'antithèse et de synthèse et expriment toute l'essence des choses. Il n'existe pas de quatrième terme dans cet ordre de considérations. Lorsqu'on a étudié un objet comme tout, comme ensemble de parties et comme rapport du tout avec les parties et des parties entre elles, on a épuisé l'essence de l'objet. De là cette nouvelle formule de la loi de Tétre, développée dans ses éléments généraux : Il faut penser et reconnaître tout6S choses selon la thèse, l'antithèse et la synthèse. Quand cette loi est fidèlement observée dans toutes ses prescriptions, la connaissance est organique ou complète, car Torganisation n'a pas d'autres conditions ; quand au contraire la loi n'est suivie qu'en partie, la connaissance est incomplète ou défectueuse. Si la thèse manque, on ne connaît pas l'objet en luimême, on ne peut le définir; si l'antithèse fait défaut, on ne connaît pas ses parties ou ses manifestations, on ne peut le diviser; si enfin la synthèse laisse à désirer, on ne comprend pas les rapports des parties au tout, on ne peut les rattacher à l'essence de l'objet, ni par conséquent les démontrer. Procéder avec méthode, c'est de nouveau accomplir la loi de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse, c'est en d'autres termes déterminer les choses telles qu'elles sont, en tant qu'êtres, telles qu'elles sont réellement.
L'anthropologie se développe régulièrement d'après cette loi : la thèse, c'est l'homme; l'antithèse c'est l'esprit et ie corps, comme objets opposés de la psychologie et de la somatologie ; la synthèse, c'est l'union de l'esprit et du corps entre eux et avec l'homme. La métaphysique, doit exposer la notion de Dieu d'après le même plan : la thèse c'est IXieu; l'antithèse qui est contenue en Dieu est celle du monde physique et du monde spirituel; la synthèse, c'est l'union des deux faces du monde entre elles et avec Dieu. Chaque science peut déterminer son objet de la même manière en le faisant connaître d'abord en général, dans son ensemble
OU dans son unité indivise ; en le décomposant ensuite dans ses parties ou en l'examinant à tous les points de vue; en combinant enfin ces manifestations multiples entre elles et avec l'ensemble. Seulement dans l'état actuel des sciences il y a souvent des lacunes à signaler, soit qu'on oublie la partie générale et qu'on l'abandonne à la philosophie, soit que les combinaisons ne se fassent qu*au hasard et sans ordre. Enfin, chaque objet de la pensée se prête à l'application de la même loi. Veut-on étudier la lumière, par exemple, on se demandera ce qu'elle est en elle-même, si elle est substance ou propriété et quelle sorte de propriété; on recherchera quel est son contenu ou quelles sont les couleurs fondamentales; on analysera enfin les couleurs dans leurs rapports entre elles et avec la lumière. Veut-on faire la théorie de la ligne, on donnera sa compréhension, comme longueur et comme direction, on passera à son extension, comme droite et comme courbe, on verra enfin si ces deux espèces, quelque opposées qu'elles soient, ne peuvent pas aussi s'unir comme dans les. sections du cercle. L'idée de rapport ou de relation, que M. Renouvier érige en loi suprême de la pensée, ne se présente et ne peut jamais se présenter qu'en troisième ordre dans la connaissance méthodique des choses.
Aux principes de la thèse, de l'antithèse et de la synthèse, eueore si mal compris par les auteurs et par Hegel lui-même, se rattachent maintenant les lois spéciales de la connaissance, notamment les principes de l'identité, de la contradiction et de la raison suffisante, les seuls qui aient été soumis à un examen sérieux et qui soient admis presque sans contestation dans la logique. Le premier est un cas particulier delà loi de la thèse; le second, de l'antithèse; le troisième, de la synthèse. Nous allons reconnaître leur valeur et leur place dans l'ensemble des lois de la pensée.
La loi de la thèse comprend toutes les catégories qui se rapportent à l'être considéré en lui-même, entre autres les idées générales de l'essence, de la forme et de Texistence, de l'unité, de^l'identité et de la totalité. Elle peut s'exprimer ainsi : Il faut penser et déterminer chaque chose selon son
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essence et sa forme, dans l'unité de tout ce qui lui appartient en propre. G*est la loi de Tunité que nous appliquons lorsque nous rapportons à un seul et même objet les diverses impressions que nous en recevons par nos cinq sens, ou que nous réduisons en système la série de nos connaissances. L'identité est un autre moment de la thèse ; mais elle n'est ni le premier ni le seul. L'idée de l'identité est celle du propre ou du même, abstraction faite de toute considération de temps. Elle ne signifie pas, comme principe de connaissance, principium identitatis, que les choses restent les mêmes, sans changement ni altération, mais simplement qu'elles sont ce qu'elles sont, ni plus ni moins, qu'elles sont égales à elles* mêmes, qu'elles ont une essence propre et qu'elles sont cette essence-là, non une autre. Chaque chose est ce qu'elle est et doit être connue comme telle : idem est sibimetipsi idem^ a=^a^ voilà la formule générale. Cette loi s'applique à tous les objets de la pensée et peut revêtir autant de formes qu'il y a d'objets: Dieu est Dieu, je suis moi, le vrai est vrai. De là les jugements d'identité, que l'on a tort de dédaigner. Ils sont absolument incontestables et disent. en un seul mot à peu près tout ce qu'on peut dire d'un objet. Le jugement « l'homme est homme » vaut parfois un long discours. Toute recherche scientifique serait illusoire, si l'on ne commençait pas par admettre la légitimité du principe d'identité. A quoi bon démontrer la vérité d'une proposition , si l'on doute que le vrai soit plutôt vrai que faux. Les sceptiques ne pensent pas autrement à cet égard que les dogmatiques. £n contestant la possibilité de la science, c'est la certitude qu'ils contestent, ce n'est pas l'hypothèse. Mais si la loi de l'identité est inattaquable, il ne faut pas en faire, comme Fichte et Schelling, le principe absolu et complet de la science. L'identité est une propriété essentielle, mais n'est pas l'essence entière. C'est donc une grave erreur de renfermer toute la psychologie dans l'axiome « le moi est le moi, » ou toute la métaphysique dans la proposition « Dieu est l'identité absolue. »
La loi de l'identité est souvent confondue avec d'autres principes. Il est presque de mode en logique de la considérer comme la base de la théorie des syllogismes. Il y a cepen-
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dant une distinction à faire. Les syllogismes par équivalence, où les termes ont la même extension et peuvent se substituer les uns aux autres , reposent en effet sur le principe â*identité : deux notions égales à une même troisième sont égales entre elles. Mais les syllogismes par subordination, où les termes sont entre eux comme espèce et comme genre, sont fondés sur un autre principe, sur la loi de la contenance : tout ce qui est dans le contenu est aussi dans le contenant. L'erreur que commettent la plupart des auteurs à ce sujet ne s'explique que par Tignorance des lois les plus élémentaires de la connaissance. Le principe d'identité domine surtout dans les mathématiques, comme égalité de quantités ou de rapports, comme équation ou proportion. Appliqué à des choses distinctes qui sont comparées entre elles, il ifie supprime pas la distinction, mais afiirme que l'unité de l'essence subsiste dans la différence. Deux séries de nombres peuvent être les mêmes, au point de vue de la quantité, sans être les mêmes à tous égards, sans perdre leurs propriétés caractéristiques. Il en est de même dans les applications philosophiques du principe d'identité. Deux hommes sont égaux comme êtres raisonnables et inégaux comme individus. Deux espèces d'un même genre, comme l'animal et la plante, quelque opposées qu'elles soient, sont identiques dans leur genre, en tant qu'elles possèdent l'une et l'autre les propriétés communes des êtres organisés. Tous les êtres sont identiques comme êtres, si l'on fait abstraction des qualités qui les différencient dans leurs espèces.
La loi de l'antithèse comprend toutes les catégories des contraires^ la détermination et l'exclusion, l'affirmation et la négation, l'être et le non-être. On peut l'exprimer en général sous cette forme : Il faut penser et connaître chaque chose dans la multiplicité des éléments qu'elle contient et dans Topposition réciproque de toutes ses parties. A cette loi se rapportent entre autres les principes de la détermination, de la contradiction, de l'originalité, de l'analogie et du parallélisme.
Le principe de la détermination, principium determinationis per omnia prœdkatay veut que Tobjet de la pensée soit
examiné sous toutes ses faces et dans tout son contenu, afin qu'il n*y reste rien d*obscur et que tout vague disparaisse de l'intelligence. Chaque être est ce qu'il est et n'est que cela, mais dans ce qu'il est il peut être déterminé à l'infini, d'une manière positive ou négative, par l'application de toutes les propriétés ou la combinaison de toutes les catégories. Le Grand Art de Raymond Lulle n'avait d'autre but que de faciliter cette détermination, au moyen de tableaux, à un certain nombre de points de vue. L'idée était juste, mais mal exécutée et arbitrairement restreinte. La pensée obéit instinctivement à cette loi en approfondissant les objets de la science, mais doit l'accomplir en connaissance de cause d'après l'ordre des catégories. Tout ce qui est fini est déteminé sous tous les rapports, dans toutes ses propriétés, aussi loin que porte l'observation ; l'infini même est encore déterminé en ce sens qu'il exclut toute limite et toute négation. La science de Dieu n'est possible qu'à cette condition que la pensée puisse tout déterminer, même l'indéterminé.
La loi de la contradiction, prindpium contradictionis j se rapporte aux éléments contraires contenus dans un tout, c'est à dire aux membres déterminés d'une opposition, en tant que ces membres sont limités ou affectés de négation. Les termes d'une antithèse sont, par exemple, la ligne droite et la ligne courbe, et non la ligne et la ligne courbe ou la ligne et la ligne droite ; l'esprit et le corps, et non l'homme et le corps ; le mâle et la femelle, « vir et mulier »et non « homoet mulier; » la pensée et le sentiment, la connaissance et l'émotion, la science et la félicité, et non l'esprit et la pensée; le monde physique et le monde spirituel, et non Dieu et la nature; tous ces termes sont posés en face de leurs contraires et par là opposés entre eux sous la forme de l'affirmation et de la négation; mais aucun d'eux n'est opposé au tout supérieur qui contient à la fois les deux membres de l'antithèse. C'est aux contraires comme tels et seulement aux contraires que s'applique le principe de contradiction, comme loi de l'antithèse. De deux termes opposés ou coordonnés, chacun est ce qu'il est, mais aucun n'est son contraire; chacun est identique à lui-même, mais il est le contraire de l'autre; le premier, loin
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d'élre le second, n'est pas ce qu'est le second et il est ce que le second n'est pas; ce qui n'empêche pas que tous deux aient encore des propriétés communes et se réunissent dans le même genre ; ce n'est pas dans leurs qualités communes qu'ils sont contraires, mais dans les caractères opposés qui affectent ces qualités. La ligne droite et la ligne courbe ont Tune et l'autre une direction, mais cette direction est déterminée de deux façons qui s'excluent. Le principe de contradiction, fondé sur cette opposition intérieure dans l'essence d'un être, s'exprime ainsi : aucune chose n'est son contraire ; un être n'est pas ce qu'il n'est pas; un même objet ne peut avoir deux attributs contradictoires dont l'un serait la négation de l'autre ; il faut qu'il soit ou ne soit pas, l'un des deux ; oui ou non, point de milieu ; to be or not to be; a n'est pas non a, a n'est pas b ; pnncipium exclusi tertii. Dans ces limites, appliqué aux contraires considérés comme tels, le principe de contradiction est aussi certain et aussi indispensable que le principe d'identité, dont il est le complément. Le vrai et le faux sont les éléments contradictoires de la connaissance; il serait parfaitement inutile de se livrer à la recherche de la vérité, si l'on pouvait supposer que le vrai est le faux ou qu'une même proposition est à la fois vraie et fausse sous le même rapport. L'enfant rejette instinctivement cette confusion et ne peut cultiver son intelligence qu'à ce prix ; la logique démontre que la loi à laquelle il obéit sans en avoir conscience est conforme à la raison.
Les espèces d'un même genre s'excluent, les parties d'un même tout se repoussent. Il y aurait contradiction à concevoir un animal qui serait à la fois vertébré et invertébré, un angle qui serait en même temps aigu et obtus, une volonté qui serait tout ensemble libre et déterminée par des causes extérieures. Mais il faut bien se garder d'appliquer dans le même sens le principe de contradiction au tout considéré dans ses rapports avec ses parties, au genre envisagé dans ses rapports avec ses espèces ; car ici il n'y a plus antithèse et coordination, mais subordination et synthèse. Le principe de contradiction ne régit pas ce cas ou, si Ton veut, il le gouverne d'une manière positive, en laissant subsister la
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contradiction, tandis qu'il s'adapte d'une manière négative aux espèces comparées entre elles. Il est donc inexact de dire d'une façon indéterminée que rien de contradictoire n'existe dans le monde. Chaque être au contraire est et contient en soi des parties contrastantes ou des éléments contradictoires dont chacun peut être à la fois affirmé et nié sans blesser la vérité. L'homme, par exemple, est esprit et n'est pas esprit, le triangle est équilatéral et n'est pas équilatéral, la matière change et ne change pas ; chaque chose est et n'est pas chacune de ses manifestations intérieures, puisqu'elle est la seconde aussi bien que la première et qu'elle n'est pas l'une en tant qu'elle est l'autre. C'est parce que la contradiction sous ce rapport est réelle ou positive, que l'on ne saurait attribuer l'une des parties au tout sous forme de jugement universel, c'est à dire sans restriction, et dire par exemple : tout angle est droit, l'homme n'est qu'esprit.
Le principe de contradiction ne peut donc s'appliquer négativement sous sa forme ordinaire qu'aux parties considérées dans leurs rapports réciproques, parce que les parties comme telles sont complètement déterminées ou sont la négation les unes des autres. Encore cette application se fait-elle sous la réserve de Tidentité qui subsiste entre les parties comme membres d'un même tout et de la synthèse qui reste possible entre elles. Les lois de la pensée se complètent, mais ne se détruisent pas. La contradiction n'eflace pas l'unité de l'essence, et l'unité ne fait pas tort à la variété. C'est pourquoi il ne suffit pas d'énoncer cette formule gêné* raie : un même objet ne peut pas être et n'être pas en même temps ; il faut préciser, comme Aristote l'a fait, et ajouter que l'objet est considéré sous le même rapport. Alors en effet l'objet est déterminé et se trouve en opposition contradictoire avec tout autre point de vue déterminé.
Ces distinctions sont nécessaires, car il n'y a point de principe logique dont on ait autant abusé que de la loi de contradiction. L'abus est facile quand on ne saisit pas l'ensemble des lois de la connaissance, et les antithèses du reste ont du charme pour l'imagination. Hegel élève tout son système sur
le principe de contradiction et il attribue à ce même prin* cipe toutes les erreurs de l'ancienne logique. Qu'est-ce à dire? Il accepte la formule positive et rejette la formule négative du principe. La contradiction est donc la loi universelle des choses, tout est contradictoire, et la vérité consiste, non à affirmer ou à nier un même attribut d'un sujet donné, mais à affirmer et à nier à la fois le même attribut du même sujet. C'est là une théorie renouvelée des sophistes et réfutée par Platon et par Âristote, comme anéantissant toute réalité et ne permettant à la pensée de ne se prononcer ni pour ni contre aucune proposition. La neige est-elle blanche ou noire? l'un et l'autre. Suis-je? oui et non. Malheureusement cette théorie a donné le vertige à beaucoup d'esprits. On aime à imiter le rhythme de la dialectique hégélienne et l'on se croit un profond penseur quand on ose démentir le sens commun et procéder en toutes choses par des affirmations contradictoires. La contradiction devient ainsi sans règle ni mesure le signe de la vérité : chaque vérité a besoin d'être complétée par son contraire. « Le beau c'est le laid, Dieu c'est le mal, le droit c'est la force. » Caprice d'imagination, exercice de rhétorique.
Hegel a donné l'exemple de ce travers en ne respectant pas les limites du principe de contradiction, comme loi de l'antithèse. Sa méthode se borne à affirmer une thèse, à la nier et à réunir ensuite l'affirmation et la négation dans un troisième terme : principium tertii intervenientis. La contradiction existe donc entre la thèse et l'antithèse et non entre les deux membres de l'antithèse qui sont contenus l'un et l'autre dans la thèse. Là est toute l'erreur. La contradiction est en efTet une loi générale fondée dans la nature des choses, mais elle n'est ni la première ni la seule loi. Il faut la voir où elle est et non où elle n'est pas. Il y a quelque chose au dessus de la contradiction, c'est la thèse, c'est le tout ou l'essence une et entière de l'objet que l'on considère. Ce n'est donc pas à la thèse qu'il faut opposer une proposition contradictoire, mais dans la thèse qu'il faut chercher deux déterminations ou deux parties qui s'excluent réciproquement et qui puissent tout ensemble s'affirmer et se nier
du tout OU du genre supérieur. Si la thèse» par exemple, est l'organisme, Tantithèse sera en histoire naturelle l'organisme végétal et l'organisme animal; la végétation sera dia* métralement opposée à l'animalité, mais non à l'organisation; on pourra dire de Torganisme qu'il est et n'est pas végétal, mais on nedira pas la même chose de^l'animal. Hegel n'a pas tenu compte de ces prescriptions ; il a compris, le premier de nos jours, que le principe de contradiction a aussi une valeur positive, mais il en a fait une fausse application.
La première thèse dans son système est l'être, et la première antithèse le non-être ou le néant, qui s'unissent dans le devenir. L'être dont il parle est l'être pur, l'être absolu. Mais l'être absolu n'est opposé à rien, car il n'y a pas à côté de lui de non-être pur ou de néant absolu, chose inconcevable et qui, si elle était, dévorerait l'être même. En dehors de l'être, il n'y a rien ; il ne faut pas dire : il y a le rien, car le rien n'est pas un être ni une qualité, il n'est rien, pas même le second terme d'une antithèse dont l'autre terme serait l'être. L'être est la thèse une et entière, la thèse sans antithèse, parce qu'il nous est impossible de saisir au dessus de l'être quelque chose qui embrasserait à la fois l'être et son contraire, l'être pur et le non-être pur. Ce quelque chose serait déjà l'être. C'est donc dans l'être même qu'il faut trouver deux termes déterminés qui s'opposent contradictoirement, qui soient posés l'un en face de l'autre, comme contraires ou coordonnés, qui soient en conséquence affectés tous deux de négation. Cette négation s'appelle nonêtre, néant, mais si l'on veut lui conserver ce nom, c'est un néant relatif, une privation de quelque réalité et non de toute réalité. Voilà le seul néant qui existe dans le monde, et ce néant ne s'oppose pas à l'être comme son contraire, mais aux êtres déterminés, en tant que déterminés, qui sont contenus dans l'être : la première de ces déterminations n'est pas la seconde, la seconde n'est pas la première, chacune est ce qu'elle est, rien de plus, à l'exclusion de son contraire ; mais rien pour cela n'est nié de l'être même qui n'est pas déterminé, qui n'est ni premier ni second, qui est au dessus
de tous deux et les contient dans son essence avec toutes leurs propriétés, dépouillées dé leurs restrictions. Il n*est donc pas permis de dire que Tétre et le néant sont identiques, à moins qu'on prenne plaisir à spéculer sur des abstractions et à proposer des charades. Ce n*est pas Tétre comme tel à coup sûr qui est identique au non-être comme tel ; c'est donc l'être abstrait qui, en tant qu'il n'est qu'une abstraction, équivaut au néant. Mais alors on pourra faire subir les mêmes évolutions à des termes quelconques, par exemple au plaisir et au hasard. Le plaisir n'est pas le hasard, l'un est certain, Tautre incertain, ils sont donc contraires; cependant le plaisir et le hasard sont deux noms de choses, ils sont donc identiques, et de plus ils se réunissent dans le bonheur, qui est un plaisir accidentel. Bref, le système de Hegel est une habile construction de fantaisie qui est faite en dépit de la raison et qui méconnaît toutes les lois de la connaissance (1).
La loi de l'antithèse renferme encore d'autres principes. L'identité et la contradiction combinées s'appliquent aux choses individuelles renfermées dans les espèces. Chaque individualité est identique à elle-même et exclut toutes les autres individualités du même genre; en d'autres termes, chacune est seule ce qu'elle est, à l'exclusion de ses semblables. C'est ainsi que les hommes diffèrent entre eux quoique membres d'une même espèce, et que chacun, en raison de son infinie détermination, est un exemplaire unique de l'humanité, comme le constate l'expérience aussi loin qu'elle peut s'étendre. Il en est de même des animaux et des plantes dans chaque genre. La même loi se vérifie dans les objets de même sorte qui sont complètement déterminés, par exemple, dans les feuilles d'un arbre, dans les cheveux de la tête, dans les grains de sable, dans les gouttes d'eau, dans les actes de la vie, dans les phénomènes physiques ou chimiques de la matière. L'observation microscopique n'a
(1) A. Véra, Logique de Hegd. — P. Janet, Études sur la dialectique dans Platon et dans Hegd, — B. Vacherot, la Mélaphysique et la Science. — A, Gratry, Logique,
S8â LOIS DE LA CONNAISSANCE.
jamais trouvé en défaut ce principe que tout est le même que soi el autre que tout autre, que tout diffère de tout, jusque dans les moindres détails de la réalité. C*est ce que Leibnitz appelait : principium identitatis indiscemibilium et qu*il vaudrait mieux nommer « principe d'originalité. »
Mais Toriginalité n*empéche pas la similitude, principium analogiœ seu congruenfiœ. Les individualités qui se révèlent comme distinctes dans la même espèce ont cependant toutes les propriétés communes de leur espèce, par conséquent de leur genre et de leur ordre. Une ligne droite et une ligne courbe, quoique opposées entre elles, se ressemblent comme lignes, c'est à dire comme longueurs douées d'une certaine direction. Il est vrai que la direction varie selon l'essence propre de l'objet, mais les lignes sont encore semblables en ce que chacune a sa propre essence. La similitude serait complète si les deux objets avaient la même essence propre, comme c'est le cas pour deux droites ou deux courbes de la même espèce. Dans l'acception la plus étendue du mot, on peut dire que tout est analogue à tout, puisqu'en toutes choses soumises à la pensée on constate l'essence, la forme, l'existence, l'unité, l'identité, la relation, en un mot toutes les catégories de l'être. De là la loi de Yanalogie universelle, si féconde en applications dans les sciences. Mais dans un sens plus restreint, la similitude s'attache à des choses qui sont identiques jusque dans leur propre essence comme deux cercles ou deux triangles équilatéraux. Quand l'analogie se manifeste entre les deux membres d'une antithèse, elle devient parallélisme ou similitude contrastante. C'est ainsi que l'esprit et le corps se développent parallèlement dans la vie comme organismes homologues, où chaque détermination de l'un correspond à une détermination de l'autre, la pensée au cerveau, le sentiment au cœur, la volonté au mouvement, l'imagination aux sens, la raison à l'instinct. Il en est de même de l'activité végétative et de l'activité sensorielle du corps, du sentiment et de l'intelligence dans l'âme, de l'homme et de la femme dans l'humanité. Les deux sexes sont entièrement opposés et entièrement égaux sous tous les rapports, par conséquent
constitués en vue Tun de Tautre et destinés à se compléter mutuellement. C'est de la même façon que les éléments du langage et les éléments de Tesprit se correspondent membre à membre, que la pensée se moule dans la parole et que les sons deviennent signes des actes intellectuels. Convaincu de ce profond enchaînement, Leibnitz disait qu*il y a entre les contraires une harmonie préétablie par Dieu. Telle est la loi du parallélisme, qui achève la connaissance dans Tordre de Tantithëse et qui montre que les extrêmes se touchent dans l'organisme du monde comme dans le cercle de la vie.
La loi de la synthèse comprend les catégories des relations qui lient les parties entre elles et avec le tout, telles que la condition, la contenance, la raison ou le fondement, la causalité. Elle peut s'exprimer en général sous cette forme: Il faut connaître chaque chose dans l'union de tout avec tout; îl faut la rattacher au tout dont elle fait partie, si elle est déterminée, et la développer elle-même dans tous les rapports de ses parties.
La loi de la relation mérite l'importance que lui accordent plusieurs auteurs, mais doit être comprise aussi dans ses relations avec les autres lois de la pensée, sous peine d'être faussée dans ses applications. Elle exige que l'objet soit développé dans l'ensemble de ses rapports internes et externes, comme condition d'une parfaite connaissance; mais elle ne dit pas, comme on se le figure souvent, que l'objet ne peut être connu qu'en rapport avec un autre, par voie de comparaison. La loi de la relation ne renverse pas les autres lois d'après lesquelles l'objet est d'abord connu tel qu'il est en lui-même, elle les complète; la synthèse ne peut venir qu'après la thèse et l'antithèse. Tout rapport suppose au moins deux termes, il en dépend et n'existe q.ue par eux : si les termes sont inconnus, leur rapport l'est aussi, mais la connaissance des termes ne donne pas encore la connaissance de leur rapport. Ce sont donc les choses, les êtres, qui doivent tout d'abord fixer l'attention; la comparaison ne commence que plus tard. C'est pourquoi la notion est antérieure au jugement; l'une est l'intuition d'un objet, l'autre
l'intuition d'un rapport. Eriger la relation en principe exclusif de la connaissance, c'est préjuger la question de la légitimité de la pensée, ou plutôt c'est déclarer ^'avance et sans examen que la question est insoluble. Il faut à la science un point de départ et un principe; l'un est le moi, l'autre est Dieu. Or quel terme de comparaison y a-t-il pour la première pensée qui apparaît à la conscience, et quel terme de comparaison pour la pensée une et entière qui couronne tout le développement de Tintelligence? La loi de la relation doit donc être maintenue dans ses justes limites : s'il s'agit de relations externes entre deux objets, elle n*a de valeur que pour les choses finies, qui seules ont des relations de ce genre; elle ne s'applique donc pas à Dieu, à l'Être seul et unique en dehors duquel il n'y a rien ; de plus, elle n'a de valeur pour les choses finies que quand elles sont connues comme telles, quand on se rend compte de leurs limites, car alors seulement on voit que la limitation implique la distinction entre l'intérieur et l'extérieur, et que des relations externes sont possibles; elle ne s'applique donc pas non plus au fait primitif de la conscience, où la pensée saisit le moi sans savoir encore que le moi est limité. L'idée de relation n'entre pas dans la connaissance indéterminée. Fichte s'est donc trompé en affirmant que le moi ne peut être connu qu'en opposition avec un non-moi. M. Renouvier et M. Vacherot ont commis la même erreur, et ils en ont conclu qu'il n'existe pas de moi infini, puisque le moi suppose un non-moi et qu'alors il n'est pas infini (1). De là la négation de la personnalité divine, négation très logique au point de vue de 'ces auteurs ; mais le point de vue est faux et provient d'une application vicieuse de la loi de la relation, comme j'en ai fait l'observation déjà dans la psychologie (2).
Passons aux relations internes des parties contenues dans l'être ou dans l'objet de la pensée. Ces parties, en tant qu'or-
(1) Essais de critique génér., 1. 1, § 40 ; t. II, § 23. — La Métaphysique H la Science, II, 14* entretien.
(2) La Science de Vàme • point de départ de la science.
ganes d*un même tout, sont nécessaires les unes aux autres et ne peuvent être les unes sans les autres. De là la loi de conditionnante 9 qui s'applique aux membres déterminés d*une antithèse : ces membres existent les uns avec les autres et pour les autres, et sont entre eux comme but et comme moyen. Aussi doivent-ils être reconnus dans leur dépendance réciproque et expliqués chacun par son contraire, au moyen du contraste, comme termes corrélatifs. De là aussi la loi de réciprocité, prtnctjtnum influxus seu commerça mutui^ d*après laquelle tout ce qui est uni dans un tout, agit et réagit l'un sur l'autre et se modifie mutuellement. C'est ainsi que l'esprit et le corps, essentiellement unis dans Thomme, sont tous deux changés par cette union, de telle sorte qu'ils contractent en s'unissant des propriétés qu'ils n'auraient pas dans leur isolement : l'esprit prend part à la vie de la nature, et le corps à la vie de l'esprit. Le procédé chimique offre déjà un exemple remarquable de cette communauté d'action des substances qui s'unissent entre elles : quand un acide et un métal se combinent, le premier agit sur le second et le second sur ie premier.
La conditionnalité et la communauté d'action concernent la corrélation des parties entre elles. Si maintenant nous considérons les relations des parties avec le tout, nous obtenons les lois de la subordination. La forme générale de ces lois se trouve dans le principe de contenance, qui a été mis en évidence par Euler et géométriquement appliqué aux formes logiques de la pensée, surtout au syllogisme. Les parties sont dans le tout et le tout est aussi chacune de ses parties. Toutes les parties imaginables de l'espace sont dans l'espace et l'espace est lui-même toutes ces parties avec toute retendue qu'elles embrassent. De même l'esprit et le corps sont dans l'homme, comme parties constituantes de la nature humaine, et l'homme est aussi l'esprit et le corps avec toutes leurs déterminations et toute la série de leurs phénomènes. Il est donc permis de dire que l'homme est une intel- Jigence ou que l'homme est matière, pourvu qu'on détermine les propositions et qu'on laisse entendre que l'homme n'est pas seulement matière et qu'il n'est pas non plus une pure
intelligence. En examinant les rapports de ces termes, dont Fun exprime le tout et l'autre une partie, on voit que tout ce qui est dans la partie est aussi dans le tout, puisque le tout est lui-même chacune de ses parties, mais que tout ce qui est dans le tout n*est pas pour cela dans la partie, puisqu*aucune partie n*est égale au tout. Ces rapports et ceux qui précèdent peuvent se représenter par deux cercles entrecroisés, A et B, contenus Fun et Tautre dans le cercle G. Celui-ci est le tout, ceux-là les parties. Le cercle C est aussi chacun des cercles A et B, mais aucun de ces deux cercles n'est égal au grand cercle qui les contient en soi. De là les formules du principe de contenance, Tune positive, Tautre négative : Tout ce qui est dans le contenu est aussi dans le contenant ; tout ce qui n*est pas dans le contenant n'est pas non plus dans le contenu. Mais les deux réciproques n'ont pas lieu. Tout ce qui est dans le contenant n'est pas pour cela dans le contenu, et tout ce qui est hors de contenu n'est pas pour cela hors du contenant. Ces formules s'appliquent à tous les rapports de subordination, aux rapports de l'espèce avec le genre, du monde avec Dieu, de l'effet à la cause, de la conséquence au principe, du phénomène à la loi. La déduction, qui procède du général au particulier, est fondée sur elles. La logique ne saurait s'en passer pour l'explication des formes organiques de la pensée, qu'on appelle notions, jugements et raisonnements.
Les principes de raison et de ^cause impliquent le principe décontenance. Tout ce 'qui est dans l'effet ou dans la conséquence est aussi dans la cause ou dans la raison ; ce qui n'est pas dans la cause ou dans la raison n'est pas non plus dans l'effet ou dans la conséquence. Mais les deux réciproques n'ont pas lieu, car la cause et la raison dépassent chacune de leurs manifestations particulières : tout ce qui est dans la cause n'est pas dans l'effet, et tout ce qui est hors de l'effet n'est pas hors de la cause. Ces principes sont des lois fondamentales de la connaissance et satisfont au besoin de la pensée de savoir l'origine et la fin des choses. L'esprit dès Tenfance ne se contente pas du fait, il en demande le pourquoi. C'est même là, selon la remarque
d'Âristote, le caractère de la pensée philosophique « Rerum cognoscere causas. » La méthode synthétique, qui déduit les êtres de leurs principes, n*a pas d'autre fondement que ridée de raison ou de principe. Où est donc la raison des choses? Elle ne peut se trouver que dans Têtre même. En effet, d'après tout ce qui précède, l'être ne fait qu'un avec ses propriétés et ses parties ; toutes les déterminations de l'être sont unies à l'être et unies entre elles dans l'essence de l'être. Or celte propriété qui exprime le rapport essentiel de deux choses dont l'une est à l'autre ou dans l'autre se nomme raison, fondement, principe par excellence, principium rationis determinantis. C'est ainsi que l'omniscience a sa raison en métaphysique dans l'essence infinie de Dieu, et que la connaissance imparfaite, mêlée d'erreurs et d'incertitudes, est fondée dans l'essence limitée de l'homme. En vertu de ce principe, tout ce qui est déterminé a sa cause ou sa raison déterminante. Quand il s'agit de faits* ou de phénomènes, produits par l'activité d'un être, la raison déterminante prend le nom de cause. Cependant les auteurs ne sont pas d'accord sur la di^Térence qui existe entre la cause et la raison ; la plupart les confondent, et la distinction importe peu en ce moment. Pour la pensée, la loi est la même, quelque nom qu'on lui donne : en recherchant la cause ou le fondement de tout ce qui arrive et de tout ce qui existe à l'état de détermination, c'est toujours l'essence supérieure que l'on veut atteindre, essence dans laquelle les substances, avec leurs qualités et leurs phénomènes, sont déterminées d'une manière plutôt que d'une autre. II va sans dire que la raison doit suffire h l'explication du fait dans toutes ses circonstances. C'est pourquoi on substitue souvent depuis Leibnitz le terme de raison sufflsante à celui de raison déterminante. Mais cette substitution manque elle-même de raison, car toute loi sufQt à son emploi, et il n'y a pas lieu de craindre que l'application du principe de la raison déterminante conduise au déterminisme, c'est à dire à la négation de toute liberté dans le monde. Un acte libre ne devient pas fatal, parce qu'il a une raison déterminante, mais il serait fatal si cette raison se
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trouvait dans la série des actes antérieurs et non daos la libre détermination de Tesprit.
Tel est l'ensemble des lois de la connaissance reconnues dans leurs rapports organiques et rattachées à Tidée fondamentale de Tétre. Les lois de la pensée se lient aux catégo* ries ; les unes et les autres sont indispensables à la solution du problème de la légitimité de nos connaissances (1).
(1) Krause, Encydopàdie der jihilosopkmhen Wissensckaflen.