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CHAPITRE V

CAUSES DE NOS ERREURS (sUITE)

l'égoïsme philosophique.

Une autre forme du vice philosophique consiste à perdre de vue les objets réels de la science, pour ne considérer que la pensée que l'on en prend, abstraite de son objet. C'est la manie de philosopher en soi seul, en s'isolant du spectacle de la nature, et de la vie morale et religieuse; ce vice peut s'appeler : Pégoïsme philosopkir/ue.

Le but de la philosophie, selon Socrate, était de reconnaître Dieu dans Tordre et l'harmonie de la nature, soit au dedans de l'homme, soit au dehors; de connaître l'âme, comme image de Dieu, de connaître la loi morale, et la religion qui nous élève vers Dieu. Leibniz disait : « La considération de la

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.. sagesse divine, dans l'ordre des choses, tel est, « à mon avis, le grand but de la philosophie ^ »

En effet, comme nous l'avons vu, l'amour de la sagesse et de la vérité ne saurait être satisfait d'un objet moindre (|ue Dieu, l'homme, le monde, et leur rapport intellectuel, moral et religieux. Toute philosophie qui, en théorie ou en ,,ratique, oublie Dieu et le monde, pour ne considérer que la pensée de l'homme, est vaine et sophistique. Mais il se trouve, de plus, qu'elle ne donne même point celte connaissance de l'esprit cl de la pensée qu'elle cherche exclusivement.

La prétention de saisir la pensée en elle-même fait que l'esprit cesse d'observer les choses, sans parvenir à s'observer lui-même. Il ne s'observe plus vivant, agissant, produisant la pensée; il ne regarde que la pensée produite, exprimal)le, exprimée. Il se détourne donc de lui-même aussi bien que de tout objet, car il ne cherche ciue la pensée. Mais comme la pensée ne se soutient dans l'esprit que par la présence de son objet, ou par la présence de son signe, il en résulte que riiabitudc de réflexion factice, qui détourne l'esprit des objets, le porte vers les mots. Abandonnant la vue des choses et la vue

« Leibniz, lettre du 20 février 1697.

L'ÉGOISME PHILOSOPHIQUE

de lui-même, l'esprit s'engage dans la sphère des mots, et s'enferme dans une vie logique. C'est par cette voie que quelques philosoplies sont parvenus aux conclusions suivantes : « Toute vérité est note miiiale (Hobbes). Toute science se réduit à une « langue bien faite (Gondillac). »

Ainsi l'esprit, pour se trouver lui-même, a quitté son objet, et quittant son objet, il s'est perdu luimême, pour tomber dans les mots. C'est, comme nous l'avons déjà dit plus haut, ce que l'on peut appeler « l'Odyssée de l'esprit qui, merveilleuse- « ment déçu, se fuit en se cherchant lui-même, h

En tout cas, ce n'est pas là l'amour de la sagesse et de la vérité. C'est l'aride travail des sophistes; c'est l'exercice de la pensée pour la pensée. C'est un travail à vide, comme serait, dans le corps humain, le travail d'un organe manquant de sang. La pensée solitaire, sans amour et sans but, est une dépravation.

La raison /jure, c'est-à-dire la pensée abstraite, disait Kant, ne forme dans l'esprit que le foyer imaginaire de l'idée, mais jamais son foyer réel. C'est-à-dire que la pensée pure ne tend au vrai qu'en apparence, et disperse et dissipe la lumière au lieu de la recueillir. Elle ne crée pas en -nous l'idée vivante, réelle et vivifiante, mais elle érige

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en nous l'idole des mots. Elle ressemble à ces miroirs qui , présentés au soleil , en offrent une ima!>e vaine, sans chaleur et sans vie, parce qu'ils ne lavent que disperser les rayons qui les frappent : tandis que les miroirs ardents forment à leur fojer une image du soleil brûlante et substantielle, parce qu'ils en savent recueillir les

rayons.

C'est ainsi que la réflexion abstraite substitue dans l'esprit le mot à Tintuition, le syllogisme au mouvement, l'apparence à la réalité, rartifice à la me, et, loin de multiplier la lumière et de développer la vérité, elle en disperse toutes les données et toutes les forces. Cest là le sens très-profondement scientifique de ces mots de saint Paul : « Us « se sont évanouis dans leurs pensées (ei^anuerunt ce m cogitationibus suis) ; » paroles continuellement applicables à la plupart des philosophes, ou plutôt, à tous les destructeurs de la philosophie.

Un philosophe moderne, Schelling, a très-bien signalé ce mal, en déclarant que la philosophie régnante « se borne encore à ces notions géné- « raies qui ne renferment rien d^une science vérict table. Toute cette métaphysique, dit-il, ne diffère ce en rien de celle qui régnait avant Kant, elle ne « repose que sur le syllogisme.... Ce qu elle veut,

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(( et a la prétention d'atteindre, ne dépasse pas la « mesure de l'ancienne métaphysique de Técole, et « elle est loin d'être cette philosophie réelle que ff Ton demande à la science moderne '. »

C'est en effet la philosophie réelle qu'il nous faut. Et pour cela, il faut rentrer dans l'école des vrais philosophes, tels que Socrate, Platon, saint Augustin, saint Thomas d'Aquin, Descartes, Leibniz, Bossuet. Bossuet, qui faisait ff bon marché du « philosophique pur, » a fait une tentative de philosophie réelle, dans son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même.

Qu'on se rappelle le début de ce livre :

a La sagesse consiste à connaître Dieu et à se u connaître soi-même. La connaissance de nousfc mêmes doit nous élever à la connaissance de « Dieu. Pour bien connaître l'homme, il faut sa- « voir qu'il est composé de deux choses : l'âme et « le corps. »

« Il y a donc dans l'homme trois choses à con- « sidérer, qui sont : l'âme séparément, le corps « séparément, et l'union de l'un et de l'autre. »

Tel est le début du Traité, et voici les titres des

• Nous n'adoptons pas d'ailleurs tous les détails de ce jugement.

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cinq chapitres qui le composent : — i*^ De l'âme. 2" Du corps. — 3" De l'union de i ame et du corps. —4" De Dieu, créateur de Tâme et du corps et auteur de leur vie. ^ 5' De la différence entre rhonime et la béte.

Voilà la signature du génie et la signature du

bon sens.

La sagesse donc , selon Bossuet, consiste à connaître Dieu etHiomme; mais Fliomme n'est pas seulement une pensée , cVst un être vivant de corps et d'ame. Dans le cliapitre du corps , Bossuet fait entrer toute la science anatomique et pliysiologiquede son temps. Dans le chapitre des animaux, il aurait certainement introduit, avec grand profit pour la connaissance de 1 homme , même moral et intellectuel, les résultats modernes de l'anatomii^

comparée.

Pourquoi donc avons-nous reculé depuis ce temps? Pourquoi donc avons-nous prétendu découvrir de nouveau que la philosophie n'a pas à s'occuper du corps ni de la matière^ Est-ce que la philosophie veut se dégager de son corps, pour ne plus être appesantie par ses membres mortels?

Quantum mu uoxia eorpora tardant,

Terrenique hebetaiit artus, uiorituraquc meiiihi'a!

Est-ce que la philosophie moderne voudrait

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quitter la terre et prendre son vol vers les cîeux ? Non pas vers les cieux, dira-t-elle, ce serait me réfugier dans la théologie. Loin de moi cet acte de désespoir. Je suis aussi indépendante de la théologie que je le suis de la physique, également éloignée du ciel et delà terre.

Mais alors , pourrait-on lui dire , si vous quittez la terre et si vous n'allez pas au ciel , quel sera donc votre séjour?

.le suis moi-même mon domaine, dit la philosophie, j'ai mon existence propre; je suis Moi,

Mui, dis-je, et c'est assez!

C'est ainsi que s'exprime la coupable et perfide enchanteresse. Mais si la philosophie parle ainsi , il en faut appeler à Bacon. Bacon dira qu'il a connu cette philosophie orgueilleuse, suspendue entre ciel et terre , c'est-à-dire sans base expérimentale terrestre ni céleste, et tirant tout de sa propre substance. C'est elle qu'il comparait à l'araignée; à l'araignée suspendue dans le vide , au centre de sa toile, dans ce domaine inconsistant, fragile, nuisible, captieux , qu'elle a tiré de sa propre substance; insecte malfaisant, égoïste, que l'on doit écraser; odieux et impuissant rival de l'admirable et généreuse abeille , qui tire du suc des fleurs le

CAIJSFS T>E NOS ERREURS.

miel dont elle nourrit les hommes. L'abeille, image de la philosophie véritable, selon Bacon, ne tire pas de sa propre substance la matière de son œuvre, mais la recueille sur les fleurs , où la distille la sève terrestre, où la dépose la rosée du ciel : les parfums de la terre, unis à la rosée du ciel, sont la substance de son travad ; profonde et gracieuse image de ce que doit être la matière du travail humain. Les deux mondes, céleste et terrestre , le spectacle de la natin e . le goût des choses de Dieu , les données expérimentales terrestres, et les données célestes, naturelles et surnaturelles : voila la double base de rœuvre philosophique, et le vrai sang de la pensée

deFhomme. ^ .

Non, la philosophie ne peut continuer à s agiter dans Fabstraction , en dehors des immenses découvertes des sciences modernes, en dehors des divines expériences du christianisme dans Vâme de l'homme et dans la société.

Nous le croyons : la vraie philosophie, celle que saint Grégoire de Nazianze appelait « la très-noble philosophie , » cette reine de Tesprit humain dm-géra encore son lumineux regard et sur le ciel , et sur la terre , et sur l'homme tout entier. Ses mains , plus sages que celles de Minerve, traceront le plan de la science , et nous verrons une renaissance

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digne de ce nom , une ère de science plus élevée que celle qu'on vit jamais dans le passé.

Et voici pourquoi nous osons espérer que Tère à venir de la philosophie, dans le prochain grand siècle , sera , sans nulle comparaison , la plus brillante qu'ait vue le monde. C'est parce que la philosophie, hors de l'homme , a deux bases, et qu'autrefois ces deux bases de la science n'étaient point explorées, encore moins exploitées, encore moins comparées et unies. Aujourcriiui , ces deux bases sont données, et sont exploitées; il ne reste qu'à les unir.

Il est certain , d'une part, que la connaissance de la terre est toute moderne. Il y a trois siècles, la forme de ce globe n'était pas même connue ; les mouvements des astres, l'architecture céleste , n'étaient pas soupçonnés. Depuis un siècle, à peine, l'homme a sondé son propre corps. Depuis un demi-siècle , il a reconnu et classé les êtres qui vivent avec lui sur la terre. La vie physique, qui est lumière, chaleur, attraction , électricité , se découvre plus clairement à nos yeux chaque jour. Donc, pour la première fois, l'esprit humain a fait le tour du monde , et la totalité terrestre est aperçue. Il est clair qu'avant cette époque la science réelle ne pouvait exister.

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D'une autre part, il est pour l'homme un état de vie intérieure, noble et libre, saint et vrai , sans lequel Fère sacrée de la science n'est pas possible. Or, la vie intérieure véritable n'a point été sur terre avant le Christ. La vie substantielle et profonde, libre d'orgueil et d'illusion, ardente et humble en Dieu, commence à notre Maître Jésus ! Cette vie vraiment nouvelle qui, lorsqu'elle fut donnée au monde , s'élevait sur l'état ancien , plus qu'aucune création nouvelle ne dépassa jamais les précédentes; cette vie, toujours en lutte jusqu'à présent, ne frappe pas beaucoup les regards quand on contemple la face des sociétés, parce qu'elle se nomme aussi la vie cachée. Elle se remue au fond des siècles, et porte ses fruits à son heure. Cette vie profonde , âme du monde nouveau , s'est versée sur le monde ancien , comme un fleuve sur le sable, et , comme un fleuve qui cherche à se développer sur le désert , ses premières ondes ont été bues avant d'avoir coulé, et la face de la terre était à peine humide ; mais la source ne tarit pas ; de nouveaux flots ne cessent d'être donnés , et la terre

sera pénétrée.

Nous croyons que la vie supérieure , la vie du ciel, est acquise à Thumanité; nous croyons que la terre de la science lui est acquise aussi : nous ne

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pouvons douter d'une fécondation magnifique et prochaine de l'une par l'autre. Ce sera là, s'il plaît à Dieu , l'ère vraiment scientifique , où les liommes se mettront plus l\ la raison et au culte de la vérité qu'ils n'ont fait jusqu'ici. Déjà Bossuet cherchait , dans tous les sens , à entrer dans cette voie. Son histoire, sa philosophie, sa théologie, sapoHtique même, malgré de notables erreurs, ses prédications et ses méditations sur les mystères en sont des monuments ou des essais. Tout lexvn*^ siècle, au fond était imbu de ce sublime pressentiment. Et c'est pourquoi ce siècle est le plus lumineux des siècles et le créateur de nos sciences.

« 11 faut savoir, disait 31. OUier, au commence- « ment duxvn*^ siècle; il faut savoir qu'il y a trois « sortes de sciences : la première est purement hu- « maine, la seconde divine simplement, et la der- « nière, divine et humaine tout ensemble. Et cette « dernière est proprement la vraie science des chré- « tiens! »

Nous citions ce beau texte au glorieux archevêque de l^aris, mort en juin 1848. Il répondit en propres termes : « Ces paroles devraient être grâce vées en lettres d or au fronton de toutes nos « écoles, j)

LES MXTH0DE8 EXCLUSIVES

CBAPITRE VI.

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