Et d'abord, les deux espèces irréductibles de jugements
10. Puis, les deux procédés irréductibles du raisonnement, ou, si l'on veut, les deux procédés scientifiques*.
11. L'un commence, et trouve ce qu'on n'a pas; Fautre suit, et développe ce qu'on a. L'un va par transcendance, Fautre va par identité. On les nomme d'ordinaire induction, déduction,
12. Les deux ensemble construisent la science, en cherchant à tout ramener à l'unité. L'un rapproche les notions réductibles à Fideutité; Fautre compare, rapproche, par voie de transcendance, les notions non réductibles à Fidentité*.
13. D'un autre point de vue, l'un s'élève aux principes, Fautre déduit les conséquences.
14. Mais de quels principes s'agit-ii? il s'agit des principes spéciaux des sciences diverses , et non pas des
' Vuvez notre Connaissance de Came, t. I, p. 289. Lisez tout le n° IV.
' Par exemple, en géométrie, on rapproche, on compare les grandeurs incommensurables. Le rayon et la circonférence du cercle sont incommensurables, absolument irréductibles à l'identité. Pourtant on les compare, et Ton trouve que ces deux gran^ deurs sont proportionnelles.
INTRODUCTION
axiomes régulateurs du mouvement, lesquels sont donnes d'avance, et d'ailleurs ne sont pas des principes, mais des règles. Il ne s'agit pas non plus des principes premiers et nécessaires, qui sont Tidée d'être, et l'idée de cause, lesquelles sont déjà possédées, sont innées, et sont la dot de la raison.
15. Mais poui'tantces principes premiers et nécessaires eux-mêmes, comment sont-ils donnés? Les possédons-nous clairement? Sont-ils donnés sous forme de majeurta uiplicites? En aucune sorte *. Ils sont donnés implicitement, obscurément, sous forme de sentiment, de besoin intellectuel , de tendance rationnelle. Ils constituent, à cet état, non des principes de déduction, mais bien plutôt des forces. Ils sont le ressort de la raison, lorsqu'elle veut s'élancer à l'idée dont elle a le pressentiment, à la lumière qu'elle cherche et entrevoit *.
* Relire la fin des Aiialvtiqno^ *!^^t•islot€, ou, si l'on veut, raiial)sc (HIC nous m (lonu<.ii> .l,(i,> . . uc Logique, t. U, p. 20.
* Je troinr, mu- ja valeur du s. iitiiucnt dans la science, et sur d'autn> [HMiils relatifs à riiiduction, plusieurs vues excellentes et •[iii s'accordent parlaitciucut avec les nôtres, dans les Essais de logique d.' M. W addin^^lon. Etdahord, au sujet du sentiment: « tk.niiuent adoicUrr, dit Fauteur, que le cœur nous « tn.mpe toujours, et comment ne |)as voir qu'il inspire et sou- « lient l'intelligence dans la rrcherche de la vérité? Puisqu'on a « si souvent mis en lumière les mauvais efiets du sentiment dans « la science, (|uil m.- soit permis de plaider un instant sa cause «et de signaler qiKlques-uns d< s srrvinjs qu'il rend à l'esprit « (p. 230). » J'adhère pleinenimt an >ulide, aimable et inc^énieux plaidoyer que comrn. m . ..t . xordc. J'y vois avec bonheur 1 induction compare. .. .a pot^e, à l'imagination « qui résulte « aussi de l'union du sentiment de la pensée. » J'approuve la description de « ce sentiment inductif (p. 235), cet instinct propre à
INTRODUCTION
16. Mais, comme le dit Aristote, il faut à cette puissance, à ce ressort une occasion , un point d'appui pour
« la nature humaine qui nous fait aspirer au nécessairP v. m . • est le ressort de l'induction. J'adh J en Jà cet "^^^^^^^^ «Lcvulence que procure naturellement l'induction Test 'n^ « anticpation que n'explique point la pensée toute seufe mal au « contien un élément irrationnel, à savoir, le sentim/nTS « cible et triomphant de l'ordre fn 236^ il v a a « «ne sorte de d.vination ^^^J^^^H^l^^^^^
l rr.7TV"*""/ ^"\" "'^""Sue par cell même du syr.'më " (p. 237) Cependant l'induction n'est pas là tout entière si el <- emprunte au sentiment sa puissance et ce cAarme mTjll^^i " Im a fa.t donner son nom (s.a^„pi, mcium maoZlTT «consent aussi des éléments intdircîuels qu" r^poSeÎ
« |.. 238). Le procédé qui représente par-dessus tous les autres .. la puissance d'invention de l'esprit humain et quia fa t dire à
telle qu. fa t des découvertes, est un procédé qui affirme ail' « ue chose de nouveau, qui ne va pas du même au même mat « «lu „,oms au plus (p. 2o7). „ L'auteur rejette .- ce prtaSe'inaT « m,ss,hlc que le raisonnement déductif est le seu .nt" umem dt « la science, et qu'en dehors du syllo-isme il n'v =, n .r,
« vérité, ni affirmation lé.'ilimcTl 23^^,' •! V f "*"'''' "' n.. 1 •' i^ouiint (p. zoxi). » L auteur admet pf m^f
en lumière ce que nous avons longuement développé dansnoTre CoHnai,saHce de Dieu cl dans notre Looioue n\lT moyen de l'induction, c'est l>/m,-„.,/o„7qrreje«e ce ouiT: « qu'accessoi.. pour retenir ce qui est ICtÏ ^^ né
quelques laits d un certain genre, comment trouver la loi de p.,
tts'maif h",' " '""l "'''' " "« ^'"«"^ P- d-ac ni L « aits, mais d élaguer, de retrancher, de rejeter les circonT
: S' 2Îr""r "" '•*"' '^'^^-^'^ ' ""•= .-inéralion s: « time (p. 275). » Ce point est traité par M. Waddin.^ton d'uni
manière remarquable (p. m et suivantes). Tout ind vidu a , vi
demment tous les caractères du genre auquel il appartient V"
.enre aussi a sa co,npréAension, c'est-à-dir 1 enselle î
^ INTRODUCTION
arriver à Facte. Pour rârae, d'abord enveloppée , le sens intime est plus clair que le sens divin, la sensation est
caractères qui h^- e«.nstituent. Cette compréhension est beaucoup moindre assuréiiiciit que celle de l'individu, lequel surajoute à Ucompréhemion du frenre une toute de qualités individuelles et accidentelles. Donc, si l'on sait bien faire VéliminaHon. <m peut, â partir d'un seul iudividu, trouver le f/enre. L'induction n a donc pas iH^.un d'un urand n. .nd»re d*; faits m d'individus, encore moins <le Imis ].•> faits on individus, mais d'un petit noml)re de faits ou d'individus bien traib s. « Le genre est dans les indi- « vidus. Il y est tout entiiT pai- sa compré/œiision, seulement il « y est avec d auitis <M.nients qui, en au-mentant celte compré' « /tension, dimiini.i.t soti eahtiskm. Il résulte de là qu'un genre « peut tomber sous rol.>rrv;,tioii, et (jue la difticulté n'est pas de
« ravoir tout entier, nuu> i^^ir seul et pur de tout mélange.
« C'est là le vrai problème de la nielbode inductive (p. '2711). « Ces page- llentes;i!i.'M(iti— ntmliii rêlernelle (.bjecti.*!! fait-' à la méthode inductive par k> U^^u ieii> abstraits qui. drpuls Annote, et maigre lui, lu nt .l(- rr[»eter que lindu^lion, uu bien a \u
tous les individus et tous les laits, et qu'alors sa conclusion n est qu'iim: tautologie, une addition puérile; ou bien «luelle n'a pas vu tous les individus cl tou- !•- lait^, 1 1 (lu'alorssa conclusion n'est que conjecturale et vrai- niblalde, et peut être renversée par un seul fait nouveau. « On vuii clairement, dit l'auteur, (pi'il « est plus facile d'observer tous les caractères d'un genre dans un « fait donné que de les observer seuls. On voit aussi qu'il n'est « pas nécessaire, [»our obtenir un jugement général, d'énumérer « des laits, d'accumuler des observations et den dresser un inter- « minable catalogue ; il s'agit plutôt d'éliminer du premier fait « qu'on a étudié toutes les qualités et toutes les circonstances «étraii nre qu'il représente: il s'agit, en observant
« ceHains individus, pris dans un genre, de n'y considérer ((ue ce « genre lui-même pur de bmt mélange, c'est-à-dire les eaiact» les « qui le constituent, et qui sont communs à tous les individus o[i li « se réalise. L'induction n'a pas besoin, pour se légitimer, de s'ap- «puyer sur un grand nombre d'observations; il lui suflit de « quelques individus, mais bien choisis, bien dégagés de tout ce
INTRODUCTION
plus claire que le sens intime. C'est par la sensation que commence le mouvement. Une sensation unique suffit pour réveiller l'universel reposant dans l'âme, pour déployer les idées implicites d'être et de cause ; pour faire agir ce sentiment, ce besoin, cette tendance, ce ressort, qui cherche l'idée claire de l'être et de la cause.
17. Cet élan de la raison humaine, qui, à partir d'un être quelconque ou d'une cause quelconque , s'élève à l'idée nécessaire, absolue, de l'être même, de l'être infini, de Dieu et de ses attributs ; puis, à l'idée de cause première et de cause finale — cause de l'être fini, fin vers laquelle il tend*, — c'est là ce que j'appelle l'acte et le procédé fondamental de la vie raisonnable. C'est le type du principal des deux mouvements de la raison, du procédé de transcendance.
18. Il était juste que l'induction, celui des deux procédés qui commence , s'appuyât sur le sens ou senti-
« qui est accessoire, mais observés avec cette abstraction soute- « nue qui fait la force des démonstrations géométriques. On rai- « s»mne, en apparence, sur un exemple particulier; en réalité, on « contemple le genre tout entier représenté par cet échantillon. tt L'observation porte sur quelque chose de concret, mais la « i)ensée en dégage l'abstrait, et, ne considérant que lui, s'élève « au-dessus des sens et de l'apparence grossière, jusqu'à l'idée et « à la vérité universelles. Voilà pourquoi l'induction, méthodi- <' quement employée, procède, non par addition, mais par rc- " tranchement ; non par énumération des faits, mais par élimi- « nation de tout ce qui CvSt particulier dans les faits qu'on ob- « serve. De là, la nécessité de varier les expériences, un petit « nombre d'expériences bien faites pouvant nous conduire à la con- « naissance du genre dans sa pureté, et, par suite, dans toute son «' extension. De cette manière seulement on rendra l'induction " aussi rigoureuse que possible. »
^ INTRODUCTION
ment, première puissance de l'âme , afin de déployer la seconde puissance, rintelligencc. Son rôle est d'aller du sens à la raison, ou du fait à l'idée*.
i9. On dit parfois : La déduction s'appuie sur les principes que lui donne l'induction. Mais sur quoi s'appuie l'induction? L'induction, ce mouvement premier de la raison, s'appuie toujours sur le sens divin, impliquant les deux principes nécessaires et fondamentaux, plutôt sentis que vus. Puis, en particulier, elle s'appuie, en physique sur les faits sensibles, et en psychologie sur le sens intime. Voilà pourquoi l'on confond souvent l'induction, en psychologie ou théologie naturelle, avec le sentiment, en physique avec Texpérience. Ce qui est vrai , c'est que l'expérience est le point d'appui, le sentiment est le ressort du mouvement.
20. Le sentiment joue dans le procédé inductif, aussi bien que dans, la poésie, un rWe parfaitement légitime. Le sentiment n'est pas ténèbres pures , simple passion. Le sentiment est lumière impHcite en môme temps qu'émotion. La lumière implicite, étant donné le point d'appui ou roccasion, s'élance pour s'expliquer et pour se déployer. Évidemment, elle a ce droit. Et dans l'exercice de ce droit, elle mène au vrai, tout autant que la lumière
* Ici est toute ridée du lieau livre .h- M. Whewel sur riiiduo lion. i;inductioii, dit-il, est le passage entre les deu\ termes de raiitithi'sr [►hilosophique fondamentale : choses ( t [>ensées, ventés eipérimentalcs et vérit» s iiécessaires, faits et théories, seii- Bations et idées, sentiment et réflexion, objectif et subjectif, matière et forme. L'induction est le lien des deux, le passage, la transcendance de l'un à l'autre.
INTRODUCTION
claire formulée en majeures ou principes de déduction. 21. Mais quel est le chemin , le procédé que suit la lumière implicite pour s'expliquer? Quel est ce procédé de transcendance qui, sous l'influence du ressort , s'élance du point d'appui vers les idées, les lois, les genres, les causes?
Comment, à partir de quelques individus , le procédé de transcendance parvient-il à l'idée du genre? Comment, à partir de quelques faits, arrive-t-il à la loi des faits ou à la cause des faits? Comment, à partir du particulier, du variable et du fini, s'élève-t-il aux idées générales, nécessaires, marquées du caractère de l'infini?
Je dis d'abord que, sans le ressort du sentiment , qui est la lumière implicite que Dieu donne parce qu'il se fait sentir, et comme être absolu , et comme cause première et finale , sans ce ressort du sens divin , cet élan ou procédé de transcendance ne serait pas possible. L'âme ne va point à Dieu sans Dieu. Mais, étant donné ce ressort, voici comment le point d'appui ou l'occasion des faits, des individus contingents , finis et variables , peut mener aux idées, aux lois, aux causes, au nécessaire, à Tuniversel, à l'immuable, à l'infini.
C'est que tout fait est soumis à sa loi et marche dans la voie qu'elle lui trace ; chaque individu porte tous les caractères de son genre ; il les porte nécessairement tous, sans exception ; chaque efi"et dépend de sa cause et en manifeste l'action : chaque existence vivante développe, en vivant, sa forme, son idée, et tend à exprimer cet idéal qui la produit, la porte , la pousse comitie cause pre^
jO(, INTRODUCTION.
mière, 1 1 qui l'attire et la déploie comme cause finale. Donc,' à partir du fait, de l'effet, de l'individu et de toute exisluoce, on peut trouver la loi, la cause, le genre,
l'idée.
22. L'induction ne manque donc pas de données, comme on le dit ordinairement. Loin d'en manquer, elle en a trop. Les faits sont régis par beaucoup de lois qui se croisent; l'individu ajoute aux caractères essentiels du genre ses propres caractères individuels , accidentels et variables dans le genre ; les effets sont des effets mixtes ; chaque être est enveloppé de milliers de limites et de bornes particulières qui réduisent Vextensmi * de l'idée, qui cachent et particularisent le général , l'universel. C'est donc évidemment un procédé d'élimination qu'il faut ici. Effacez f accident, retranchez la limite et les bornes, tel t <t le procédé que nous avons très-amplement expliqué dans cette Logique et dans la Connaissance de Dieu»
23. Mais comment effacer l'accidentel, comment effacer ces limites individuelles? Par la variation des expériences, qui mettent eu saillie l'essentiel et qui effacent Faccidentel. Comment encore? Parle tact, par le génie, par la divination, par la tendance du sentiment et du ressort, qui pousse à travers l'accident et le particulier, à travers le variable et le multiple, à Fessentiel, au simple, au nécessaire, au perniaucul et à l'universel. N'oublions donc jamais que nous sommes poussés par la vérité, par
* Voyez, sur ce sujet, les excellentes pages de M. Waddiiigton, Euais de logique, i*. 275 et suivantes. Nous en avons cité cidessus une partie.
INTRODUCTION
loi
Dieu, par la nature et par notre âme. Comment encore? Par la raison claire, qui, si elle est développée, porte en elle des idées, des formes abstraites, des lois géométriques , formes et lois auxquelles elle cherche à ramener les phénomènes, qui , de fait, s'y ramènent.
24. Résumons les principaux exemples d'induction que nous donne l'histoire de la science. Le type classique de l'induction savante, la première grande application historique et féconde, est celle qui a créé l'astronomie. Kepler procède ainsi qu'il suit : d'abord il possédait la géométrie, ce code, cet arsenal des lois du monde physique; puis, il avait rassemblé des faits : double préparation à l'induction. Il fallait élaguer de ces faits, d'abord la confusion et l'illusion des apparences; puis, dans ces faits bien précisés, éliminer les rapports accidentels et variables de point à point, pour saisir le rapport constant et simple de tous les points. Ce rapport simple, ce rapport constant, c'était la loi, c'était l'ellipse.
25. Je veux citer à ce sujet une page où M. Poinsot, à propos de Kepler, en parlant de la loi de l'égalité des aires décrites en temps égaux, expose la méthode générale par laquelle l'esprit humain cherche la science. « L'origine de ces idées, dit M. Poinsot, remonte à Ke- « pler, qui le premier imagina de considérer l'aire du « rayon vecteur d'une planète dans son mouvement au- « tour du soleil. Et si l'on cherche ce qui a pu lui donner « cette idée, on trouvera, ce me semble, qu'il y parvint, t( non point par hasard, comme on pourrait le croire d'a- « bord, mais par une certaine marche naturelle que je « veux indiquer, parce quelle se retrouve dans toutes nos
j^j2 INTRODUCTION.
^recherches, et quelle résulte, pour ainsi dire, de la a nature même de tesprit humain.
K Et, en effet, nous ne connaissons en toute lumière t( qu'une seule loi ; c'est celle de la constance et de Vunia fmmité. C'est à cette idée simple que nous cherchons à « réduire toutes les autres, et c'est uniquement dans cette « réduction que consiste pour nous la science. Ainsi, c( quand nous étudions les choses qui changent, pour dé- Il couvrir ce qu'on appelle la loi de leurs variations, « notre unique objet est de trouver ce qu'il peut y avoir € d'uniforme et de constant au milieu des choses qui va--
^ fient Tel est, je crois, le mouvement qu on pour-
tf rait même remarquer dans la géométrie et dans l'a- If WALYSE, mais dont Vastronomie nous offre ici l'image nia plus sensible \ y»
26. Le second grand exemple d'induction scientifique est celui qui créa le calcul infinitésimal. Je veux encore résumer avec soin cet exemple sous un point de vue tout
nouveau.
Le problème général que pose le calcul différentiel est celui-ci : Étant donnée une différence, une variation entre deux faits, deux grandeurs , deux vitesses, deux positions , deux forces dépendant d'une môme loi , trouver sous cette différence et cette variation, et cette pluralité, l'unité de la loi, l'élément immuable qui est l'expression
delà loi.
Étant donnés, par exemple, des points d'une courbe, trouver dans leurs positions différentes, dans les rapports
Statique, p. 382, 9« édition.
introduction.
particuliers dépendant de ces positions, le rapport essentiel qui les lie tous comme point d'une courbe unique et définie. Pour cela, l'analyse étudie ces rapports, et y découvre deux parties, l'une qui dépend de la position relative des différents points sur la courbe, l'autre qui dépend de ce qu'ils appartiennent tous à la même courbe. La position relative des deux points peut varier indéfiniment, mais leur rapport, en tant que points de la même courbe, est manifestement invariable. L'analyse décompose en ses deux éléments la donnée complexe du rapport des différents points. Dans tous les cas elle trouve que le rapport renferme deux éléments, Tun indéfiniment variable et l'autre parfaitement fixe. Il y a une multitude de relations possibles des points divers selon leur éparpillement; il n'y a qu'une relation possible entre eux, en tant que points de la même courbe. Dans tous les cas, sans exception, l'analyse infinitésimale trouve une formule générale où les deux éléments sont mis à part , en évidence. Cette formule est celle-ci : f x + X^x^. Dans ce binôme, le premier terme est invariable tant qu'il s'agit de la même courbe, et le second est variable dès que les points comparés se déplacent. De sorte que les deux éléments , l'élément variable et l'élément invariable , étant bien mis à part , il suffit d'effacer le premier pour garder le second. C'est le type de cette élimination que la science naturelle demande à l'induction pour s'élever de l'individu au genre, en effaçant les caractères individuels, ac-
* X est une fonction de x, qui, en général, ne devient point infinie lorsque Ix s'annule. Aa? est la différence finie.
jO^ INTRODUCTION.
cidentels, pour ne garder que les caractères génériques.
Ainsi l'analyse opère en géométrie pure , en algèbre pure, ce que Bacon demande de Finduction lorsqu'il dit : n L'induction est l'art d'interroger la nature. Par elle on ti trouve, sous le variable, les traces du permanent, du « stable, de l'essentiel. » L'analyse trouve, sous les positions indéfiniment variables des points éparpillés, le rapport essentiel, et permanent, et stable, qui les lie tous. Et, en général, sous les variations indéfinies de grandeurs quelconques, variant sous une loi, elle trouve cette loi qui gouverne ces variations. Elle dégage ce qui est commun dans ces diversités; dans ces données multiples elle trouve cette unité. Dans les états particuliers des grandeurs variables, elle découvre la loi générale qui lie tous ces états particuliers. L'analyse infinitésimale, dans sa première partie, est donc essentiellement un procédé qui passe du variable au permanent, de la multiplicité à l'unité, des cas particuliers à la loi.
27. Répétons tout ceci sous une forme un peu différente pour être mieux compris.
Étant donnés des points éparpillés situés sur une courbe, ranalyse en prend un quelconque pour terme de comparaison, et lui rapporte les autres qui s'en écartent chacun selon sa position particulière. Le rapport variable et total de chaque point, au point de comparaison, s'appelle la différence; et la partie essentielle de ce rapport, qui vient de ce que tous ces points sont des points d'une même courbe, se nomme différentielle. Or, l'admirable secret de l'analyse consiste à trouver toujours, par une opération très-simple, la différentielle dans la différence.
INTRODUCTION
Et cette opération consiste précisément à effacer les différences des positions individuelles , pour obtenir ainsi l'unité de la loi commune. Mais comment l'analyse effacet-elle ces différences, variables pour chaque point , afin de n'avoir plus que le rapport constant et permanent qui lie tous les points de la courbé ? C'est en sortant de la quantité finie, en s'élevant au-dessus de la quantité, jusqu'à cette limite de la quantité que Leibniz dit extérieure à la quantité, afin d analyser, dit-il, Vindivisible et V infini. Et comment sortir de la quantité, quand il s'agit de points dispersés dans l'espace? C'est précisément en supposant et en posant que ces points cessent d'être dispersés, et se recueillent en un. Alors les différences sont effacées, et il n'y a plus que la différentielle. Alors on étudie la courbe, en dehors de l'espace, de l'éparpillement et de la quantité, dans cette simplicité idéale où, selon le mot d'un grand géomètre, toute la courbe,, à l'œil de l'esprit, est comme rassemblée en un point. On voit toutes les ajfections de la courbe en ce point \ Et en effet, la simple différentielle implique et donne toutes les propriétés de la courbe. Là est vraiment le type de tout le procédé inductif .
28. Voici un rapprochement très-frappant. Il semble que Geoffroy Saint-Hilaire a en vue l'analyse infinitésimale , à laquelle certes il ne pensait pas , lorsqu'il décrit sa méthode d'anatomie philosophique.
Rappelons que l'analyse géométrique cherche l'élément fixe et permanent, c'est-à-dire la partie fixe, inva-
• M. Caiichy.
j0g INTRODUCTION.
riable et permaneûte du rapport qui lie tous les points éparpillés à\im même courbe; ou, plus généralement, la partie fixe qui subsiste sous les différences des gran- . deurs variables, quand les grandeurs varient sous une
même loi.
Or, voici que Geoffroy Saint-IIilaire nous dit : « Liante cienne méthode » (l'empirisme qui observe et décrit, mais n'induit pas, ne raisonne pas, qui ne va pas aux lois et ne cherche pas l'unité), « Fancienne méthode, dit-ir, c< se propose de connaître ies différences; elle n'a pas (( d'autre soin..... ce ne sont pas les rapports qui préoc- (( cupent..... On ne cherche que des faits différents \ La tf description ^^t la seule chose qu'on en veuille donner. « On abandonne l'idée des différences relatives, quand
(( ies rapports sont masqucà On se contente des dif-
« férences observées
<i Opposons à ces procédés ce que prescrit la théorie f( des analogues pour arriver à une détermination sévère (f et philosophique des organes.
« Pour échapper à Finfluence solliciteuse des foret mes..... on commence par chercher le sujet qui donne « la condition {la loi) indépetuiamment de toutes les disa positions accessoires.,, et qui retienne invariablement, tt nonobstant toutes ses modifications possibles , le fait « dans sa primitive essmice , son caractère philosophique c( iunité\ Sans m'arrêter aux considérations de formes w et de fonctions, qui sont des conditions tout à fait se-
* Principes de philosophie zoologique, 1830, p. 4.
' Ibid., p. 7. — * Ibid., p. 8.
k Principes de philosophie géologique, 1830, \). 95.
INTRODUCTION
c< condaires je vois ce sujet fixe : c'est lui qu'abstraite-
« ment et tout seul je considère d'abord. Avec cet élé- « ment anatomique ainsi isolé, ainsi dégagé des consit( dérations de formes et d'usage,,, avec cet élément tout « seul, je compare un môme fait dans toute la série ani-
« maie et je parcours sans m'étonner toutes les méta-
« morphoses de l'organe que je considère* de cet
« organe qui possède son caractère d'essence à part, qui « est toujours lui-même, un être identique, inaltérable « en ce point, et cela indépendamment de toutes consi- « dérations ultérieures ^ Cette nouvelle méthode, je la
« (lonne comme un instrument de recherches et elle
« est effectivement un véritable instrument de découc( vertes, si elle procède avec discernement et conformé-
« ment à ses lois Avant elle toutes les analogies ca-
ii chées sous le voile des grandes métamorphoses n étaient « pas même soupçonnées.,, par elle seule on peut résou- « dre les problèmes les plus difficiles, ramener les plus a singulières métamorphoses^ comprendre tant de variait lions si extraordinaires, qu'elles ont fait soupçonner (( plusieurs plans de composition animale. S'en tenir aux «seuls faits observables... c'est renoncer à de hautes « révélations qu'une étude plus générale et plus philo- « sophique de la constitution des organes peut amener. « Car... s'il est tenu compte de tous les développements « possibles de l'animalité, tant de ceux d'une même es- « pèce traversant les âges de la vie, que de ceux de toute « la série zoologique, s'élevant par degrés à la plus grande
' Ibid., p. 12, — « Ibid,, p. 13.
,,jg INTRODUCTION.
(( complication organique, on arrive à un fait simple qui
^ est la condition la plus générale de Forganisation
<x alors, c'est comme un seul être qui apparaît. Il est, il « réside dans Fanimalité, être abstrait, qui est tangible
« par nos sens sous des figures diverses Telle est,
« ajoute enfin l'illustre auteur, telle est notre manière « de comprendre la nature , de la considérer comme la « manifestation glorieuse de la puissance créatrice, et de (c trouver dans cet immense spectacle des choses créées, tcdes motifs d'admiration, de gratitude et d'amour. »
Voilà bien la recherche du permanent, de l'invariable, de l'essentiel, sous la variété des métamorphoses et la multiplicité des apparences. Voilà bien la recherche de l'unité dans la diversité la plus immense. On ne veut ni s'arrêter à la description des faits, ni même à la comparaison par description des différences, mais on veut, sous les différences, sous le masque des métamorphoses, découvrir l'élément fixe, essentiel, permanent, qui constitue dans toute la série animale tel organe, et dans toute la série encore, Fidée même de l'animalité. Telle est, comme on le dit, la vraie méthode, celle qui cherche et celle qui découvre, celle qui monte aux principes, et qui peut s'élever jusqu'à glorifier Dieu dans la nature.
29. En joignant à ces trois exemples la découverte de la gravitation mn\Lraeile, nous avons les plus grands résultats de l'induction appliquée à la science du monde des corps et du grand monde de la géométrie.
30. Or, la méthode est la même, soit pour la connaissance de l'âme, soit pour la connaissance de Dieu. Nous l'avons amplement et souvent montré.
INTRODUCTION
31. Pour mieux comprendre l'unité, l'universalité du procédé, il faut remonter aux définitions d'Aristote et de Platon. Aristote le caractérise par l'absence de moyen terme entre le point de départ et la conclusion, c'est-àdire par la transcendance. Platon , ce qui revient au même, le caractérise en disant qu'il s'élève plus haut que le point de départ. C'est bien encore la transcendance. Aristote le définit le passage régulier du particulier' à f universel. Et Platon le définit Vélan dialectique qui va des phénomènes aux idées. Je m'arrête à cette dernière définition qui implique tout.
Mais j'entends ici avec Platon, saint Augustin et la théologie, que ces idées sont en Dieu et sont Dieu. Les idées immuables, les vrais genres, les vraies formes, sont les idées de Dieu, les idées créatrices et vivificatrices, modèles et causes, et fin des créatures \
' M. Waddington n'est pas assez nettement affirmatif sur ce point ; cependant il s'exprime fort à propos ainsi qu'il suit : « So- « ciate disait qu'il n'y a de science que de l'universel ; Platon « réalisait les genres; Aristote leur accordait l'éternité; les stoï- «cieusy voyaient les raisons essentielles de toutes choses; les « scolastiques en faisaient dé[>cn(lrc la uiétaphysique, aussi bien « que la logique. Bacon, à son tour, se préoccupe uniquement «des genres; Descartes et ses successeurs expliquent tout par « les idées ; Malebranche nous les fait voir en Dieu, et les philo- « soidies du xvin« siècle les mettent dans la nature, sous le nom « de lois générales; les plus spiritualistes d'entre eux en font les « pensées mêmes de Dieu ou les objets de la pensée divine : exa- « gération manifeste, qui fait descendre la science suprême au « niveau de la science humaine; mais ii'est-on pas allé encore « [)lus loin de nos jours en divinisant l'un de ces genres, l'hut! manité?
« Sous toutes ces formes diverses, il y a un consentement uni-
ito
INTRODUCTION
32. Il est bien remarquable que, sur ce point, Bacon donne raison à Platon. « Il est manifeste, dit Bacon, que If Platon, ce sublime génie , qui voyait tout, a vu dans ce sa doctrine des idées que les formes sont le véritable et objet de la science'. » Ailleurs : U induction, celle qui « sera utile pour inventer et démontrer, doit séparer, « eiclure, éliminer... ce qui n'a pas encore été tenté, si « ce n'est par Platon qui , pour discuter les idées , s^est « certainement servi de cette forme de Tinduction \ » Ailleurs encore : « Platon, ce grand génie, qui osa préa tendre à la connaissance des formes^ et se servit en « tout de llnduction \ »
33. Mais de quelque manière que Bacon l'entendît, nous Fentendous, quant à nous, précisément comme Pla-
(. fcrscl en faveur de cette vérité qu'aux yeux de l'homme, les
« flioses contingentes ne >* Mittix ut pas, et qu'il lui faut abso- « limient concevoir et connaUre quehjue chose d'universel, de « fixe et de durable. C'^t ' ' n yiulitinn di- tout savoir humain , (I d'attribuer aux genres <. .^ iuiacl€ii;> : il nous faut, ou renoncer M à toute science, ou croire à la perpétuité des genres. » {Essais, p. 285.) Si c'est là la condilioii de tout savoir humain, il faut en effet se décidcM- ^w faveur dr < •ttr condition, mai? sans craindre lepanthéism*. d it. s, la notion des genres n'est pas dans noire esprit ce (|u'elle est dans l'esprit de Dieu ; mais nous avons cependant de ces genres ou idées éternelles, qui sont en Dieu et qui sont Dieu, cerlaiiio n<.tinii^ abstraites, mais exactes, utiles, fécondes; de même que nous avons de Dieu une notion abstraite, mais vraie, n !ir- , mdisjiensabK et souverainement féconde. De ce point de vue, la Maie recherche des genres, à [)artir des indiviflus, est, au fond, une recherche de Dieu à partir du créé, mie transcendance du fini à l'infini, du contingi:ut au nécessaire.
■ Œuvres phil. de Bacon, par Douillet, t. 1, p. 188.
« md., t. Il, p. 62. - Hbid., i. U, p. 3fi7.
INTRODUCTION
ton et comme siiint Augustin. Les idées, pour nous, sont les idées de Dieu, qui sont en Dieu, et qui sont Dieu. Ces idées- là sont la vérité même. Nous, nous en prenons une connaissance telle quelle. Et pour le mieux comprendre, je suppose qu'il s'agit de l'homme, ou, mieux encore, qu'il s'agit d'un seul homme, et que cet homme est moi.
Il y a l'idée que Dieu a de moi de toute éternité. Cette idée, qui est Dieu, me crée, me porte, me pousse, me vivifie, m'attire vers l'idéal, mon idéal qu'elle est. Toute la science que l'on pourrait avoir de cet homme que je suis, est dans cet idéal infiniment, et toute la vie que cet homme, et que l'homme peut développer, est infinie et actuelle dans cet idéal. Dans l'homme, en moi, cette science et cette vie sont finies. Mais cette science et cette vie, si elles cherchent et marchent, et suivent leur loi et leur inspiration, cette science, cette vie, tendent et convergent vers cette science et cette vie infinies , comme une série géométrique converge vers sa limite. Elles vont vers ce terme suprême dont elles s'approchent toujours sans l'atteindre jamais.
34. Mais voici deux merveilles. La première, c'est que la raison a le pouvoir d'atteindre , d'une certaine manière, ce dernier terme. Elle a cette faculté de transcendance qui va du fini à l'infini. En éliminant la notion du fini, en tant que fini, en effaçant les bornes qui le resserrent, elle obtient de son infini correspondant des notions abstraites, mais exactes. Elle possède des notions vraies, profondes, créatrices de la science , sur le genre, la loi, la cause et la fin de l'être fini, variable, individuel.
INTRODUCTION
C'est une certaine vue indirecte de l'idéal, qui est Dieu. 35. Voici rautre merveille \ beaucoup plus grande encore, c\'st que Dieu, lui aussi, par une sorte de divine Uan.cimdance, l>ieu veut unir l'être lini et contingent à sa loi, à sa cause, a >.i tm, à son idéal intini. En sorte que par une bienheureuse et surnaturelle hypoUiese, que iosela loute-puissante bonté de Dieu ^ et qu'imite le géomètre quand il suppose une série inlinie, - l'être borné, mortel, contingent que je suis, et d'autre part, mon idéal éternel, iniini, qui est Dieu, ces deux natures, que séparait l'abîme, sont en tm, et deviennent une mvmc Vie. Mou être contingent , mon développement toujours nécessairement lini, est complété par l'actuelle inliuité de l'ide i'atrice et vivilicatrice vers laquelle je tendiiis. Ceci est la donnée surnaturelle qu'introduit dans le monde l'incarnation de Dieu.
36. Mais par quel procédé moral Thomme s'unit-il à cette donnée, à cette force de transcendance qui l'attire jusqu'à Dieu régénérateur? Précisément parle retranchement et le renoncement, par la suppression des obstacles, des accidents de l'erreur et du mal, par la subordination de rindividuel, par cette mort philosophique déjà entrevue par Platon, fat là mortification chrétienne, par le saeritice, par la croix , qui, loin d'être Y anéantissèment pervers des faux mystiques, renouvelle, transfigure, glorifie rindividu en l'unissant à sa source inlinie.
' Voyez la Connaissance de l'âme, livre m, ch. v, n« iv.
CONCLUSIONS
Nous croyons avoir établi que la raison humaine a deux mouvements essentiels, nécessaires, suffisants, savoir un mouvement de déduction qui va par voie d'identité, et un mouvement d'induction qui va par transcendance.
Ces deux mouvements, également nécessaires , légitimes , scientifiques , sont la vie même de la raison dans toutes les sciences et dans toutes les directions de l'esprit.
La déduction règne partout pour tout développer, tout expliquer ou démontrer, et l'induction , procédé de transcendance et d^'invention, commence tout, soit qu'il faille, en physique, s'élever des effets aux causes ou des phénomènes contingents aux lois géométriques; soit qu'il faille, en géométrie, conclure ou du fini à l'infini, ou d'une série à la limite que la série n'atteint jamais ; soit enfin que la philosophie, à partir du spectacle de la nature, s'élève jusqu'à la cause première, jusqu'à l'idée précise et scientifique de l'existence nécessaire de Dieu et de ses attributs*.
* Est-il nécessaire de répondre, ici encore, à un critique, qui nous accusait, à propos du livre de la Connaissance de Dieu, d'avoir prétendu découvrir une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, la preuve par le calcul infinitésimal ? Dans cette Logique, dès la première édition, nous répondions ceci : « Pour nous, nous
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IHTRODUCTION.
Ceci étant compris, le lecteur est prié de vouloir bien lire, de ce point de vue, la Préface de notre première
édition.
L'importance de ce point de logique est à nos yeux fort grande. Les embarras de la philosophie depuis plusieurs siècles, dans l'Europe entière, viennent de l'oubli de la logique. Ils viennent surtout de l'oubli complet du principal des procédés de la raison , de celui qui commence.
Et c'est justement pour cela que la philosophie — je parie de la philosophie séparée — ne cesse depuis trois siècles de chercher son commencement. En attendant, elle ne commence point.
Et non-seulement les philosophes abstraits ne commencent point, mais qu'ont-ils fait en cherchant ainsi ce commencement qui est déjà donné , qui est décrit par
« n'avons jamais eu cette ridicule pensée. » Au fond, il n'y a qu'une preuve de l'existence de Dieu, et presque toutes les formes en sont bonnes : les plus anciennes, surtout les plus vulgaires, sont les meilleures. Mais quelle est la nature logique de celte preuve, qui est unique au fond? ï.e scepticisme n'a-t-il pas le droit d'affirmer que la preuve iVest pas rigoureuse, parce qu'elle n'est pas purement syllogistique et déductive? Nous répondons que le scepticisme n'a pas ce droit : nous disons que cette preuve, donnée par la raison, qui y emploie les deux mouvements nécesaaires, les deux procédés essentiels par transcendance et par identité, cette preuv* , ilis-je, est aussi rigoureuse que les démonstrations géométriques, qui procèdent elles-mêmes soit par transcendance, soit par identité. Tout notre usage de la géométrie en ceci est de démontrer (jui le> deux procédés logiques de la raison sont légitimes, puisqu'ils sont employés l'un et Tautre en géométrie.
INTRODUCTION
Platon et par Aristote, qui est connu et pratiqué par tous les grands esprits, continuellement mis en œuvre par la raison vulgaire, glorifié par la poésie, manifesté dans la géométrie, organisé par les modernes dans Talgèbre et dans le calcul, et qui, d'ailleurs, est toujours à 1 usage de tous les hommes qui suivent la raison telle qu'elle est, au lieu de vouloir la créer? Qu'ont-ils fait , dis-je , en cherchant à refaire le commencement de la raison? Ils ont aboli la logique ; ils ont abouti tout naturellement à Hegel qui supprime la logique entière, en niant à la fois les deux principes à' identité et de transcendance, sur lesquels reposent non-seulement les deux procédés du raisonnement, mais encore les deux formes nécessaires et irréductibles du jugement \
Et ces théoriciens ont en effet tellement aboli la logique, je dis même la raison , dans la classe moyenne des penseurs, que, depuis plus de cinquante ans, nous avons en Europe de nombreuses écoles scientifiques qui posent comme méthode ^expérience sans raisoiinement. Ces écoles soutiennent « que c'est à l'expérimentation seule (( qu'il faut s'en tenir, sans mélange de raisonnement ^ » Ils ont tellement aboli la logique que les hommes intelligents en sont réduits à protester, assez timidement encore, et à demander, pour la raison et le raisonnement, quelque droit sur la science. Cela peut paraître incroya-
* Voyez la Connaissance de l^âme, liv. m, chap. m, n» iv.
* Voyez \ Éloge académique de Magendie, prononcé par M. Dubois d'Amiens. Il est inutile d'ajouter que le savant et spirituel secrétaire de l'Académie de médecine juge cette doctrine comme elle mérite de rêtre*
1 lli
INTRODUCTION
INTRODUCTION
ble; mais voici rune de ces protestations : « L'expéri- « mentatioû, dont on abuse tant de nos jours, pas plus « que l'observation la plus laborieuse et la plus intelli- « gente, ne peuvent suflire, à moins qu'elles ne soient « Fuiie t't l^lutre dirigées et vivifiées par la raison. Ceux tf qui sembhd peu liisposés à accorder à cette noble fa- « culte (la raison ! ) tempire des sciences, oublient (lue a les plus belles découvertes, les plus grandes conquêtes «X scientifiques sont dues à des hommes qui savaient unir « à l'observation un esprit fortifié par la réflexion et tt exercé k comprendre les idées abstraites*. » Ainsi l'on en est réduit de nos jours , à réclamer pour la raison fempire des sciences. On avait donc vraiment aboli la
logique.
Qu'il nous soit permis de citer, comme un exemple remarquable de cette abolition de la logique, la manière môme dont notre Lof7i<?Me a été attaquée. Un écrivain, qui n'est point de cette école matérialiste , dédaigneuse de la raison et du raisonnement ; un professeur qui, par sa charge, ne s'occupe que de philosophie; qui est l'un des représentants de la philosophie séparée la plus sage, cet écrivain croit nous renverser en essayant de démontrer que la raison n'a pas les mêmes lois et les mêmes procédés logiques partout où elle raisonne. Il attribue à la métaphysique une logique spéciale, une autre à la physique, et une troisième à la géométrie. Cela posé , il déclare fausse, nouvelle, absurde, une logique qui fait voir, ce qui d'avance est évident et n'avait pas encore été
* Ed. Monneret, Traité de pathologie médicate.
nié, que la raison a les mêmes lois logiques et les mêmes procédés fondamentaux partout où elle s'exerce *.
• Voyez notre réponse à cette singulière attaque à la fin du tome II. Voici d'ailleurs le résume de cette critique.
On essaye de montrer que le procédé de la raison qui va par transcendance, soit du contingent au nécessaire, soit du fini à l'infini, ne peut être applicable en physique ni en géométrie.
Pour la physique, voici la raison. C'est que : « la physique et « l'induction ne sortent pas du domaine de la contingence « (p. 92G). » Notre critique n'oublie qu'un point, c'est que toute la physique moderne consiste précisément, comme s'exprime Newton au début môme du livre des Principes, à ramener les faits aux lois mathématiques. (Cum recentiores... phîcnomena naturœ ad leges mathematicas revocare aggressi sint.) Or, si je ne me trompe, les lois mathématiques sortent du domaine de la contingence. Certes, les lois de la nature ne sont pas nécessaires en ce sens qu'elles n'eussent pu être différentes. Mais toute notion mathématique en elle-même est notion nécessaire. Donc, quand la raison passe des phénomènes aux lois mathématiques, c'est-à-dire de données contingentes à des notions nécessaires, elle va du contingent au nécessaire.
Si l'auteur de la polémique avait pris la peine, non pas d'étudier la physique, mais seulement de s'informer sommairement de ce qu'est la physique, il eût évité l'inconvénient de soutenir que cette science, qui est à peu près tout entière géométrique, ne sort pas du domaine de la contingence. Peut-être aussi se fût-il épargné le regret d'avoir émis, sous forme de profondeur scientifique, cette assertion, aussi surprenante pour la science que pour le sens commun, savoir : que la lumière, l'électricité, la chaleur, « ne sont que des hypothèses imaginées pour lier les phénomènes « (p. 926). »
Quant à la géométrie, voici pourquoi, selon notre critique, le procédé qui va du fini à l'infini .ne saurait lui être applicable. « C'est que les mathématiques ne sortent pas de la notion de « leur grandeur, pas plus que la physique de la notion de la con- « tingence (p. 933). » Donc, si elles ne sortent pas de la notion de levr grandeur (il paraît que grandeur mathématique doit si-
INTRODUCTION
Quoi qu'il en soit, je me crois en droit d\iffirmer qu'en dehors des écoles ecclésiastiques, la logique théorique est presque abolie parmi nous.
gnifier j^Tandenr finie), si, dis-jf, la géométrie ne sort pas de l'idée de la grandeur flnie, il esl i■^ i<hmt qu'il ne peut y avoir, en mathématique, aucun passage du liui a l'infini. Mais pour établir ce point, notre critique est obligé de nier le calcul infmit.'simal, c^cst-à-dire de soutenir cette grosse faute de géométrie que le calcul infinitésimal n'est qu'untî affaire d'approximation. Il est obligé d'émettre deux propositions dénuées de sens, savoir que l'infiniment petit, c'est le fini devenant petit, et que l'infiniment gr^id, c'est le fini devenu grand.
Telles sont les deux raisons par lesquelles on démontre qu'il y a, pour la métaphysique, une logique toute spéciale, qui ne descend ni en physique ni en géométrie, et que nous, qui avons cru à lunite de la logique humaine, sommes dans une grande erreur.
Tout le reste de la critique consiste en trois points que voici : on nous adresse ces trois reproches :
Premier reproche. Vouloir faire une logique nouvelle qui consiste surtout dans une nouvelle théorie de l'induction. A quoi nous répondons par ces mo' ' notre critique, parlant de nous: « L'induction qu'il propose est morte avec le moyen âge. Il ne la « RE lERA PAS (p. 319). » Donc, selon notre critique lui-même, nous ne prétendons pas créer une nouvelle induction, un novum orgamim, »<.mme Bacon, ni d»:s lors une logique nouvelle. A quoi nous ajoutons encore cr louiuc que l'on donne de notre tentative pliilosophique : h Vouloir ramener les esprits à la Somme philo- « sophique de saint Thomas d'Aquin (p. 952). » Telle est, en effet, en grande partie, notre intciiliua. Ce qui, d'ailleurs, ne nous empêche en rien de prétendre àfhonneur d'avoir contribué au développement de la théorie de Tinduction.
Second reproche. Avoir pris pour grande formule logique une certaine formule d'algèbre dénuée de sens. Réponse. D'abord cette formule d'algèbre ne se trouve pas dans nntre Logique. C'est un fait. En outre, elle n'a aucun rapport, ni direct, ni indirect, aux idées di vtloppées dans wiU Logique. Enfin, cette formule d'algèbre, qui, d'ailleurs, n'est pas dénuée de sens, se trouve citée
INTRODUCTION
De plus, en dehors des sciences physiques et mathématiques oii règne et triomphe pratiquement la logique
accidentellement dans notre Connaissance de Dieu,mai\s n'a point de rapport aux idées développées dans cet ouvrage ni dans aucun de nos ouvrages. Elle ne saurait donc être « la grande formule du « P. Gratry (p. 938). » Ce reproche, fondé sur une erreur de fait, est longuement développé, et avec une grande verve. Cette erreur donne lieu au critique de nous tourmenter vivement^ et d'affirmer qu'il se trouve, malheureusement, dans notre Ix>gique des traces à' exaltation !
Troisième reproche. JS'avoir pas su que l'infini géométrique est l'infini abstrait : avoir appelé Dieu cet infini abstrait ; fournir par là des armes aux athées hégéliens (p. 934 et 935). Ici encore notre critique n'oublie qu'un point, c'est dé lire le livre incriminé, sur le sujet qu'on incrimine. Il y eût vu ces mots avec les dévoloppements qui s'y rapportent {Logique^ {^^ édit., t. II, p. 180) : (t L'infini abstrait est-il Dieu ? Non, il n'est rien. C'est le « dieu de Hegel qui est athée. L'infini mathématique n'existe pas
« dans la nature L'infini mathématique est une abstraction. »
On nous frappe durement pour n'avoir pas dit ce que nous avons dit, dit et développé, écrit et imprimé. Et lorsque nos amis lisent cette page, ils s'étonnent que nous n'ayons pas su « que l'infini « mathématique n'est qu'une abstraction, » et, sur ce point, ils comprennent à regret qu'ils ne peuvent nous défendre, et que le critique a raison.
De tout ceci j'avais conclu que cette critique est absolument nulle, et ne repose que sur une grande légèreté, jointe à l'incompétence logique dont nous parlions.
Mais nous sommes forcé d'ajouter qu'il n'y a pas seulement incompétence, il y a encore indifférence philosophique dans la plupart de ceux que nous appelons philosophes séparés. — Il est toujours bien entendu que nous n'appelons point philosophes séparés les penseurs séparés de l'Église, mais bien les penseurs séparés de l'un des éléments fondamentaux de la philosophie, savoir celui que l'admirable Maine de Biran chercha sans relâche pendant vingt ans et « pour lequel, dit-il, tout le reste est fait ; ti et sans lequel la vie et la pensée manquent du vrai point d'ap-
,20 1WTRO0UCTION.
véritable, je dis que rabolilion de la logique spéculative exerce sur la logique pratique, sur la philosophie en-
«*pui. » Or, en toute occasion, je crois utile de montrer dans qiielétat d'esprit, vague, arbitraire, fortuit, inattentif, indiflérent, vivent ces penseurs, séparés du vrai point d'appui. J'ai dit : « indifférence philosophi(|ue. » Notre critique, M. Saisset, nous en a donné récemment un remarqualtle evemple, en louant sans restriction un livre où lathéismc est txpliintement et chaleureusement enseigné. M. Saisset <»st-il .ithéeou panthéiste? Nullement. Mais les philosophes séi)an's, la i»lui)art, font cause commune avec les sophistes, les panthéistes et les athées contre la philosophie chrétienne. La nuance qui les sépare du panthéism*^ s'efface devant cet ennemi. Un livre donc où l'athéisme le plus formel est soutenu, où la doctrine sophisti(|ue de l'identité dos contraires est audacieusement avouée, ce livre est, aux .yeux de M. Saisset, que je déclare par ce seul fait atteint et convaincu d'indifférence philosophique, ce livre « est une œuvre de haute et large criliciue, « vainement xigmlée aux anathèmes de Vorthodoxie par une « plume tranchante, superiiciclle et passionnée. » Comme c'est nous »iiii aviutis signalé ce livre au\ anathèmes de la logique, nous voulons tirer une locale, mais insigne vengeance, de l'entiei.rise (inon fait de le défendre. Pour cela, nous supplions tous nos lecteurs de lire C(! livr<', de Tavi^ir en leur possession, comme document profondément utile à consulter. Us y verront quelle est la science et quelle est la logique j-ar laquelle aujourd'hui les sophistes renversent le christianisme et les hases de la religion naturelle. Qu'ils lisent V Histoire critique de l'école d'Alexandrie, par M. Vacherot, et ((u'ils lisent en même temps la critique que nous en avons faite : Une étude sur la sophistique contemporaine. Si les trois volumes de récoU» d'Alexandrie sont difficiles à lire, (lu'on en lise quelque chose, du moins les chapitres indiqués par nous : (ju'on lise le court volume où nous les critiquons; que l'on vérifie sur le texte nos citations et nos critiques ; (jue l'on médite alors attentivement la réponse de M. Vacherot, reproduite en entier dans notre volume, et puis qu'on étudie aussi notre répliiiue. On verra dans M. Vacherot un homme sincère, sérieux et laborieux, ayant du cœur et des. pensées élevées, res.
INTRODUCTION
tière, sur les lettres, sur la vie, sur l'esprit public, sur la raison de tous, la plus désastreuse influence. Une
pectueux pour l'idée chrétienne, comme fruit humain, mais animé d'une profonde conviction contre Dieu et contre la divinité du christianisme. Dieu, selon lui, c'est l'idéal abstrait et infini, qui n'existe pas, qui n'a ni vie, ni intelligence, ni conscience, ni liberté, en un mot, qui n'a point l'existence, mais qui, en perdant toutes ses perfections abstraites, se réalise, en partie, d'une manière finie, et peu à peu, dans l'homme. Voilà bien l'athéisme. Et quant au christianisme, c'est un fruit de la philosophie alexandrine, élaboré peu à peu, et formulé enfin au concile de Nicée, au grand étonnement du monde. Or, comme ces thèses sur le christianisme et sur Dieu cherchent aujourd'hui à se répandre parmi ceux qui ne savent pas et ne s'informent pas, je demande à tous ceux qui aiment la vérité de s'informer et d'étudier. Je demande surtout aux professeurs de philosophie de faire faire sous leurs yeux cette étude à leurs élèves, avant de les livrer au scandale de la demi-science, au chaos de doctrines qu'ils vont rencontrer dans le monde. Mais je demande instamment une étude, et non pas une lecture. La lecture, en ces choses, n'offre que des dangers; mais l'étude attentive, précise, réfléchie, rend les esprits, si je ne me trompe fort, invulnérables au danger. Quand ils auront bien vu et bien vérifié par eux-mêmes quel tissu d'erreurs matérielles, de contre-sens pareils à ceux qui font punir les écoliers, de sophismes, d'anachronismes, de fautes d'histoire énormes et inconcevables, on accumule pour expliquer la formation humaine, philosophique et successive des dogmes fondamentaux du christianisme ; quand ils verront que, pour nier Dieu, il faut recourir à l'identité des contradictoires, à l'abolition de la logique, à ce principe de Hegel que « ce qui est n'est pas et que ce qui « n'est pas est, » alors, dis-je, ils seront prémunis pour toujours contre ce que l'on appelle trop souvent la science allemande. Ils ne croiront plus jamais au renversement du christianisme ni de Dieu, à moins de voir, par leurs propres yeux, les bonnes raisons de ce renversement. Alors aussi ils apprendront à se défier beaucoup de la compétence et de l'exactitude des penseurs vagues et indifférents pour qui un livre sophistique et tout criblé d'erreurs.
'vi/|
122 INTRODUCTION
logique mutilée ou perverse, répandue dans les masses par rexemplc et par de vagues maximes, étouffe même les libres mouYements de la raison, tels que la ni.ture et Dieu les inspirent. Je ne crains pas d'affirmer de nouveau que là se trouve l'un des plus grands dangers du temps présent. Que faire là où manque la raison? Que peut devenir la morale et que devient la religion ? Que peut l'apostolat chrétien, par quel moyen ranimer la foi dans les âmes? La foi — telle est sa définition dogmatique -^ la foi est tm assentiment libre, d'intelligence et
comme VHisioîre de técole d'Jlexandrie, « est une œuvre de u haute et larw (Titiqiie, vainement si^^nalée aux anathèmes de Il rorthodoxir. » Kt |»o!ir < nnnailre, de plus près encore, la manière des iHn>(iir> s,'|»ait >, on puurrait, avi'C Iteaucouj) de fruit, non pas lire (t:e»jui ne mené à rien), mais eYur/ifr la polémique de M. Saisset contre nous {Rerue des deux mondes de septembre i 855). Ce travail de comi »ii '-ntre notre Réponse, que nous don-
nons dans cet ouvrage, et la critique de M. Saisset, aidera beaucoup à juger la philosophie s.parée, comme le travail sur l'Histoire critique dv I <(ol.- d'Aleiandri.' aide à juj^er la sophistique. On connaîtra ainsi la valeur des deux groupes qui se tiennent en dehors de la philosophie entière et véritable.
Mais l'incomparable utilité de <■.• double travail sera celle-ci : on saura pour toujours qu'en re> cbosis la bctnre n'est rien, que le travail est tout; qn.' les pliiL-sophcs <é|.ai.> jH-uvent produire des fEUvrcs speciruM-s (leiit Ir t'»iid est absttlumt'ut nul; que la simple lecture laisse subsister ces apparences ; que le travail les anéantit ; que les sophistes et les ennemis du christianisme font apparaître, au nom de la science, des fantômes que la lecture laisse circuler comme vainqueurs de Dieu et du Christ, mais qui s'évanouissent dès que l'étude et l'teil de la raison leur demandent compte de leur substance. Encore um; fois, je v« mis en prie, vérifiez ces assertions sur l'Histoire critique de l'école d'Alexandrie, et sur la polémique de M. Saisset contre nous.
INTRODUCTION
de volonté, aux vérités que Dieu révèle. Mais oii prendre un assentiment libre de la raison là oîi manque la raison, par conséquent aussi la liberté? Puis, comment prémunir contre Terreur les esprits ainsi désemparés ? Où est Tobstacle au règne de l'absurde? Des livres fondés sur le mensonge sciemment pratiqué, sur l'erreur transparente comme l'eau, sur l'assertion fortuite et arbitraire, sur Térection perpétuelle de l'exception en règle générale, sur la recherche expresse de l'évidence pour la nier et du faux manifeste pour l'affirmer, sur l'absurde posé en principe, sur la contradiction adoptée comme méthode, ces livres, dis-je, trouvent des lecteurs et des admirateurs. Je ne vois qu'un remède à ces maux : travailler au rétablissement de la logique et de la raison.
Oui, l'un des plus grands devoirs de ceux qui ont quelque influence sur la marche du monde me paraît être de travailler à la restauration européenne des fortes études philosophiques, et à la destruction des obstacles qu'apportent au développement de la raison la logique vague, tronquée, mutilée ou perverse qui étouffe et perd les esprits.
Mais ce ne sont pas les institutions qui rétabliront la logique. Ce sont d'abord les convictions et les espérances générales que donne l'amour de la vérité : et puis les convictions particulières sur la valeur et l'efficacité
INTRODUCTION
des procédés de la raison, et sur la possibilité d'un progrès pratique dans Fart d'aller au vrai.
Pour nous, nous déclarons avoir ces convictions et ces espérances. Nous cherchons à les propager par nos écrits, et il nous semble que, si l'on comprenait, comme nous, la puissance de la raison bien conduite, et la porlc'c de ce que nous nommons le procédé principal de la vie raisonnable, il nous semble que plus d'une intelligence découragée reprendrait goût et confiance au travail.
Nous croyons que les prodigieuses espérances de Bacon sur la portée de l'induction, sur la révolution philosophique que doit produire la véritable théorie do ce procédé principal de l'esprit, sont un pressentiment du vrai. Ce fut le mérite de Bacon. C'est ce qui fait, aujourd'hui encore, la vie de ses tcrils.
Nous croyons même qu'il y a quelque vérité dans l'enthousiasme de cet admirateur de l'induction, le ducteur Reid, qui s'écrie : « Ici commence la seconde grande « ère des progrès de la raison humaine '. »
Nous partageons en outre cette conviction « que la «vraie théorie de l'induction est le lien entre la philo- « Sophie et les sciences, le nœud dans lequel rexpérieucf fc et la spéculation doivent s'unir. )> fl nous semble probable que cette conciliation se fera par la France. Nousmême, nous travaillons depuis lunte ans à ce rapprochement. D'autres, plus forts et plus heureux, y contribueront davantage. Mais on nous permettra dédire que, déjà, dans notre Commissance de Dieu, nous avons indi-
D' Reid, Ânaitjsis of Jrhtotes Logik^ p. 140.
INTRODUCTION
que la voie par laquelle se fera cette conciliation, et par où se précisera et se terminera la véritable théorie du procédé fondamental de la raison. Cette théorie, comme on l'a dit, avec une parfaite vérité, depuis que nous l'avons montré nous-même, ne pouvait être achevée dans le détail qu'après l'application effective du procédé aux sciences exactes, après les travaux scientifiques modernes, ceux de Kepler, ceux de Leibniz et de Newton. C'est à propos de ce grand progrès de la logique générale que Leibniz dit : « Sans le secours de la partie «intime des mathématiques ce progrès était impos-
«sible L'analyse mathématique infinitésimale tient
(( à la source philosophique la plus profonde et donne à (( la philosophie autant de lumière qu'elle en reçoit. » Avant de connaître ces textes nous avions retrouvé cette vérité, et nous l'avons expliquée en détail soit dans cette Logique, soit dans la Connaissance de Dieu, soit dans la Connaissance de rame.
Dès le début, dans notre Connaissance de Dieu, nous avons résumé notre pensée sur la portée de ce progrès en quelques lignes reproduites ci-dessus \
Or, nous avons plus que jamais ces convictions et ces espérances, et nous cherchons à les répandre et à les justifier. Toute cette Logique est un effort dans ce sens.
Et pour rendre attentifs à cet effort les esprits qui pensent par eux-mêmes, pour leur faire partager l'espérance d'un grand progrès philosophique, nous les prions de considérer ce qui suit.
* Préface, p. xi.
INTRODUCTION
'flr
Il y a, depuis deux cents ans, un fait unique dans rhistoire'de l'esprit humain. Ce fait, c'est la création de la science du monde visible par Finstauration de la vraie méthode scienlihque.
Voilà un point d'appui pour Fespérance. La science du monde des corps nous montre la route qu'il faut suivre dans l'œuvre intellecluelle générale.
D'autre part, la philosophie est restée en dehors de ce grand mouvement. La philosophie séparée, pai^mi nous, est plus abstraite, plus ignorante, plus nulle qu'eUe ne le fut jamais. De son côté, la sophistique est plus absurde et plus impertinente qu'en aucun temps. Ilégel est plus décidément, plus systématiquement absurde que Gorgias. Et quant à ses imitateurs sans nom, qui écrivent contre tout, pour tout salir, leurs œuvres, totalement étrangères à la science et à la raison, marquent évidemment le plus honteux degré d'abaissement intellectuel, de criminel esprit d'erreur, et de cynique mépris de toute pudeur logique, où l'homme soit jamais descendu.
Or, n y a-t-il pas là un nouveau point d'appui pcmr l'espérance? Ne voit-on pas ici bien clairement la route à éviter? Dans le triomphe des sciences, nous avons une démonstration directe de la méthode. Dans les rechutes de la philosophie, nous avons cette démonstration par Tabôurde.
INTRODUCTION. ^27
La méthode ou la voie, je le répète, nous est montrée. Nous voyons la voie des rechutes, aussi bien que la voie des triomphes.
Voici la fausse méthode, la voie des chutes. Séparer Fhomme, autant qu'il est possible par l'abstraction, du principe créateur qui le porte et le vivifie ; puis séparer l'esprit de Fâme, c'est-à-dire faire marcher à part la raison pure ; ôter ainsi à la raison ses deux points d'appui principaux. Dieu et Fâme; lui ôter même son point d'appui terrestre, en l'obligeant à créer la nature à priori^ au lieu de regarder et d'interpréter la nature ; mutiler la raison elle-même en lui coupant les ailes, et lui ôtant l'un de ses deux mouvements nécessaires, le procédé de transcendance; enfin lui retrancher le plus simple et le plus ordinaire de ses mouvements, le procédé syllogistique. Toutes ces mutilations ont été opérées. Les faits sont sous nos yeux.
La raison a trois points d'appui et deux mouvements nécessaires. Quand on Fa isolée de ses trois points d'appui (c'est-à-dire des trois mondes vivants, Dieu, la nature et Fâme) et quand on a détruit ses deux mouvements, on ne peut rien de plus. Tout est consommé. La raison est éteinte. Telle est la voie des chutes philosophiques, et le contraire de la méthode.
La vraie méthode, par conséquent, consiste à rendre ou à laisser à la raison et ses trois points d'appui et ses deux mouvements.
La raison, dans la science, part d'un point d*appui ou d'une donnée, qu'elle reçoit et qu'elle doit employer. Or, c'est par l'expérience qu'on reçoit. Le point d'appui
INTRODUCTION
c'est l'expéricûce. L'expérience, c'est Taccueil et la réception des données. Voilà le commencement de tout. Car qu'awz-vous que vous n'ayez reçu? Cette vérité fondamentale est acquise à l'esprit moderne. Sauf les sophistes, nous sommes tous d'accord sur ce point.
Et la grande science de la nature a été créée précisément lorsque les penseurs se sont soumis et résignés à ne point créer la nature, mais à la regarder, à récouter, à la suivre, à lui obéir, à l'interpréter avec patience, humilité, labeur, longueur de temps , persévérance d'efforts. Oui, voilà la première condition de la science. Eh bien, la science de l'homme, la science de Dieu, sont aux mêmes conditions que la science des lois et des causes du monde visible, r/immense monde de l'âme est une base d'expérience aiu^M, et le monde infini, qui est Dieu, est la grande base et le grand point d'appui. Ce sont là les trois bases qu a retrouvées expérimentalement, comme étant nécessaires toutes les trois . la longue recherche du plussinccit: etduplus persévérant des penseurs de ce siècle. La philosophie totale et réelle ne commencera que quand Dieu même sera devenu un objet de sainte expérience, un objet que le sage traitera comme le savant traite la nature pour la connaître : suivre Dieu, écouter Dieu, attendre Dieu, l'interpréter, lui obéir, le méditer, le contempler sans cesse, et j'ose le dire l'expérimenter! Oui, j ose le dire, car je parle avec saint Thomas, quand il nonim.' la co-NiNAissANCB ïXPÉRiMENTALE DE DiEU [experimentolem Dei noMiamy. Là est la base supérieure, absolument indis-
• Sunu theoL, q. 43 ; art. iv, a. 2".
INTRODUCTION
pensable de la vraie science entière, telle que l'esprit humain la veut.
La discipline des sens, aidée de milliers d'instruments et domptée par un héroïque labeur, est nécessaire pour employer scientifiquement le point d'appui terrestre, qui est le monde visible. La discipline de l'âme et de la volonté, la vie morale et religieuse, l'expérience religieuse, l'effort vers la sagesse et la sainteté, sont les premières conditions de la science des deux mondes, divin et humain. La science de la nature avec toutes ses merveilles, physique, astronomie, mathématiques, n'est évidemment point toute la science. L'homme veut connaître l'âme et veut connaître Dieu. Il le voudra toujours et les sophistes n'y feront rien. L'humanité , jusqu'à son dernier jour, cherchera Dieu; le dernier homme, jusqu'au dernier soupir, cherchera Dieu. Ainsi la première condition de la science que veut l'homme est manifeste. Trois points d'appui sont nécessaires, qui sont les trois mondes à connaître : Dieu, l'homme et la nature. Il en faut recevoir les données par expérience, en écoutant et regardant avec patience, labeur, effort, recherche, humilité, persévérance, obéissance, ce qui, appliqué aux trois mondes pris ensemble, n'est autre chose que l'expérience, le travail,