LA MORALE ET LA RELIGION
Telle est, dis-je, la première condition de la science, la première règle de la vraie méthode. S'appuyer sur les trois points d'appui et s'emparer des trois données.
Alors seulement, la raison proprement dite, — car il s'agit ici de science, — la raison , dis-je , construit la science par ses deux procédés, ses deux mouvements à la
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fois nécessaiivs . t suffîgants. Ce qui précède n était point la science, mais seulement sa condition première.
L'expérience et la vue de tous les faits possibles n'est pas la science de la natur» «, comme la plus grande vitalité morale et intellectuelle n'estpas la science de l'homme, comme la plu? protonde religion n'est pas la science de Dieu.
L'expérience est un premier dégrossissement, uiu* image matérielle et bornée de la science. La multiplication la plus heureuse et la plus régulière des données expérimentales peut serrer de plus eu plus près la forme de la loi, la nature de la cause, mais ne sera jamais la science. L'expérieiicu sera toujours à la science ce qu'est au cercle le polygone, inscrit ou circonscrit. Elle pourrait approcher toujours saiio jamais atteindre. Mais la raison franchit l'abîme. Après avoir multiplié les expériences, c'està-dire le nombre fini dt > nncontres du fait avec la loi, tout à coup, précisant, dégageant le permanent sous le variable, elle généralise et universalise, et s'élève au principe de la science.
L'esprit humain, appuyé sur ses bases, s'élève aux principes scientifiques par le procédé fondamental «4 principal de la vie raisonnable, celui qui va par traii>cendance du fait à l'idée générale, des faits multiples aux lois t't à la cause.
Puis, à partir de ces principes qu'atteint, par transcendance, le procédé premier de la raison, un second mouvement, émanant de ces centres, rayonne par rayons droits, et répand la lumière dans toutes les directions avec l'incomparable vitesse de la déduction et l'évidence de
l'identité. Et les rayons des divers centres se croisent, se superposent et se soutiennent, et les lumières des tiois mondes s'unissent sans se confondre, et celle des trois lumières qui est la lumière de Dieu même, transfigure et bénit la fécondité des deux autres.
Je dis que les trois lumières doivent s'unir. J'entends par là que la scieyice comparée est l'une des conditions de la méthode qui mène l'esprit humain à la science telle qu'il la poursuit. Et je n'entends pas dire que les trois sciences, correspondant aux trois mondes réels, s'achèveront chacune à part et se rapprocheront ensuite. Cette voie factice n'est pas celle qui peut nous mener au grand triomphe définitif de la raison. Il faut, dès l'origine, chercher la science comparée des trois mondes. J'ai de solides raisons pour affirmer que celle des trois branches scientifiques, la science du monde visible, qui a été constituée par le dix- septième siècle, n'eût point été créée sans la science comparée totale. Pour ne rien dire de la profonde métaphysique, de la forte et sublime théologie qui inspirait les génies créateurs, même Descartes qui s'en défend , n'est-il pas manifeste que ce grand progrès presque entier consiste dans le rapprochement de plusieurs sciences partielles? La magnifique et fondamentale découverte de Kepler, à partir de laquelle il faut compter l'ère scientifique moderne, qu'est-elle, sinon
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rapplicalion de la géométrie à la physique ou à la mécanique du ciel? Le progrès suivant, sans lequel tout le reste était impossible , n'est-il point la découverte de Descartes, l'application de l'algèbre à la géométrie, le plus grand pas peut-être qu'aient jamais fait les mathématiques, puisque sans lui le calcul infinitésimal demeurait impossible, et qu'avec lui il devenait inévitable? Le troisième grand progrès dans Tordre chronologique est le calcul infinitésimal lui-même, lequel, il faut le remarquer, a pour rôle, dans la science totale, de s'emparer de Falgèbre appliquée à la géométrie, de transformer cette science par l'idée philosophique des infiniment petits, puis d'appliquer à son tour cette science double à la physique, à Fastronomie, aux données expérimentales du monde des corps*. Et c'est alors que devient possible le premier grand monument de la science, intitulé : Princijjes mathématiques de la philosophie naturelle : géométrie, algèbre, mécanique, astronomie et physique comparées. Cette quintuple combinaison produit le triomphe de Newton et constitue la science physique.
I,a.t-on plus loin dans la comparaison des sciences? Oui, certainement; toutes seront comparées. Entre la confusion panthéistique des hommes de Videntité absolue, pour qui physique, géométrie, logique, physiologie, psychologie, métaphysique et théologie ne sont absolument qu'une seule science identique et consubstantielle ; entre cette confusion d'une part, et la dispersion radicale et le morcellement qui règne dans le monde des savants
' Magûnm /mpn'wiw usum liahct ralculiis ille, dit Leibniz, in transfcreutla niatliesi ad riaturaui.
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spéciaux, entre ces deux extrêmes, il y a le milieu du vrai. Entre l'identification et la rupture, il y a l'union OU la comparaison. Sans doute, entre la science de la nature métallique, mécanique et physique, et la science de la nature vivante , il y a un abîme. Puis , entre la science entière du monde des corps, vivants ou non, et celle de la nature intelligente et libre , il y a un nouvel abîme. Puis, entre la science des deux natures finies, corps et esprits créés, et la divine science du grand monde, qui est surnaturel , immuable, éternel, absolu, infini, il y a encore un abîme. Et pourtant toutes ces sciences sont et doivent être comparables ; car les deux mondes créés sont deux images finies du même monde incréé qui est Dieu. Les Allemands ont commencé d'admirables travaux sur la science comparée. Parmi nous, un homme d'un génie confus, mais ardent et heureux, affirmait l'unité de type entre les trois règnes de la nature visible. Il prétendait étendre la puissance de l'anatomie et de la physiologie comparées jusqu'à la nature végétale et même jusqu'à la nature minérale. Et ne l'at-on point étendue, depuis, en quelque sorte, jusqu'à la nature raisonnable par la philologie comparée , par la science comparée des formes de la parole ?
D'ailleurs, la science des corps vivants entreprend un nouveau progrès qui se fera précisément par la psychologie et la physiologie comparées ; comparaison de l'âme au corps, fécond travail ! Dans notre Connaissance de l'âme, nous avons exposé plusieurs points de cette comparaison ; nous en avons souvent enveloppé, sous forme poétique et oratoire, la portée scientifique ; mais les juges
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compétents ont bien voulu nous prêter attention. En outre, suivant en cela les plus grands docteurs catholiques, nous avons osé comparer Dieu et Fâme , sans trop nous inquiéter si des lettrés, qui s'étonnent peu du panthéisme et goûtent assez Fidentitication de Dieu à Uâme , s'étonlient beaucoup de la comparaison de l'âme à Dieu.
Enfin, nous nous efforçons de travailler à cette union de toutes les sciences, en montrant, plus en détail qu'on ne Favait fait jusqu'ici, l'unité et l'identité de la méthode qui mène au vrai dans toutes les directions, savoir : toujours et avant tout, réception des données ou exijénencv, comme point d'appui de la raison. Et puis, travail de la raison, animée de ses deux mouvements nécessaires de transcendance et de déduction.
Mais, pour ne pas laisser d'équivoque sur un point iitiel, nous disons que le troisième monde, qui est Dieu, ne doit pas être seulement connu, étudié, et ramené à la comparaison universelle, comme donnée de la pure raison naturelle. Il faut aller plus loin. Il ne faut jamais oublier la sublime et fondamentale distinction des deux degrés de Cintelligible divin, Fun naturel et l'autre surnaturel : distinction parfaitement philosophique et scientifique, nettement posée par Platon et même par Aristote\ mais établie maguiiiquement par saint Thomas
* Vo laris notre Connaissance de Dienja T/téodkée de Platon cl celle d'Arislole.
d'Aquin, qui affirme que le vrai sage doit s'attacher à Fun et à l'autre des deux degrés de l'intelligible divin. Nous avons établi ce point de telle manière que les rationalistes et philosophes abstraits n'essaieront pas de l'ébranler directement, surtout depuis que leur maître et leur chef en ce siècle, le courageux Maine de Biran , à force de raison et d'expérience, a retrouvé ce point fondamental , comme fruit et récompense de quarante années de travail et de persévérante recherche*.
Encore une fois, voilà la route de la vraie science. De ce point de vue, nous voyons avec joie un événement littéraire fort opportun. De tous les grands génies modernes, le plus étonnant, le plus étendu, le plus multiple, le plus profond de tous dans la voie de la science comparée, c'est bien assurément Leibniz. Géomètre du premier ordre, historien et jurisconsulte éminent, métaphysicien prodigieux , moraliste admirable , théologien profond , Leibniz s'attache à tuut, sans rien confondre, et multiplie toutes les lumières par la comparaison. Il représente magnifiquement la vérité dont abusent ses compatriotes quand ils mêlent tout dans Fidentité ; il représente la vérité à laquelle doit revenir ce qu'on appelle en Allemagne l'esprit anglo- français^ dispersé dans les sciences spéciales, rétréci et glacé par l'isolement et l'horreur de la comparaison. Ainsi , c'est à Leibniz qu'il nous faut revenir. Or, Leibniz n'était pas complètement connu.
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* Voyez le Journal inthtie de Maine de Biran, et aussi Tintroduction à ce journal intime, par M. A. Nicolas ; voyez aussi, à ce sujet, la préface de notre Connaissance de l'âme et enfin les nouveaui volumes de Maine de Biran, édités par M. Naville.
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INTRODUCTION
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Depuis vingt ans , nous voyons paraître, de différents côtés, une foule d'opuscules inédits de Leibniz, dont quelques-uns sont d'un grand intérêt. Et voici qu'aujourd'hui un ami de la science consacre résolument et noblement une partie de sa vie et de sa fortune à reproduire Leibniz entier*. Douze volumes inédits viennent d'être rassemblés par lui. Outre bien des morceaux de longue haleine, d'innombrables fragments, où la pensée à l'état de pensée naissante, presque intérieure encore, conserve dans son demi-jour l'originalité, la hardiesse, la profondeur et l'étendue des conceptions premières, ces fragments, rassemblés en faisceaux, comparés, mis dans leur jour, nous feront pénétrer en quelque sorte dans rintérieur de l'esprit de Leibniz, et combleront peut-être des lacunes dans l'idée que les plus sa\aiil> se forment de ce penseur universel. Heureux ceux qui, se consacrant à la philosophie, s'attacheront à comprendre Leibniz! Pour moi, je ne reconnaîtrai jamais, comme professeur ou comme écrivain compétent en matière philosophique, l'homme manifestement incapable de lire Leibniz entier. Quiconque ne sait pas assez de physique, de mécanique, de mathématiques et de théologie pour comprendre Leibniz n'est point encore un maître. L'une des plus nécessaires réformes de renseignement public consisterait à donner aux professeurs de philosophie, dignes de ce titre,
* Les premiers volumes sont sous presse chez Firmin Didot. M. le comte Foucher de Careil nous apprend, dans son a\«rtissement, qu'il estime à douze volumes in-octavo de ('in(| à si\ cents paj^es, le nombre des vulumcs inédits qui feront partie de rédition nouvelle.
la plus grande importance, mais après leur avoir demandé, outre la pure littérature où nous les voyons aujourd'hui, les autres titres scientifiques indispensables pour savoir lire tous les grands philosophes du premier ordre : Aristote et Platon, saint Augustin et saint Thomas, Descartes et Leibniz*.
Nos lecteurs comprennent maintenant que ce n'est pas une vaine curiosité qui nous attache à ces questions logiques. Il y a là, nous le croyons, un intérêt beaucoup plus haut qu'une théorie de l'induction. Depuis longtemps, notre grande douleur est de voir la plupart des hommes si loin de la raison, et loin de Dieu, parce qu'ils sont loin de la raison. Saint Thomas a dit quelque part : « Les hommes ignorent la force du raisonne- (( ment. » Fénelon voit « que sur cette terre nous man- (( quons encore plus de raison que de religion. » Leibniz espère « qu'un temps viendra où les hommes se mettront t< plus à la raison qu'ils n'ont fait jusqu'ici. » C'est mon espoir. Il est certain qu'aujourd'hui, comme toujours, la défaillance de la raison, après la défaillance du sens
* Les professeurs de philosophie, tels qu'ils sortent de l'École normale, pourraient »Hre considérés comme professeurs d'une classe déterminée : puis successivement élevés aux autres classes, à mesure qu'ils présenteraient les diplômes de licencié ou de docteur en physique, en mathématiques, en sciences naturelles, en droit, en théologie.