CHAPITRE V. — CONCLLiSlON
En ce qui concerne la Théorie des valences, on serait lenlé a priori de mettre en doute son principe, lorsque Ton voit un certain nombre de corps avoir une valence variable selon les corps avec lesquels on les combine.
Quant a ses applications, comme elles sont fondées sur des formules qui sont pour la plupart inexactes, puisque les poids atomiques sont la plupart inexacts, je considère qu*un grand nombre de résultats obtenus sont erronés.
Par cela même, toutes les déductions tirées des formules actuelles sont mises en échec.
Dès lors, je ne sais plus si la Théorie des valences, telle qu'on la présente actuellement, est juste. Il est possible qu'elle subsiste tout entière comme principe, sauf a donner, pour les divers corps en particulier, des résultats autres que ceux qu'on leur attribue aujourd'hui. Il est possible aussi, et c'est, je crois, le plus probable, que les formules nouvelles fassent ressortir quelque loi analogue à celle des valences, mais prenant une forme autre.
La Science pourra promptement en décider.
Quoi qu'il en soit, il faut modifier les principes admis dans la Théorie actuelle des valences, de manière à être d'accord avec les formules nouvelles, puisque ces formules nouvelles sont l'expression de la vérité.
La Théorie actuelle des valences manifeste, aussi bien avec les formules transformées qu'avec les formules actuelles, qu'elle ne suffit pas, à elle seule, a tout expliquer.
La Science ne pourra se prononcer sur la Théorie des valences
466 TllÉOlilE >OtV£LLË DE LA CHIMIE.
L*atomicité se déterminera quand on aura éclairci ce point.
Plusieurs savants de l'école atomique, dit M. de Sajiorta (Théories et Notations de la Chimie moderne, p. 67), s'étaient imaginés que la valence des atomes, ou, comme nous l'avons expliqué, leur capacité de saturation vis-a-vis de l'hydrogène et du clilore était une fticulté absolue, essentielle, invariable. Quant aui exceptions embarrassantes, elles étaient attribuées à des influences spéciales à chaque cas et d'ordre secondaire. Il n'en est rien : fréquemment, un atome unique absorbe, suivant les circonstances, plus ou moins de chlore, plus ou moins d'hydrogène, et donne ainsi lieu à deux composés difTérents. Vinsi, le pliosphore. suivant qu'on met à sa disposition peu ou beaucoup de chlore, fournit du Irichlorure ou du pentachlorure de phosphore (I^' Cl' ou Vy Cl'). U agit donc coinme corps trivalent ou quintivalent. L'iode monovalent peut devenir trivalent; des trois atomes de chlore du trichlorure d'acide V CP, deux se détachent, il est vrai, très facilement, en sorte que le composé se trouve être un agent chlorurant précieux dans certaines opérations de synthèse. Oq voit que les exceptions que présentent les métalloïdes ont été mises à proQt par les chimistes; la pratique gagne si la théorie souffre. Parcourant la série des composés métalliques, nous constatons que souvent la valence de l'or et du platine tombe de deux unités; ces éléments se contentent alors d'être univalents ou bivalents. Celle du plomb, au contraire, augmente parfois de façon à laisser supj>oser que le métiil est au fond quadrivalent, en dépit de ses analogies avec plusieurs substances bivalenles.
Ainsi les valences des corps sont capricieuses, car elles varient.
Quel fruit peut-on dès lors retirer de leur constatation P
Ne peut-on pas craindre, au contraire, en prenant les valences comme formelles, de s'éloigner de la vérité?
S'éloigner de la vérité dans un point de départ de théorie est toujours œuvre fâcheuse, grosse de conséquences, ne fût-ce que comme source d'erreurs durables.
CllVPlTRE IV. — OPINION DE M. GUIM VU\.
De ce que nous défendons avec chaleur, dit M. Grimaux (Théories et ^ota^ lions chimiques, p. i45), la doctrine de la valence des atomes, est-ce à dire que nous la regardions comm<» immuable dans sa forme actuelle et comme renfermant le dernier mot de la Chimie.^ Ce serait faire preuve de peu d'esprit philosophique, méconnaître la transformation continuelle des théories, ces inslrum(uits nécessaires de la Science, modifiés incessamment par les découvertes nouvelles.
Habitué à diriger nos recherches par la doctrine de l'atomicité, nous en connaissons mieux que nos adversaires les défauts et rinsufRsance. Chaque jour il se découvre des faits ([u'elle peut encore expliquer, et qu'elle a été impuissante à prévenir. Peut-être, au moment où elle brille du plus vif éclat, est-dto
d'un récent ouvrage ayant ce nom pour titre, M. Monod (Stéréochimie, p. 2), s'exprime ainsi :
La stéréochimie n'est rien autre chose qu'un système de notation commode. Jamais on n*a prétendu avoir trouvé la forme réelle, exacte, d'une molécule; on a seulement pris, pour la représenter, un symbole nouveau, et tout ce que l'on peut alTîrmer, c'est que ce symbole est plus rapproché de la réalité que l'ancien, puisqu'il est plus d'accord avec les phénomènes connus.
Puisque mes équivalents nouveaux vont changer presque toutes les formules, les Formules de constitution vont être changées. Il faudra abandonner les formes actuelles et créer des formes nouvelles appropriées aux formules et aux lois de composition des corps nouvelles.
Les Formules de constitution, représentations géométriques conunodes pour les recherches, ne perdront rien, me semble-t-il, à représenter des formules chimiques devenues exactes, et si, telles que sont aujourd'hui les formules chimiques, les Formules de constitution bâties sur elles ont déjà donné, en Chimie organique notamment, de très beaux résultats dus à certaines concordances existant entre elles et la vérité, on peut supposer rationnellement que les Formules de constitution définitives que la Chimie va désormais établir, en représentation des vraies formules chimiques, seront encore plus fécondes.
D'ailleurs, il faut, me semble-t-il, se hâter. Il n'est que temps d'intervenir pour arrêter les atomistes dans ce travail de constructions variées, qui, prenant sa substance dans des points de départ erronés, mène dès à présent à des résultats dont la complication croit à mesure que Ton avance, et ne peut, à mon avis, aboutir. Tout s'enchaîne dans la Chimie. Je ne puis raisonner sur les formules actuelles transformées, parce que je ne suis pas sûr de l'exactitude de ces formules actuelles. Leur établissement a été influencé, on ne peut en douter, par les erreurs de principes existant actuellement dans la Science. Des idées plus justes, des points de vue plus exacts, des points de départ certains, disons le mot, rinfusion d'un sang nouveau, permettront, d'établir les vraies formules.
Quand on les possédera, les Formules de constitution auront leurs véritables formes, les lois apparaîtront, les résultats obtenus
'l'O TIIKOHIE >OL\KLLE DE LA Cil 1 MIE.
seront simples et harinoiiiques. On sera sur la voie de toutes les découvertes, de tous les progrès.
Voilà pourquoi je ne m'engage pas dans l'étude des Formules de constitution. Ce serait prématuré. Ce serait commencer par où il faut finir. Le commencement doit être la fixation des formules définitives des corps. L'établissement des Formules de cons* litution et des représentations géométriques des combinaisons couronnera Tédifice. On n'aura plus qu'à faire la moisson.
Sans doute, alors, les anomalies très nombreuses qu'on rencontre aujourd'hui dans la Théorie des valences et dans celles des Formules de constitution disparaîlront, et tous les faits des combinaisons chimiques trouveront dans des lois plus simples leur explication naturelle.
THÉORIE NOUVELLE DE LA CHIMIE. hjl