‹ Lois collectivistes pour l'an 19--Chapitre 5 sur 23 · I-es morts sont bounes personnes · texte numérisé non relu

I-es morts sont bounes personnes

Et qui ne réclament pas.

Malheureusement, il est de l'essence du capital, — aussi peu modeste en ceci que certains ôtres humains — de prétendre à l'immortalité. Mieux encore: proclamant son droit à vivre toujours, il veut vivre éternellement jeuoe, et se reproduire éternellement ; il se refuse à admettre que jamais vienne pour lui l'âge critique ; il lui faut chaque année des petits « mignons, et jolis et bienfaits, » comme les désirent tous les pÈres. Mais il advient que, lorsqu'il prend de l'âge, ce vieillard à ambitions prolifiques apparaît à tous insupportable et ridicule. Voici, par exemple, un capital qui s'est employé en rentes françaises sous Napoléon 1*'. Le crédit du grand homme étant très bas, la rente française était A 35 fr.: ce qui veut dire qu'un capital de 35 fr. produisait 5 fr. chaque année. Ce nonagénaire, d'une enviable verdeur, eu produit encore trois

Aussi, à certaines époques de crise, la nécessité d'échapper aux étreiotes du passé, Décessité plus forte que la volonté des hommes, les a acculés à la banqueroute : la banqueroute a été le salut de la Révolution frant^aise. Avec ses créanciers, la vieille monarchie ne se gênait guère : quand la cassette royale sonnait le creux, le roi rendait un arrêt pour « retrancher un quartier », ce qui, dit Boileau, faisait pâlir le rentier.

Mais ce ne sont là qu'expédients ou mesures révolutionnaires : voici qui est plus digne de remarque. Normalement dans uotre société capitaliste, il çst des lois qui limitent la durée d'existence permise à certains capitaux, certains seulement. Il est vrai que ce sont des capitaux de deuxième choix, les moins intéressants, les moins respectables, ceux qui ne se matérialisent pas en biens- fonds ou en machines : ce sont simplement les produils du génie humain, les inventions industrielles, les œuvres artistiques et littéraires, justement traitées en parias du capitalisme. Aujourd'hui donc, les inventions et les chefs-d'œuvre de l'art fonctionnent comme capital en ce qu'ils enfantent des revenus. Le législateur de la Monarchie de Juillet s'est avisé, fort à propos, qu'aucun inventeur, quelque génial qu'il soit, ne peut revendiquer pour lui seul la propriété de

soninveotioD, ayant au préalabl» largemeDtpuisé dans le fonds commun : le même législateur a observé que, si la propriété d'une invention avait été daus le passé considérée comme perpétuelle et transmissible, l'humanité contemporaine serait tributaire, par exemple, de la descendance de Gutenberg, ou même de celle de Tubalcaîn, père des lorgerons. Comme conBéquence de celte double remarque, déjà faite en 1791 par les Constituants, on a dit aux inventeurs : n Part à deux : )' à vous seuls, pendant quinze ans, le droit » d'exploiter votre invention ; passé ce délai, elle » appartiendra à tous, elle entrera dans le patri- >i moiiiecommun. » Le législateur impérial a également limité la durée de la propriété littéraire. Voilà qui est à merveille ; et les socialistes n'ont n'en à dire des lois de 1844 et de ■1866 sinon qu'elles détouoeDl dans l'harmonie d'une législation capi- '"lisle. Ils les retiendront aussi pour poser aux conservateurs, môme radicaux, les plus férus de propriété ï B'iividuelle, intangible et héréditaire, cette ^'Dlple ^* loyale question : v Pensez-vous que la » pronf'^'^^'le/'oiyewcMou du métier Jacquart soit *' plus respectable que la propriété d'une terre en » Beaut^e ou d'une usine de noir animal ? ji Après répoiise, que nous espérons aflirmative, on ^VËC le Beauceron et le fabricail];^^

— Nous allons vous trailer, leur dirons-nous, à l'égal de Victor Hugo et d'Eddison : il n'y a pas d'injure, n'est-ce pas? Pour outiller votre domaine, pour construire votre uaioe, vous avez, comme eux, puisé dans le fonds commun. A vous, comme à l'auteur des Misérables, comme à l'inveuteur du téléphone, nous allons vous laisser pendant un temps la propriété de vos terres et de votre fabrique.

Combien de temps? Tout le temps nécessaire pour que vous puissiez, au soir de la vie, jouir dans une paisible retraite des (mita de votre labeur. Quinze ans? vingt ans? trente ans? c'est à débattre. Songez que, le délai expiré, quel qu'il soit, votre domaine de Beauce, votre fabrique deviendront propriété commune ; ce ne sera pps VamoriissemenHei que le comprennent vos teneurs de livres, l'amortissement à votre profit : ce sera bel et bien la mort de votre capital. Pour vous et pour les hommes de génie, même règle. Puisque vous voilà prévenus, ne craignez pas de vous montrer exigeants : nous ne serons pas regardants, habitués que nous sommes à la patience.

— Et si, comme il y a apparence, Beauceron et usinier se montrent rétractaires à la conversalion, il ne faudra pas s'étonner qu'un certain jour, les circonstances étant propices, l'entreticD,

imprudemment refusé, se transforme en monologue. Ce sera le jour où la multitude des salariés et des exploités proclamera, à la mode juive, le Jubilé libérateur.

— La voilà bien, s'écriera Druraont, l'empreinte du sémitisme sur les cerveaux aryens I Oui, Drumont aura été prophète : mais, pour qu'il ne triomphe pas trop, il faut tout de suite indiquer les diftérencea entre le Jubilé du peuple saiut el noire Jubilé socialiste.

Il va de soi que la main-mise de la nation sur toute la propriété capitaliste entraîne de droit l'annulatiou de tous les titres qui la représentent : créances, obligations, actions, parts d'intérêt, parts de fondateurs, titres de rente seront désormais autant de papiers sans valeur : et voilà en quoi le futur Jubilé ressemblera aux anciens. Mais il s'en distinguera par trois traits principaux, où éclatera, à la joie de Drumont, la supériorité de la race aryenne : 1" Le collectivisme, tout en tarissant pour l'avenir la source des revenus capitalistes, les remplacera par un équivalent ; les bénéficiaires du régime aboli n'aurout rien à changer, pendant une génération, pendant deux peut-être, â leurs habitudes d'existence. Le collectivisme vainqueur traitera les vaincus mieux que le capitalisme ne traite

ses grands hommes et ses bienfaiteurs. Les indemnités sociales auront de quoi satisfaire les plus exigeRnts, et jamais le monde n'aura connu révolution plus humaine et plus douce.

Sp Le Jubilé juif, eu procurant pour un jour la rémission de toutes les délies, leur permetlait de ressusciter tout aussilAt ; dès le lendemain, la délie vivace renaissait, avec promesse d'une longue existence. Le collectivisme arrachera pour jamiiis les racines mômes de la dette. 'i° Eufin le collectivisme, qui transformera les anciens capitalistes eu pensioonairesau moins viagers de la nation, respectera, garantira, mettra à la charge de la niasse toutes les retraites, toutes les rentes viagères péniblement amassées par les travailleurs pour assurer la paix de leurs vieux jours. On chercherait vainement en tout ceci prétexte à inquiéter les consciences les plus scrupuleuses.

Même, il sera proposé, dans les textes qui termineront cette étude, que des mesures spéciales soient prises en faveur de la clientèle des Compagnies d'assurances sur la vie. 11 ne s'agit pas, bien entendu, des reutiers viagers de ces compagnies: ceux-ci deviendront, comme il vient d'être dit, rentiers de In nation. Mais il a paru possible de s'intéresser à ceux des assures dont t'ellort aurait

Quelques mots encore, quelques meta seulenieots et qui suiriront, sur le sorl réservé aux billets (le la Banque de France.

Ils n'élonneronl pas ceux de mes lecteurs qui voudront bien se rappeler ce que j'ai déjà dit sur la compositiou de la propriété privée eu régime collectiviste : l'or, et les billets de banque substituts de l'or, y trouvent leur place sauB inconvénient d'aucune sorte. Incapables désormais de se reproduire, rendus par l'établissement de l'ordre nouveau à leur stérilité naturelle, réduits désormais comme l'or lui-même à ne pouvoir plus se transformer qu'en moyens de consommation, que les billets de banque restent entre les mains des porteurs, qu'ils aillent se faire convertir eu espèces aux guichets de la Banque, le collectivisme n'en aura cure La loi se bornera à ordonner la liquidalion de la Banque de France, institution désormais inutile : la Banque se liquidera, à peu de choses près, comme si elle était normalement arrivée à la fin de son privilège. SigualoDS, cependant, deux diflérences importantes ; la première, c'est que, comme conséquence de l'abolition des créances de toute nature, les efiets de commerce en portefeuille ue pourront plus fitre recouvrés; la seconde c'est que les immeubles apparteuaotà la Banque (siège central, suc-

Cursales, bureaux auxiliaires) auront été socialisés. IJe la soi'le, les porteurs de billets ne pourront compter pour être remboursés en espèces et à vue, que sur l'encaisse métallique qui se trouverait, au jour delà liquidation ordonnée, dans les caves de la Banque : qu'ils en soient ici loyalement prévenus. Mais cette garantie n'est-elle pns suflisaate? Le merveilleux mécanisme delà Banque de France, qui en fait le modèle des établissements de crédit, l'impeccable régularité qui préside à ses opérations, assurent en tout temps l'équilibre, à peu de choses près, entre le montant de l'eocaiBse métallique et la masse nominale des billets en circulation. Mais si l'on tient compte de l'énorme quantité de billets qui, depuis plus d'un siècle, ont été égarés, brûlés, détruits dans un naufrage ou dans toute autre catastrophe, on demeurera convaincu que la Banque a plus d'espèces en caisse que de billets au dehors (Ij. Au surplus, si, après le délai fixé

(1) Le bilan hebdomadaire de la Banque de France, pour la semaine du SU juin au 5 folllel t90tï, publia aa « Journal Omclel >. du 6 Juillet 190r>, doon» les rfi?ullats suivants ;

Billets en circulation ; (.680.678.02.^ Ir, ; eocalsse métallique (or et argent), 3.999.677.1)6 fr. li cent. U dlBérenee, mit 681.000.908 fr. 06 cent, est nlsément comblée par le montant des effets en portetenllie, payables au plus tard daOB trois mois, sans parler des antres garanties de réalisa-

par la loi pour la liquidation — on propose trois mois — il apparaissait un déficit d'encaisse, les porteurs de billets auraient un privilège sur les indemnités de socialisation dues aux actionnaires ' car les actionnaires, on l'a vu plus haut, seront indemnisés. Heureux donc, après ta Révolution comme aujourd'hui, les porteurs de bilbts de banque! Leurs papiers soyeux demeureront d'un fort agréable maniement.

Et maintenant, ouvrons la porte aux objectio qui s'y pressent en ioule.

— Voici, tout d'abord, le capitaliste à Ame d'émigré qui s'écrie, le poiog sur la baocbe : ( ingrate patrie, tu n'auras pas mes capitaux 1 je ( vais les transporter à l'étranger ». Meoace dont les socialistes n'auront pas la primeur. Pour un modeste et anodin projet d'impôt sur le revenu, M. Poincaré eu a seati le vent sur sa face. Il s'en est ému au point de songer à une entente inter-

1 plua lente, avancea au Trésor, Immcoblea, capital social employé en rentes : on a donc raison de dire, â l'heare actuelle, que le blllel de la Banque de France est de l'or. A la liquidation socialiste, tout porte à croire que le moDtiiDt de rencaisse métallique ne serait pas Inférieiii- au montant des billets présentés : lia serdient encore s&rs comme de l'or.

nationale, — formée eutre les Etals à impôt snr le revenu, Allemagne, Angleterre, Suisse..., etc., ~ dans l'objet d'emprisonner dans leur pays d'origine les capitaux en mal de vagabondage. On comprend à merveille tes inquiétudes de M. Poiucaré : dès lors qu'il s'est mis en tète d'organiser l'impôt sur le revenu par cédutea, et de le percevoir sur les valeurs mobilières au moment du paiement des coupons et dividendes, les titres qui auront pris leur vol vers la terre étrangère échapperont à notre fisc national.

Peut-être seronl-ils moins heureux avec les agents de Guillaume II, par exemple : mais cela est affaire aux porteurs de litres, à leur clairvoyance,... et à leur patriotisme. Je ne blâme, d'ailleurs, ni n'approuve le projet de M. Poincaré. D'abord, nul ne le connaît encore suifisamment pour s'en (aire une opinion. Puis, je me sens, par nature, assez inditlérent aux questions d'impôt, convaincu que, par le jeu de la répercussion, les humbles seuls en supporteront toujours le poids, et que ce sera toujours aux gueux la, liesace : ceci dit, bien euteudu. pour le régime capitaliste, dod pour le régime socialiste, qui pourvoira aux services publics autrement que par l'impôt. Enfin, je professe — et je m'en suis souvent expliqué avec ceux de mes amis qui sont encore embourbés

daus l'opiDion radicale-socialiste — qu'il est plus aisé de (aire la révolutioa intégrale que d'établir sérieusement l'impôt sur le revenu. Quoi qu'il en soil de ces vues personnelles, 3i M, Poiiicaré avait mis le cap sur l'impàt personnel, glolial et progressif, avec déclaration contrôlée et taxation d'office, le seul qui puisse avoir quelque vertu démocratique, le ministre n'aurait pas à s'afloler de l'exode possible des capitaux. Ce système permettrait, eu eflet, d'atteindre tout le revenu, d'où qu'il vienne, fût-il même perçu à l'étranger r et, pour y échapper, les porteurs de titres ne devraient pas seulement transporter leurs valeurs au dehors -f ils devraient émigrer de leur personne. Combien peu de rentiers, malgré leur violent désir de se soustraire aux charges nationales, se résigneraient ù se bannir de la douce France I M. Poincaré pourrait se rire de l'exode.

Et les socialistes doue ! Qu'on veuille bien réfléchir que, par définition même, le triomphe du collectivisme aura détruit tous les capitaux : comment pourront ils émigrer puisqu'ils seront mortsV Sans doute, au lendemain de la Révolution, les capitalistes déchus conserveront matériellement en portefeuille leurs titres de rentes, leurs actions ou obligations ; mais désormais, — et saul le droit à l'indetunité, — aucun intérêt

ni) s'attachera à la' DOBsession de ces papiers A vignettes ; il sera avantageuxdelesarotr eus, non de les avoir: les papiers eux-mômes ne seront qne cendre et poussière. Si donc il leur plaît de passer la frontière, bon voyage I ce sera saos doute pour aller s'exhiber dans les musées, comme snuvpnirs d'un âge disparu. Mais leur départ ne fera disparaître du sol national ni une usine, ni une dynamo, Di une Uirbine, ni une locomotive, oi un bout de rail ; il ne diminuera en rien Poutillage industriel et économique du pays : alors, quelle raison de s'en émouvoir ? Dire que les capitaux fuiront un pays déjà soetatisi', c'est une proposition qui implique contradiction.

L'or lui même, insiate-t-on, désertera notm terre maudite I Ceux qui parlent ainsi considèrent l'or non pas comme métal précieux, ayant en lui-môme sa valeur, mais comme instrument d'échange ou monnaie. Qu'adviendrait-il donc si, à ce titre, l'or venait à nous refuser ses services ? II est remarquable que, dès aujourd'hui, sous le régime de la production marchande et capitalisée, I à mesure que se perfectionne le mécanisme dea I échanges, le rôle de l'or diminue d'importance. Les Anglais n'ont pas, et de beaucoup, un stock d'or égal à celui dont disposent les Français, et

cela ne paralyse en rien leur activité commerciale. Eu Angleterre, par la pratique généralisée des virements de comptes, par l'établissement des Chambres de compensation ou Clearinghouses, l'or est réduit aux fonctions modestes de monnaie d'appoint. Telle est donc, sans qu'on veuille l'étendre ou la réduire, la mesure exacte des services rendus, dans la société actuelle, par la monnaie d'or. En régime socialiste, si l'on ne considère que le domaine de la production intérieure, ces services seront nuls, absolument nuls : la répartition des produits s'opérera par le moyen de titres spéciaux, garantis par l'ensemble de la production, et qu'on proposera de nommer fions nationaux (1). Restent k considérer les approvisioanements à faire à l'étrauger, et ceux-là, dira-tnsn, il faudra de l'or pour les payer. Est-ce bien certain ? et dans quelle mesure ? C'est le plus orthodoxe des économistes, Frédéric Bastiat, qui a depuis longtemps remarqué que, dans le commerce international, l'or ne remplit qu'un office secondaire. <( Les produits », dit-il « s'échangent contre des produits ». Kien n'est plus exact.

(1) On verra plus bas ijue

sans iierlarbfllloli do aysIÈiue, être labriqaées avec île l'oi', comme av<

pourrHlent,

eprésentéa pyr des pièce ; tout autre métal, pré-

"^our montrer les choses de façon coocrètei Toici un navire français qui vient de vendre à New- York une cargaison de vins de Bordeaux. S'imagine-t-on que l'armateur français ait mis dans ses projets de (aire revenir son bateau sur lest ? Ce serait un singulier commerçant 1 II va employer le prix de son vin en achat de machines américaines. L'opération complète est donc un vrai troc, échange de produits contre produits : et si l'or y a aidé, — l'or ou ses subtituts, lettres de change, papier de crédit. — son intervention n'a pas nécessairement exigé sa présence réelle. Qu'est-ce à dire ? qu'un pays vend à un autre pays quand il a quelque chose à lui acheter. El c'est même, pour le dire en passant, le rôve fou de nos protectionnistes de vouloir que la France, toujours vendeuse, n'achète jamais rien à l'élranger (1). Alors donc que la collectivité française aura besoin d'un produit que l'étranger fabrique seul, ou mieux, ou à meilleur compte, elle enverra à l'étranger un produitqu'elle fabrique à meilleur compte, ou mieux, ou seule : et les espèces métalliques tiendront

[1) J'ai pj vi>ir de près, el sur plac«. les rësullats de cette pollLIque. Tant que la (irèce a pu venJre i la France ses raisins de Corinihe. c'est en t'rance qu'elle achetait ses éloflrs, ub}ets de loilelle et de 1u:co. articles de Paris... etc. Dti Jour où 1b France a proscrit les raisins precs, la petite i^ieolËle grecque a pria le cbemln de l'Autrlcbe.

dans l'aflnire uu persouuage bieu effacé. Mais si tant est, par exemple, que la nation française ait besoin de produits belgus, et que la Belgique ne veuille riea lui acheter, comment la France paierat-elle si elle n'a pas d'or? — Réponse : elle se procurera de l'or en vendant un produit quelconque à un autre pays, qui aura lui-même quelque chose à vendre à la Belgique — Mais si ce pays ne se rencontre pas? — Réponse : il faudra donc que la Belgique n'ait rien à acheter nulle part dans le monde. — Mais, enfin ? — Réponse : alors la France vendra n'importe quoi à n'importe qui, sans rien acheter, et fera, puisque l'hypothèse l'exige impérieusement, l'opération du retour sur lest. — Mais si la France n'a rien à vendre ? — Réponse : mais si le ciel s'écroule sur nos tètes ? Il faudrait qu'on nous fil la grâce de nous dire combien de temps, sous le régime actuel, la France conserverait sou stock d'or si elle ne vendait rien à l'étranger I

Pour tout dire, il ne faut point considérer comme absolument négligeable la frayeur que cause aux capitaux la menace du socialisme grandissant. On peut penser, eu effet, que, plus ils croiront son triomphe prochain, plus ils se détourneront des entreprises à longue échéance, et que même la promesse d'une indemnité n'aura

assez de séducttODs pour les retenir au pays uatal. Où s'en iront-its ? Vers les rives de la .Sprée,cliercherla protection des casques à pointe? Qu'ils songent aux trois millions de socialistes iillernands. A Londres, terre bénie du libéralisme? Ils trouveront à la Chambre des communes des représentants du Labour Pariy, aussi résolus, iiiissi dangereux que nos socialistes français. Aux Ktats-Unis? Gare aux trusts? A Saint-Pétersboui^? la succession du tsarisme est ouverte, et ses bériliers déjà désignés ne semblent pas avoir l'indemnilé très facile. Restent l'unarchique Maroc et la Turquie banqueroulière.

Peut-être, à tout prendre, la France, même en marche vers le socialisme, est-elle la patrie la plus sûre aux capitaux. Mais je oai pas de conseils à k'ur donner, étant totalement dépourvu de l'aulorité nécessaire. Admettons, pour caver au pire, (|ui', dès à présent, les capitaux vont prendre |i<^urde toute entreprise nouvelle. Eh bienl soit : :iu jour (le l'avènement du collectivisme, noire (Milillage national sera ce qu'il est aujourd'hui, s:jiis plus. La collectivilé s'en contentera. Y a-l-il li II de craindre que, lorsqu'ils verront l'échéance ii.'iiiiineute, lescapitalistes laissent dépérir leurs crilii'prises ? Le calcul serait doublement malatliml : pour le présent, puisqu'il aboutirait à

réduire les profits capitalistes; pour l'avenir, puisqu'il réduirait le cbiflre de l'indeinnité sociale, lequel sera, comme on verra plus tard, déterminé par le revenu des dernières années. Veut-on tout de même qu'il y ait lieu de redouter ce calcul avec les suites fâcheuses qu'il comporte? Qu'on y prenne garde : la conséquence pourrait être que la démocratie sociale, constatant le malaisecau^é par la période de crise, redoublât d'ardeur pour en abréger la durée, et précipitât les événemeots. Ainsi les capitalistes auraient simplement réussi a rapprocher le péril qu'ils se flattaient d'esquiver, — Uoe deuxième objection est tirée de l'iatérêl des petits créanciers de la nation. Titres de rente (1), actions el obligatioas garanties des chemins de fer, sont, nous dit-on, comme émiettés, répartis entre des mains innombrables. Les économistes le constatent en de triomphantes statistiques, dont ils s'autorisent pour mettre le socialisme au àéû : « Ne touchez pas aux valeurs d'État : ce sera l'insurrection générale. »

En vérité ? Mesurons donc l'épaisseur de la couche sociale où se recruteraient les insurgés. On peut prévoir — caria prévision est pleinement

<)) Dans les titres de rente, il fnut comprendre les livrets de la Cnisse d'Epargne Nationale, les dépôts étant employés en titres de rente.

justiriée par le train dont marchent les choses, — que, le jour où se fera la Révolution, le budget national approctiera de 4 milliards 500 millions, et que le service de la rente ou des garanties y figurera pour 1.500 millions, soit sensiblement un liers : c'est la proportion actuelle. Ces 1.500 millions, naturellement, sont pris dans la poche des contribuables. Ceux des contribuables qui sont également rentiers de l'Ktat recouvrent, le jour où ils touchent leurs coupons, une partie de ce qu'ils ont versé dans les caisses publiques. En retirent ils plus qu'ils n'y ont mis? Tout estlà. Les gros rentiers, oui ; les petits, non. Et il est aisé de s'en convaincre, pour peu que l'on se donne la peine de suivre un raisouoement, en somme assez simple.

Le budget supposé étaut de 4 milliards SOU millions, et le nombre des habitants de la France étant évalué à 39 millions, la part contributive moyenne de chacun de ses habitants, sans distinction d'âge ni de sex.e, serait de 115 fr. 38 c. Je e que vaut, en général, te jeu des moyennes; je n'oublie pas que l'être moyeu, la chose ou la valeur moyenne sont de pures créations de l'esprit, ne se rencontrent pas dans les faits. Mais, ici, nous avous cette bonne fortune que le type du coniribuahle moyen est fixé avec autorité par

lês fabricants de projets d'iinpâts sur le revenu : c'est celui qui disposera, du moins d'après les projets annoncés, d'un revenu de 3.000 francs. Au-dessous de cet étiage, le contribuable, réputé petit, ne s^ra pas frappé dans son revenu : au-dessus, réputé plus ou moins gros, il sera plus ou moins atteint par le fisc. Voilà donc tracé, dans les données actuelles de la science financière, et pour employer une expression exacte, le Heu ijéomélrique des contribuables moyens. Le contribuable moyen est, au surplus, un homme moyeu : c'est-à-dire que, pendant )a durée moyenne de son existence utile et productive, il paiera TimpAt moyen pour une famille moyenne de cinq persoDoes, lui compris, soil 115 fr. 38 c. X S = S76 fr. 90 c. Voilà le tribut qu'il doit et qu'il paie à l'Etat : sans trop s'en douter, c'est bien possible, mais qu'importe? Les impôts directs, qui frappent les yeux, et les multiples impôts indirects, qui s'aperçoivent moins, ont vite fait d'absorber cette somme. Or, sur le cbifire total de 376 tr. 90 c, un tiers va au service de la rente et des garanties, soil 192 fr. 30 c.

Ces chiffres posés, je suis presque au bout de mon raisonnement. Quiconque, parmi les contribuables moyens, ne retire pas annuellement du Trésor public, sous forme de coupons de rente.

intérêts servis par la Caisse d'Epargne, dividendes d'actions ou coupons d'obligations garanties, une somme supérieure à 192 fr. 30 c., celui-là est en perle; il a avantage direct à la banqueroute... pardon I je veux dire à la proclamation du Jubilé natioual. Et a-t-on calculé ce que représente, au cours de 98 fr. qui est celui de la rente 3 0/0 à l'heure où j'écris, une rente annuelle de t9â fr. 30 c. ? Elle correspond à un capital de 6.283 fr. en négligeant les millimes.

Allez donc, bonne gens ! allez, contribuables bénis, dignes et estimés représentants de cette classe moyenne dont les pharisiens qui vous exploitent célèbrent à l'envi les vertus I Faites des miracles d'économie; épargnez sur la viande, les fruits, les desserts, les toilettes de votre femme, les chaussures de vos enfants ; refusez-vous héroïquement jusqu'aux moindres jouissances d'art, jusqu'aux plaisirs les plus innocents de la vie 1 A ce prix, après des années et des années, vous aurez, sou par sou, mis de côté, comme vous àite&, une somme de 6000 francs, et vous l'aurez prudemment employée en rentes françaises. Mais sachez bien que, jusqu'à ce que vous ayez atteint ce chiffre, vous aurez fait métier de dupes ; vous aurez inconsciemment travaillé pour les gros rentiers ; vous aurez veraé chaque année dans les

caisses publiques plu3 que chaque aonée vous n'eD aurez retiré. Et maintenant, passez vousmêmes votre revue, ô moyens contribuables 1 Combien êtes-vous qui ayez en portefeuille plus de 6.000 francs de valeurs d'Etal? Le chiffre vrai est fait pour confondre les sophistes les plus renommés.

Aussi nous attendons sans pâlir le cri de guerre des héros du capitalisme eu révolte; " On touche à la rente, citoyens ! Petits porteurs, aux armes ! A la rescousse des gros rentiers, vos frères ! j> Car on tentera encore, à l'heure décisive, de perpétuer l'équivoque dont vit le régime, et de confondre avec la cause de la léodalité financière celle de ses serfs les plus immédiats. Mais le belliqueux appel est condamné d'avance à ne pas rencontrer d'écho. Qui donc y répondrait? Les prolétaires, les vrais, ceux qui ignorent jusqu'à l'exisleoce des titres de rente? On n'y compte pas : et, pourtant, sans eux il n'y a guère de barricades. Les paysans, que la Révolution aura, dés la première heure, délivrés de la dette hypothécaire? On les voit aisément prenant ta fourche, oui, mais pour donner la chasse au premier qui parlerait de rétablir l'hypothèque. Les pelitscontribuablesqui se trouveraient être plus rentiers que coutribuables? Etres chimériques et impalpables, qu'il fautredou-

1er à l'égal des (antâmes et des ombres de la nnit. Les moyens coatribuabtes? Ils gagnent eaxmëmes à la Révolulion. Reste le balailloD sacré des maDieurs d'argent, des grands bourgeois cossus, des seigneurs de la terre ou de l'industrie. Race peu enclioeà descendre dans la rue, veut-on qu'ilsameutent quelques niaisouqu*ilsstipeDdleat une poigoée de mercenaires? Si ce joli moode essayait quelque tumulte, de bons gendarmes, — car les gendarmes seraient, dans l'hypothèse, aax ordres des autorités collectivistes — le ramèneraient vite à la raison. Mats non I Les risées de la fouley suOiraieiit. Rien ne viendra troubler, rien, l'all^resse et la sérénité des premières heures de la délivraoce. Après quoi, te char en plaine roulant, nul ne pourra même songer à lui barrer la route. Mais je m'aperçois, peut-être un peu tard, que cette longue discussion est, à tout prendre, parfaitement oiseuse. Pourquoi s'occuper à titre spécial des créanciers de l'Etat ? Comme tous les autres, ils perdront leur capital mais, comme tous les autres aussi, ils garderont leurs revenus, — jusqu'à la deuxième génération, seloa mon propos. Voilft, saosdoute, qui refroidira bien des ardeurs guerrières. Imagine-t-on, dans ces conditions, une émeute de créanciers ? Elle se briserait contre la résistance, même inerte, des débiteurs, ou plutât

de ceux — car les situatioas sociales sont complexes, — qui sont plus débiteurs quecréaociers. On peut se plaire à se représeoler ce que serait, au lendemain du Jubilé, la physionomie de nos villes et de nos villages, — de nos villages, particulièrement. J'y aperçois bien, de ci delà, quelques porteurs de mines allongées : ce sont — rari nanles — les créanciers hypothécaires de la veille, encore mal habitués au nouveau régime. Ceux-ci mis à part, sur tous les visages éclate la joie la plus pure. La poudre va parler, je veux le croire : mais ce n'est pas pour préluder aux fureurs de la guerre civile, c'est pour célébrer par des salves d'allégresse l'avènement de la Belle.

Ne craignons donc rien pour ses destinées des créanciers, petits ou gros : la masse, affranchie, saura défendre sa Révolution.

— Enfin, voici l'objection suprême : c'est l'objection de la peur. Elle lleurit de préférence sur les lèvres des patriotes à trois poils et des matamores du nationalisme :

(1 Téméraires Français, quel est le vertige qui M vous gagne? Sachez que, si vousdéchaluezchez » vous la Révolution, le gendarme de l'Europe ij viendra l'enchaîner. Songez que, si vous ne » craignez pas de faire banqueroute aux créan- » ciers étrangers, ils enverront, pour réclamer

» leur dû, des huissiers armés de canoDS et de )) baîoDDettes. »

Il serait parfaitement superflu de demander aux alarmistes de quel côté, le cas adveuant, iraient Don seulement leurs vœux secrets, mais encore leur concours effectif : les souvenirs de la Révolution française répondent d'avance, et nous pouvons tenir pour certain qu'on verrait renaître la race des émigrés à l'extérieur et â l'intérieur. Mais la menace formulée mérite mieux que cette riposte personnelle : elle vaut mieux qu'un ricanement ou qu'un haussement d'épaules.

Et, puisque la France révolutionnaire a déjà connu l'épreuve d'un pareil péril, demandons à l'histoire ses euseignements. Sont-ils faits pour abattre nos espérances ou réconforter nos courages? C'est ce qu'il faut examiner en peu de mots.

Si les hommes de 1789, avant de détruire la féodalité, si les hommes de 1792, avant de proclamer la République, avaient attendu le consentement des monarchies voisines, la besogne serait encore à faire. Mais ils ont osé; ils ont, comme dit le poète :

gravi l'escarpement sublime,

I^t repousfié du pied la planche dans l'abîme.

C'est aux pelils-neveux de savoir si, pour une

œuvre plus haute et plus belle, ils seroot de résoluIioD moiDS (erme, de cœur moius robuste que les anciens. Ils ont compté, les anciens, sur l'universelle conspiration des peuples contre les rois : à nous de nous demander, en considérant l'état de l'Europe au moment de la Révolution, si le socialisme, vainqueur en France, n'aurait pas pour alliés les socialistes de tous les pays. Sur toutes ses frontières, vite débordées, ta France de 1793 a dressé des légions de va-nu-pieds, que le pafmtisnie rendait invisibles. De quoi était (ait ce sentiment, jusqu'alors inconnu des masses ? 11 avait sufQ, pour l'exalter dans les àines, que la Révolution fit aux misérables /a promesse d'une patrie : que de sacrifices ne valait pas cette frêle espé~ rance 7 Derrière les armées ennemies ou dans leurs rangs, les soldats de la République voyaient le prêtre et le noble ; la défaite, ce n'était pas seulement l'humiliation des trois couleurs, à laquelle, cerveaux obscurs et esprits frustes, ils auraient été sans doute insensibles ; c'était, — menace concrète et péril tangible — le retour du seigneur dans ses domaines, la rentrée du moine dans son abbaye, la dime, la corvée, tout le cortège des servitudes abolies : et l'âpre désir de la terre, l'horreur de « l'antique esclavage n transformait

les paysans en héros. Le socialisme, lui, ne paiera pas le peuple d'illusioiis et de mots ; il oe lui offrira pas, — l'expression est, jecrois, de Guesde, — il ne lui otirira pas à manger dans une assiette vide ; il lui donnera vraiment une patrie qui mérite ce nom. La patrie ne sera plus la marâtre exploiteuse, qui pour le plus grand nombre de ses enfants, n'a que rigueurs et cruautés ; elle sera la mère bonne et douce, également douce à tous ses fils. Cette patrie, si digne dVtre aimée, sauronsnous la défendre, même contre tous ? ou bien le prolétaire français, délivré du joug capitaliste, libéré de l'usure, maitre de son sol, maître de ses outils, maître pour la première fois de lui-même, se latssera-t-il ramener aux carrières ? Ou encore faut-il croirequecèdantaux conseils de la lâcheté, il reculera devant l'œuvre de son propre afiranchissement ? tl n'est point interdit sans doute d'espérer qu'avant d'obéir à la peur les Français voudraient méditer sur l'exemple que donne, sous nos yeux, un grand peuple en révolution. Déjà les Russes peuvent entendre sur leur frontière d'Occident un sourd bruit d'armes qui vient de Berlin et de Vienne : la Douma n'en continue pas moins, imperturbable , son œuvre de transformation agraire, qui menace les privilégiés de tous les

. pays (1). Les Fraocais se risqueraient-ils à rougir devant les délégués des moujlcks ?

Quoi qu'il eu soit, il serait iadigoe du Parti socialiste, sur qui pèseront au lendemain de ta Ré- Tolutiou toutes les respousabilitës, de ne poiot les considérer eu face et sans pâlir. Que les monarchies européennes fassent eâort pour éteindre en France le foyer du socialisme, c'est une éventualité qu'il serait puéril d'écarter. Qu'elles se mettent au service de l'iDlernattonale jaune pour nous présenter, à la pointe du sabre, les coupons dûs aux créanciers étrangers, c'est possible : l'aventure pourra arriver mëmeà M. Poincaré, s'il s'avise d'imposer la rente. Est-ce une raison pour nous interdire à nous-mêmes le droit de remanier à notre guise notre système d'impôts, — ou le droit de modifier les rapports économiques entre les producteurs, — ou le droit, par exemple, de transformer un capital perpétuel en indemnité temporaire '? Les étrangers pourraient-ils conserver chez nous des avantages retirés à nos nationaux ? Ce serait subir le régime imposé à la Turquie, à l'Egypte, le régime des capitulalion-t, de la capitulation perpétuelle. La question est, en effet, de savoir si, par terreur des baïonnettes étrangé-

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res, la France, même conquise tout entière au socialisme, devrait faire violence à ses désirs d'émancipation, réfréner son élan, se refuser à elle-même la Révolution libératrice, se condamner, et pour jamais, à la servitude capitaliste. Tel est le problème qui se pose dès à préseat devant la CDDscience nationale : j'ai trop la Qerté de ma race et de mon pays pour ne pas avoir confiance daus la réponse.

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