SCÈNE YI
ERNEST, seul; puis, KERVEN.
ERNEST , s'asseyant à droite, avec dédain.
Cet Hermann Desrivièresestd'unbourgeois!..
et ce Kerven d'un provincial!.. Quand j'aurai épousé M"° de Moranville. (Il rit.) Oh! je ne leur fermerai pas ma porte ! Je ne craindrai rien de ces deux-là. (il rit.) Les bons garçons!., (il se lève.) Mais je crois qu'il faut que j'épouse! pour mes créanciers!.. La petite femme est riche, eh bien, elle sera comtesse... pour son argent... Ca se fait ainsi ! quand un jeune nomme de famille se trouve dans l'embarras, un bon mariage répare tout.
KERVEN , entrant. *
Quel bonheur que vous ne soyez pas mon rival ! je vous craindrais ! puis je n'aurais plus d'ami à qui confier ma pensée , car vous êtes mon ami , quoique je vous trouve... parfois... ERNEST, riant.
Un peu fat!., n'est-ce pas? mais cela vaut mieux que d'être niais.
KERVEN , souriant.
Comme je l'étais quand vous m'avez connu?.. Ah! vous m'avez, il est vrai, initié à la vie parisienne, à son élégance et à ses plaisirs, et maintenant il n'v a plus d'autre existence possible pour moi ! 11 faut que le luxe m'entoure, que la femme que j'aime soit brillante et recherchée ! J'ai besoin, chaque soir, de plaisirs, de salons dorés, de spectacles, de musique et de joies étourdissantes !
ERNEST
A la bonne heure... voici l'homme du monde!
KERVEN.
Tout cela s'est identifié pour moiavecM"* de Moranville : je l'aime avec un amour exalté com' me mes rêves de gloire.
ERNEST
Allons , le poète revient.
KERVEN, riant.
Eh bien! pour rentrer dans le positif de la vie, je suis désolé de ne pouvoir encore vous rendre les cent louis...
ERNEST, ayant l'air de chercher à se souvenir.
Les cent louis?.. Ah! oui! les cent louis que je vous ai prêtés?., je me souviens!.. Ne parlons pas de cela... entre jeunes gens!., je vous ai prêté cent louis le mois dernier, vous m'en prêterez deux cents le mois prochain ; c'est comme cela que ça se fait...
Mais...
ERNEST
Je vous dis que c'est l'usage...
KERVEN , avec un peu d'embarras.
La vie élégante est si chère à Paris que...
ERNEST, avec dédain.
Oh! oh! oh! quels mots ! quelles idées! estce qu'on parle jamais d'argent, d'économie, de toutes ces ignobles choses ? Voyez, moi, je vs comme doit vivre un jeune homme commeiil
* Ernest, Kerven.
faut... et je ne pense pas au reste ! La vie de garçon! on engage, on dégage ses terres... les vôtres sont en Bretagne ?..
KERVEN, embarrassé.
Je vous l'ai dit, je suis Breton.
ERNEST
Noble race, pleine d'intelligence, de courage etde lo3'auté! Excellent pays... pour les sangliers !.. J'avais par là une façon de vieille tante, la marquise de Plénoë, chez laquelle j'ai chassé bien souvent !
KERVEN.
Parfois, ;iu souvenir de mon pays, de ses sites agrestes, et de ses rochers sauvages, je sens battre mon cœur... Oh ! que c'était poétique et pittoresque... mes montagnes!..
ERNEST, souriant ironiquement.
Puis quelquesdoux souvenirs sans doute?,, un premier et naïf amour?
KERVEN , souriant.
Oh ! qui n'a pas ainsi quelque rêve presque effacé ?
ERNEST
Qui n'empêche rien.
KERVEN , souriant.
Quatre ans se sont passés depuis ce temps où Loïsa en avait seize ! la sauvage fille de nos montagnes me révéla, sans le savoir, avec sesl>eau\ yeux si vils et son sourire charmaut, l'art d'ex-
primer en V?! s ce qu'on a dans le cœtîr ; '.^ais cesveis, elle ne les eOtpas compris! c'était u;;c vraie liile de la nature !.. "ile ne savait rien , pas
même lire: j;
ne i aj pas Ernest !..
évite, je ne voudrais
c'est encore un rêve
éaliié ! Son
pas la revoii
gracieux! M""« do AJoranviîle est la amour se mêle à toutes mes ospérances (le gloire : la célébiiié a taiii de prix à ses yeux!
, ^ ERNEST
Mais, do. nos jours, la gloire, c'est le .';can(!a- Ic , l'exagération , les seiiliinens vioîens, grossiers.
KERVEN , vivcnieii! Ir.i prenant la main.
Ah! je le sais!
A m ; «lu l'Iégc.
Jadis on courtisait les grands, Et c'est le peuple aujounriiui qu'on encense!
t'honime médiocre en tous temps
Imite et flaite la puissance.
Le vrai talent, d'un plus vaste horizon
S'ouvrant la limi;e infinie,
N'a pour maître cjuc la raison ,
Et pour guide que le génie.
EHNEST.
Il a encore une foule de vieux préju^jés. SCÈNE VU.
ERNEST, KERVEN , TOlJj, ayant l'air étonné et contrarié de voir encore quelqu'un; i! l'ait signe à son maître de renvoyer ce monsicui-.
ERNEST, riant.
Tenez, Kerven, vi>i!à voire grt)oni qui vent vous p-arier en caoliette de moi.
TOM, bas, à Kerven.
Monsieur...
Parle haut, je n'ai point de secret.
TOM, un peu moins bas.
Une femme est là.
KERVEN.
Cliut! (Bas, dans un coin.) Une femme?
TOM
Qui ne veut entrer que si vous êtes seul.
KERVEN, à part, très joyeux.
Ce mystère! Je ne connais pas d'antre femme qu'elle... Si c'était elle, revenant du Bois? (a. Tom.) Il faut que je le renvoie.
TOM, montrant l'antichambre.
Mais elle est là... il la rencontrera.
KERVEN, montrant une petite porte.
Le petit escalier, là... (il va à Alfred, qui s'est promené et a regardé par la fenêtre ouverte sur les Champs-Elysées.) Me pardonnerez-vous?
ERNEST, riant.
Comment donc!., entre jeunes gens... on connaît cela... Une autre fois... vous serez chez moi... Il en arrivera autant...
(Il va pour sortir.) KERVEN.
Pas là... (L'arrêtant et montrant la petite porte.)
ERNEST, riant.
0!i 1 sru-eraent,je la rencontrerais... L"escaiier di'-iol^é, n'est-ce pas?* C'est (irôl.-, i)()iirtant! Quand vous parliez de votre amour passsioniié pour M"" de Moranville... mais, nous autres, nous comprenons cela, Dieu merci!
KERVEN, embarrassé.
.N'allez pas croire!
ERNEST, riant ironiquement.
Oh! mon Dieu, non!..
Aie du Vendu.
Oui, je prends ce chemin.
Plus d'embarras, de mystère :
Je consens à me taire, Votre tour viendra demain.
Lorsque le bonheur arrive, Au vol il faut le saisir; J'ouvre la porte, et m'esquive.
Au revoir! Bien du plaisir!
ENSEMRLE.
ERNEST
Oui, je prends ce chemin.
IMus d'embarras, de mystère!
Je consens à me taire; A'otre tour viendra demain.
KERVEX.
Oui, prenez ce chemin.
Pardonnez-moi ce mystèrel
Consentez à vous taire; Ce sera mon tour demain.
(Kerven lui ouvre la porte et le fait sortir.) KERVEN. très troublé.
Et si ce n'était pas elle? et qu'il aille lui don-
* Kerven. E'nest.