UN BRAVE HOMME
Cependant, quand Jeanne fut revenue à elle, Justine s'en fut près de Geofroy, et lui dit :
— Eh ben?... A c't'heure?
Il avait la tète basse.
C'était un de ces hommes courageux qui tiennent le coup quand le malheur monte tout doucement, mais qui sont démoralisés quand la catastrophe se produit à l'improviste; et, surtout, c'était un de ces malheureux qui vont plus loin que la vérité, qui poursuivent la suite du roman, devancent les événements et se lancent dans le noir, à corps perdu, inutilement.
S'il avait fallu agir, remuer, ruser ou se battre, il aurait été admirable. Il avait un courage ponctuel de soldat qui obéit, va où son service le réclame, quel que soit le risque, exécute l'ordre sans faiblesse.
l'oiseau de proie 51
naturellement; mais que lordre dun supérieur lui manque, il se prend le front, reste perplexe et le voilà irrémédiablement perdu. 11 tente quelque pas dans un sens, s'arrête, revient en arrière; il est désorienté, comme ces chiens qui courent dans Paris, cherchant leur maître, flairant les jambes des passants, le seuil des maisons, accompagnant un instant les voitures, le cou tendu, la tète haute, et qui, la journée finie, la nuit venue, l'animation de la ville éteinte, échouent dans une rue et se couchent en houle au milieu de la chaussée, les yeux ouverts, suivant les hommes d'un long regard de bête perdue et conservant, tenace, l'espoir de retrouver celui qu'ils recherchent.
Pour les affaires du château, pour tout ce qui concernait la résine, le gemmage, le nettoyage des pinadas, l'entretien des coupe-feu, la surveillance du personnel, et, aussi, pour traiter les marchés, il semblait que Geofroy se transformât : il était clairvoyant, il avait de l'initiative et une grande sûreté de décision. Mais, dans la vie privée, c'était un honnête homme qui se perdait « dans un carré de maïs ». disait Justine.
La vieille reprit :
— Enfin, quoé donc qui sest passé chez Morineau, avec mam'zelle Gabrielle?
Geofroy la regarda, im instant stupéfait et, se levant, d'un effort imprévu, lui cria :
— Morineau t' l'a "raconté, n'est-ce pas? Alors pourquoi me 1" demandes-tu ?
— Ah ben! faisait Justine. Ah ben ! par exemple ! , . . Si j" sais seulement quoé qu' t'as!
— G' que j'ai?...
Il rassembla son énergie :
— J'ai que je n' veux plus que Morineau mette les pieds ici, t'entends?... Et que j'veux être maître chez moi, voilà ! Maintenant, si t'es pas d' mon avis, tu peux faire ton paquet... C'est d' ma part et d' la part de Jeanne. T'entends?...
Elle entendait bien, mais n'en pouvait croire ses oreilles, et cette fois elle se tut, ne pouvant s'imaginer que cet homme qui parlait si haut et si ferme était son lils, ordinairement si doux, si paisible, et que les plus grands événements de son existence n'avaient secoué d'aucune colère.
Elle s'approcha de lui et elle lui parla, à sa façon de normande qui emberlificote les questions :
— Ecoute, Geofroy .. Des histoires, tu 1' sais ben, c'est des histoires! Qui qui peut jamais dire la vérité?... Enfm, toé, t'es pas un mauvais gars, n'estce pas? Et puis Jeanne, et puis moé, et puis tout le monde, quoé? Ah! doux Jésus, va! quand qu'on se rend malheureux, c'est pas pour rien! J' sens qu'y a quéqu' chose, allons! Morineau... bon, tu 1' connais... Il m'a parlé, mais j' sais rien de rien!...
Elle s'y prit si bien que Geofroy finit par lui raconter l'aventure de mademoiselle d'Arbot.
La vieille balançait la tête, longuement, incrédule et gardant dans son cerveau de vieille finassière une sourde rancune contre le château.
l'oiseau de proie 53
Mais Geofroy s'était tu. la main levée, l'oreille tendue.
Quelqu'un rôdait autour de la maison.
Une tête passa dans rencadrement de la petite fenêtre.
Geofroy se jeta sur la porte, l'ouvrit toute grande et cria dans la nuit :
— Qu'est-ce qu'est là?
Il s'attendait à voir surgir Morineau.
— C'est moi, fît une voix.
— Ah! c'est toi, Michéou?
— Tu peux venir au château ? chuchota le droulât. On te demande.
Lui. quand l'air était au calme, il avait l'allure d'un conspirateur; par contre, quand il y avait un drame, ou seulement que cela sentait la hadinadc, il prenait la figure d'un innocent. C'était un petit bougre, qui, à vingt-six ans, piégeait, traquait, grimpait aux arbres et connaissait les passages du gros gibier comme un braconnier. La nuit, dormant de ce sommeil de plomb des enfants ou des gens de la campagne, il ouvrait la paupière au moindre bruit de l'extérieur. Était-ce quelqu'un dont il reconnaissait la marche, il ne se souvenait même plus, le lendemain, d'avoir été réveillé; mais que l'aboi bref du renard lui parvint, ou que, à la saison des amours, des fouines se missent à miauler, il était à bas du lit, tout de suite dispos, repérait le point^ et tranquillement se recouchait. A l'aube, il allait examiner les lieux de la bête, posait un collet, une trappe ou un assommoir; deux jours après, il avait sa prise.
Il marcliait depuis un instant dans un chemin de sable à côté de Geofroy, quand il lui dit :
— Il y a peut-être du nouveau du côté de Fontarbon?
— Que veux-tu qu'il y ait?
— Je me renseigne.
Geofroy hésita :
— ?son, fit-il, y a rien.
Le petit Michéou se tut un instant.
— Hé bé! si, allons ! Il y a quelque chose! Il y a que ce soir, j'ai vu Morineau qui s'en allait sur Ardanne — et qu'il avait l'air de ne pas aimer l'espion, hé!... Je l'ai suivi jusqu'au « Pigne-à-Garrot ». Malheureux! Il marchait comme le loup qui avance sur le troupeau.
Michéou aimait les images, lui, comme tous les gens de la lande qui jouent à qui mieux parler, le soir, devant la crémaillère ou au café.
— Qu'est-ce que tu faisais là-bas? demanda Geofroy .
— Té! J'étais à regarder un (juelque chose qui me grattait V esprit... Et je Tai trouvé, mon quelque chose !
Michéou s'arrêta et, baissant la voix, il articula sourdement :
— C'est ^lorineau qui a fait le coup à mon pauvre Flambeau ! . . .
Il n'aperçut pas Geofroy qui haussait les épaules.
— Tu ne le savais pas, Geofroy?... Hébé! si, tu le savais! J'ai trouvé tes' pas à la place où la crapule a éventré mon pauvre chien!
— Ellî beii?...
— Eh! bé! dit Michéoii furieux, si c'est tout l'effet que cela te fait, je réglerai mes comptes tout seul.
— Tes comptes... tes comptes!... grommela GeofroY. c'est tout d'mème un peu les comptes du château !
— Mon ami, répliqua Michéou paisiblement, les comptes du château ça ne me regarde pas. Mais mes chiens, c'est mes chiens et personne ne m'empêchera de venger mon Flambeau. Ques escriout '....
« C'est écrit! »
Ils étaient arrivés au portail de Quatreloup.
— Pas par là! chuchota Michéou. Monsieur Lucien t'attend dans l'orangerie.
Ils longèrent l'écurie. Ln cheval piaffait dans une stalle et, doù ils étaient, ils entendaient le ronflement d'un domestique qui couchait au-dessus du fenil. Le calme était si complet que la sonnerie d'une horloge dans le château leur parvint, nette, claire, à croire qu'elle était à quelques pas.
Au bout de l'écurie, ils prirent par Tallée du potager. Ici, Michéou se sépara de Geofroy en disant :
— Moi, je rentre.
Lorsque Geofroy atteignit la baie de l'orangerie, il aperçut M. Lucien qui se promenait de long en large, dans la clarté de la lampe, s'arrètant pour déranger des fauteuils, l'air soucieux, commençant des gestes qu'il ne terminait pas et reprenant sa promenade, comme une bète en cage.
56 LOISEAUDEPROIE
Quand Geofroy se présenta, il le fit asseoir, et se dressant devant lui, un peu pâle, il le regarda en face et lui demanda :
— Vous savez ce qui s'est passé entre Jeanne et moi?
Geofroy se leva, les mains en avant pour l'empêcher de poursuivre.
— Ecoutez, Geofroy.
— Je ne veux pas!
— Ah! çà, cria Lucien, si je vous disais que je l'aime, moi... et que je veux en faire m.a femme!
Geofroy écarquilla les yeux, eut un pauvre sourire :
— Monsieur Lucien, fit-il, dans ce cas, moi, je vous dirais que je ne lui donnerai jamais mon consentement, parce que, nous, on n'entre pas dans une maison par la petite porte pour en sortir par la grande, et quand on nous a dit de nous asseoir sur un banc, nous ne prenons pas un fauteuil. \ en a, oui, p't'étre, qui le feraient, mais pas nous ! Et puis, voyez-vous, m'sicu Lucien, les brebis ne s' plaisent qu'au pâturage. Jeanne en dame!...
— Geofroy, je vous jure que...
— Non, m'sieu Lucien, ne jurez pas!... Vous êtes un brave cœur. Vous vous dites : « J'ai fait de la peine au vieux Geofroy, j'ai fait de la peine à Jeanne : on va tâcher d'arranger ça. » Eh ben! moé, j' vous dis : C'est de l'enfantillage!
Lucien l'interrompit : .
— Non, Geofroy, ça n'est pas de l'enfantillage, et
la preuve, c'est que, dès demain, ma mère en sera avertie !
Geofroy fit un bond vers lui :
Monsieur Lucien... monsieur Lucien, si vous
faites ça, j'vous jure, moi, que je ne r'mettrai plus les pieds au château — ni moi, ni Jeanne — et que nous quitterons Quatreloup sans demander notre reste. J'ai pas envie d'être pris pour un malin; j'aime mieux être une bête...
» D'ailleurs, ajouta-t-il, monsieur le comte vous rirait au nez et il aurait raison. Dans c'cas qu'est-ce qui se passerait? Moi j'aurais eu l'air d'emmancher une vilaine histoire; monsieur le comte et tout le monde me regarderaient drôlement. Et vous, monsieur Lucien. . . j'vous donnerais pas quinze jours pour reo-retter c'que vous auriez fait. J'sais c'que j'dis, allez. J'ai vécu plus que vous...
Lucien l'interrompit :
— Écoutez-moi, Geofroy. Youlez-vous que dans quinze jours nous reparlions de cela?
— ^on, monsieur Lucien; c'est inutile. J'vous crois. Mais dans quinze jours, moi, je vous répondrais ce que je vous réponds. Y a pas à revenir là-dessus. Et maintenant, j'vous promets que j'n'ai plus de peine. Dabord, je m'étais dit que vous aviez cherché à vous amuser avec la petite. C'est c'qui m'avait tourné les sangs. Maintenant que j'sais que c'est plus grave, je n'vous en veux plus. Si vous me tendez la main, m'sieu Lucien, ça m'fera plaisir de vous la serrer.
Lucien lui tendit la main.
^8 l'oiseau de proie
— C'est ça! Et il faut oublier c't' histoire, n'estce pas? supplia Geofroy. Les autres pourront jaspiner. J' m'en fousî J' vous retrouve, j' suis content!
— Dans quinze jours, répéta Lucien fermement, nous reparlerons de ça.
— Monsieur Lucien!
Lucien eut un geste d'apaisement, et puis il dit à Geofroy :
— Savez-vous ce que Morineau a fait ce soir? Mais Geofroy l'interrompit :
— Monsieur Lucien, vous ne me tutoyez plus? Ils se regardèrent, et Lucien, les larmes aux yeux,
redemanda :
— Sais-tu ce que Morineau a fait ce soir? content de voir qu'il ne restait plus de nuages dans leur ciel.
Le matin au petit jour. Oualieloup et tout le pavs apprenaient le départ de Morineau. mais en dehors de mademoiselle d'Arbot. de M. Lucien Gavignon et de Geofroy. nul ne savait le motif de cette disparition. Michéou, clignant de l'œil, expliquait : « Té! si tu crois que le renard attend le chasseur quand il est allé au poulailler! » Pourtant les domestiques doutaient que ce fût à propos de l'histoire du chien que Morineau avait pris le large. Un résinier ne quitte pas ses pins si aisément.
— Hé! non, peut-être? faisait Michéou. Qu'estce qu'il a de reste en ce moment? Il a touché sa gemme, les pins ne sont pas grattés, c'est le bon moment pour changer sa coquille, allons!
Le comte d'Arbot montrait une figure souriante. Peu lui importait que les pins de Fontarbon fussent
60 l'oiseau de proie
sans résinier. Morineau n'était plus là; on pouvait respirer! Bon débarras!
Il se préparait à descendre, botté, prêt à sauter en selle, lorsque l'aîné de ses beaux-fds, André Gavignon, se présenta chez lui, la mine soucieuse.
— Vous savez ce qui se passe?
— Mais oui, mais oui, fit le comte. Morineau a filé. Et puis après?... Il n'y a plus de résinier dans la combe de Fontarbon?... Mon cher enfant, dans huit jours nous aurons une douzaine de demandes... Je le trouve charmant, moi, ce Morineau! Nous ne savions pas comment le mettre dehors ; juste, le voici qui nous tire sa révérence...
Et il se mit à siffloter un air de chasse et à faire des moulinets avec son stick, si jeune, que les cheveux blancs qui le couronnaient et les pattes d'oie qui lui bridaient les yeux semblaient des coquetteries ajoutées à celles qui lui étaient chères et dont il se targuait. Près d'André Gavignon, il semblait le jeune homme — un jeune homme qui se serait grimé en homme mûr pour avoir le droit de parler aux femmes un peu cavalièrement et pour l'agrément qu'on éprouve à se faire céder le pas.
André Gavignon, grave, et ami de l'ordre par tempérament, était quand même subjugué par ce sansfaçon de grand seigneur, et il s'essayait à le copier. Il avait pris certaines manières du comte — la petite intonation sèche et un peu gavroche pour faire une observation, les allures distantes, le ton pour héler un domestique, le rire d'incrédulité, le léger hausse-
LÛISEAUDEPROIE 61
ment d'épaules qu'esquissait son beau-père lorsqu'on lui rapportait un incident désagréable, mais tout cela. André Gavignon le faisait sans gaieté, sans aisance, parce que son instinct le poussait à j^rendre la vie trop au sérieux, tandis que le comte, lui, la prenait comme elle se présentait et en tirait le meilleur parti pour sa propre satisfaction.
En quittant son beau-père, il rencontra Lucien qui sortait de sa chambre.
— On t'a dit que Morineau était parti?
— Oui, fit Lucien.
— Bon débarras !
— Tu trouves?...
— Ah! oui!
Lucien hocha la tête.
— Moi, reprit-il. j'aimai s autant le savoir tout près de nous. D'abord parce qu'on le surveillait, et puis... Tiens, si cette crapule-là a filé, c'est qu'elle a des idées. . . Tu peux faire : Bûût .'...
Mais voyant son frère sourire il lui lança :
— Tu viens de parler au père, hein?...
Et comme André se vexait, Lucien le saisit par le bras, l'entraîna dans sa chambre et là, simplement, sans chercher à alléger sa responsabilité, il lui conta l'entrevue de leur sœur et de Morineau, et ce qui 1 avait motivée.
André le laissait poursuivre, atterré, et quand Lucien se tut, enfin, il marmonna d'un accent dépité :
— C'est du propre!... un Gavignon!
62 l'oiseau de proie
Lucien se croisa les bras.
— Un Gavignon qui embrasse une Jeanne Geofroy, n'est-ce pas? Eli bien, mon ami, apprends que ce Gavignon qui a embrassé Jeanne Geofroy...
Il s'interrompit.
— Non ! tiens ! Je garde ça pour moi ! . . . Au lieu de nous chamailler, nous ferions mieux de veiller au grain.
— C'est facile, maintenant!
Il se représentait successivement sa sœur chez Morineau. Lucien dans l'orangerie avec Jeanne, et son orgueil de bourgeois blessé l'empêchait de se préoccuper du véritable danger.
— André, ne radote pas! reprit Lucien, Tu es mon frère, tu es mon aîné, tu as vingt-huit ans, moi j'en ai vingt-six : garde tes remontrances pour tes enfants... quand tu en auras. Il ne s'agit pas de perdre son temps en dispute. J'ai réfléchi toute la nuit...
André ne l'écoutait pas; il répéta :
-— C'est du propre!...
Lucien lui cria :
— C'est tout ce que tu trouves à me répondre?... Alors, au revoir!
Et il prit la porte, laissant André qui, lui, se résolut, à tout confier à sa mère.
Un peu avant le déjeuner, lorsque la famille eut été informée de ce qni s'était passé, le comte eut un long entretien avec Lucien.
— Mon pauvre enfant, dit-il, ton frère m'inquiète
plus que toi. Il est toqué, ce garçon! Ma parole, j'ai cru tout à l'heure qu'il me rendait responsable de ce que tu as fait!... Ce que tu as fait, mon Dieu, c'est une gaminerie. Les conséquences... Ah! dame! les conséquences!...
Lucien l'interrompit.
— Les conséquences, du côté ^loiineau. moi, je ne les prévois pas ; mais en ce qui concerne Jeanne, c'est très simple : je l'aime, je...
Le comte lui saisit vivement le poignet :
— Yeux-tu te taire! Je vais t'empêcher de lâcher une bêtise !
— Je l'épouserai, aclieva Lucien.
Le comte éclata de rire.
— Ah ! çà, vous êtes fous tous les deux, ton frère et toi!... ïu épouserais cette petite parce que tu l'as embrassée?
— Parce que je l'aime.
Le comte d'Arbot le regarda.
— Mais, sacrebleu! on croirait que tu parles sérieusement !
— Je parle sérieusement.
— Dans ce cas, mon enfant, ne parle pas! Tu achèverais de me faire tourner en bourrique. Tu épouseras la petite Geofroy... Parfait! Tu ne pourras tout de même pas épouser toutes les femmes que tu auras embrassées?... D'ailleurs il ne s'agit pas de ça, pour l'instant. Il faut savoir ce que nous décidons à propos de Morineau. Si j'écoutais ton frère, nous devrions informer le procureur de la République,
mettre sur pied la gendarmerie du canton... Des sottises! Si nous étions sûrs de faire coffrer Morineau immédiatement, parbleu ! Mais il faudrait des preuves, et il n'y en a pas! Ou des témoins... et il n'y a que Geofroy.
Ils se turent un instant.
— II... n'y a... que Geofroy, répéta lentement le comte.
Et il ne put se retenir de dire avec émotion :
— C'est un brave homme !
Il avait perdu son ton gouailleur.
— Tu l'as vu Geofroy? demanda-t-il sérieusement.
— Hier soir.
— Mon petit Lucien, avant tout il faut que nous nous entendions avec lui. D'abord nous n'avons que lui sur qui compter. Et puis, tiens! en effet, c'est un brave homme, ce bougre-là ! Il nous donne l'exemple. Moi, tout à l'heure, quand j'ai appris ce qui était arrivé à Gabrielle, j'ai cru que j'allais faire chercher Morineau pour le tuer. Geofroy, lui... lui, il aurait pu laisser marcher les événements.
Le comte d'Arbot se tut. Il avait perdu sa sérénité de Parisien Cette fois, il voyait les choses telles qu'elles étaient et il ne souriait plus.
Lucien n'avait pas besoin de lui demander à quoi il pensait : il lisait sur sa figure comme en un livre ouvert.
— Nous irons le voir cet après-midi, veux-tu? proposa le comte.
Dans l'après-midi, ils sortaient ensemble, lorsqu'ils
l'oiseau de proie 65
rencontrèrent MicLéou qui revenait de la lande, portant un gros paquet sur le dos.
— Qu'est-ce que tu as là dedans? demanda Lucien. Michéou eut un petit sourire en coin, posa son
fardeau par terre et, l'œil malin, répondit :
— C'est de quoi embêter quelqu'un.
Il ouvrit la toile et montra une hache, des serpes et des espouj'guets.
— Je suis allé jusqu'à Fontarbon pour voir si la canaille n'avait pas oublié quelque chose et, dans un coin de la grange, j'ai trouvé ses instruments. Alors, n'est-ce pas? je ne veux pas qu'on lui vole son bien. Je lui remettrai ça moi-même, quand il reviendra.
— Quand il reviendra... douta le comte.
— Oli ! il reviendra, fit Michéou. sûr de lui.