LE PERE
— Monsieur Lucien, il y a, reprit Geofroy, que mademoiselle Gabrielle revient de chezMorineaii.
Ce fut comme un craquement.
Lucien, suffoqué, considéra sa sœur et prononça :
— Quelle drôle d'idée !
Il ajouta vite, pour dissiper le silence angoissant :
— G est pour l'histoire du chien?...
Personne ne lui répondit.
— Ma petite sœur, fit-il un peu grondeur, ceî affaires-là ne te regardent pas.
Geofroy s'éloignait à pas lents, tête basse, mais un accès de rage le fît se retourner. Ce fut plus for que lui.
— Non, c'est pas pour Ihistoire du chien! C'est..! Jeanne se laissa tomber sur le banc.
Son père, soudain dressé de toute sa taille, s'apprc
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chait de Lucien. A deux pas de lui, il s'arrêta, lança un coup dœil aux jeunes filles, qui attendaient, anxieuses... et le misérable sourire, qui errait sur ses lèvres à ses heures de mélancolie, reparut; son buste s'affaissa, ses épaules se voûtèrent, ses bras pendirent, son corps s'amollit...
— C'est pour une autre affaire que mademoiselle Gabrielle vous expliquera. Moi...
Et prenant une large respiration :
— Moi. je ne veux pas m'en mêler; ça irait encore plus mal. et ça va déjà mal... monsieur Lucien!
La voix remontait, orageuse.
Il tendit la main à sa fille et, courbé, vieilli, pareil à un aveugle, il se laissa conduire en répétant :
— Bien mal. oui!... Qu'est-ce qu'on avait besoin de ces histoires?
Il ne songeait déjà presque plus à son propre malheur.
C'était un brave homme, qui menait les affaires du château comme si elles avaient été les siennes et qui ne se plaisait qu'à sa besogne. Ln peu avant le second mariage de madame Gavignon avec le comte d'Arbot. lui, il avait épousé une fille de Lapeyrade qui était morte deux ans plus tard, en lui laissant Jeanne, et le poids qu'il semblait déjà avoir sur le cœur lui avait pesé plus lourdement. L'image de la disparue le poursuivait ; il la retrouvait entre les pins, le soir, quand il rentrait chez lui, vanné de travail, à la carre de deux chemins, et quelquefois à
table, au moment des repas, et aussi dans les yeux de sa petite Jeanne dans lesquels il plongeait ses regards, longuement, comme pour aller chercher jusqu'au fond de ces sources limpides la pensée de celle qui n'était plus.
Il y a des morts qui sont partout, éternellement.
Il ne se lamentait pas, ne maudissait pas le destin; sachant qu'il n'aurait plus jamais de joie, qu'il ne pourrait plus jamais se défaire d'un passé qui tenait tout entier dans deux années d'enchantement, il j marchait avec ce passé, sans bruit, largement, d'une * allure égale et glissante, pour ne pas mettre en fuite ses images.
Autrefois, quand madame Gavignan, devenue la comtesse d'Arbot, lui avait dit : « Geofroy, je me charge de votre fille, elle sera élevée au château », il avait répondu : « Madame la comtesse, c'est une grâce que vous lui faites... Je veux bien, parce que... parce que si ma fille grandissait avec le foutu père que je suis, elle gagnerait ma tristesse qui lui empoisonnerait la vie. » Et sa mère, la vieille Jus- ' tine, avait eu beau grogner, il avait bien fallu qu'elle en passât par où voulait son Geofroy, mais elle avait exigé qu'on lui apportât tous les jours sa petite-fille : elle ne voulait pas aller la voir — les dalles du château lui auraient brûlé ses semelles.
Elle bougonnait à longue journée contre son fils, contre le temps, contre leur sort — qu'elle n'aurait échangé pour aucun autre, — contre tout, jiar goût d'abord, et par habitude, sans presque plus s'en
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apercevoir. Le comte dAdjot disait d'elle qu'elle était bonne comme le pain, mais comme mi pain qui aurait eu la croûte dure. Lui proposait-on de faire quelque chose, elle répliquait : « Je ne veux pas » ou : « Non. ben sûr. que je l'ferai pas! » en vieille Normande qu'elle était; mais, à peine avait-on le dos tourné, quelle exécutait ce qu on lui avait demandé. Pourtant, quand sa pelite fille avait eu dix ans, elle avait mené une telle existence à Geofroy pour qu'on la retirât définitivement du château, qu'on avait du lui céder. Jeanne vint, alors, coucher chez son père, se mit aux travaux du ménage, gaiement : mais, l'après midi, elle courait retrouver Gabrielle et leur chef de bande « monsieur Lucien ».
On montait aux tours d'où l'on découvrait la lande jusqu'à la Garonne, au nord, et jusqu'aux Pyrénées qui, sur l'horizon du sud, dessinaient une procession de gros nuages. liutourant le château, il y avait la famille des hameaux et des villages, si profondément enfouis dans cet infini tapis de verdure que leur présence ne se décelait que par les traînées de fumée accrochées au-dessus d'eux, à la cime des pins.
De ces longues contemplations au-dessus de la terre, il était resté à la petite Jeanne des rêveries qui la ressaisissaient parfois. Lorsque sa grand'mère la surprenait, les regards perdus, les lèvres entr'ouvertes, les mains inoccupées, elle lui faisait une scène, ne comprenant pas qu'on put gaspiller ainsi son temps, elle qui n'avait jamais, jamais laissé son esprit chevaucher des chimères.
Aussi, quand la vieille Justine fut informée par Morineau de ce qui lui avait été révélé dans l'orangerie, la première exclamation qu'elle poussa fut : « Je le savais! » Elle jeta ensuite à Geofroy : « C'est d'ta faute! » et elle ne songea pas au parti à prendre; <^.lle ne songea, en attendant l'arrivée de Jeanne, qu'à agonir le fds de reproches et à maudire Quatreloup et le pays entier. Si elle avait été la maîtresse, elle aurait chassé Jeanne, ou bien elle serait allée avec elle au château, demander une indemnité; pourtant, si Jeanne avait fait mine de partir, elle l'aurait retenue et si, au château, on avait accepté la transaction elle l'aurait refusée. Ses actes étaient constamment en contradiction avec ses paroles.
A la nuit tombante, ne voyant rentrer ni Geofroy ni Jeanne, elle s'apprêtait à s'enquérir d'eux quand elle entendit un petit coup de sifflet aigu, bref et qu'elle connaissait bien.
C'était Morineau qui l'appelait, selon l'habitude qu'il avait prise depuis plus d'un mois et, laissant précipilamment son ouvrage, Justine traversa le jardin, lentement, en regardant son rang d'oseille. Arrivée près d'un petit poirier, à quelques pas de la haie, elle s'accroupit, occupée, semblait-il, à écheniller l'arbuste.
Sans tourner la tête, elle chuchota :
— T'es la?...
— Geofroy n'est pas rentré?
— Non. J' l'attends..
— Ben ! fit Morineau dans la haie, il s'en est passé
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de drnle! La fille du château est venue à Fontarbon pour m'informer que si je répétais que j'avais surpris son frère avec Jeanne, quelqu'un se chargerait de me régler mon compte !
Et, comme la vieille Justine avait un mouvement d'incrédulité, il ajouta en ricanant :
— Elle n'a pas froid aux yeux, la drolière! Si t'avais vu ça! Elle a empoigné un couteau:... un peu plus elle m'aurait saigné, ma parole!...
Oubliant toutes précautions, la vieille Justine s'était relevée, les mains aux hanches, et faisait : « Non ! non ! »
A ce moment, le loquet de la porte claqua et Geofroy apparut.
Morineau, qui de son poste pouvait surveiller le jardin sans être vu, s'aplatit par terre et, se coulant dans le fossé, disparut comme une bête surprise, tandis que Justine, par contenance, arrachait des mauvaises herbes.
Quelques minutes après, elle était dans la cuisine.
Cependant, Geofroy , qui l'avait épiée , s'était approché du poirier. Il examina la haie et, s'avançant. découvrit une place foulée où l'on devait souvent faire le guet.
— C'est Morineau qui était là? dit-il en rentrant.
— Morineau?
Il répéta, la voix tremblante :
— C'est Morineau qui était dans la haie tout à l'heure?... Eh ben! tu pourras l'informer que si jamais je Y surprends, j' lui fous un coup de fusil!
La vieille Justine s'arrêta d'éplucher ses légumes, posa son couteau sur la table, et repartit sèchement :
— G'est-y toé qu'es chargé de lui faire son affaire?
— Personne m'en a chargé ! J'm'cn charge tout seul !
— Ah! soupira paisiblement Justine, le pauvre Morineau! S'il se trouve en vie la semaine prochaine, il aura d' la chance! ïu veux lui foutre un coup de fusil ; au château, on veut 1' saigner ! C'est un gars bien malade!... Heureusement qu'il a d' quoé s' défendre!
Geofroy haussa les épaules, mais, ne pouvant plus longtemps maîtriser la colère qui bouillonnait en lui, il lança une chaise contre le mur, à toute volée, si violemment qu'elle se brisa et que Jeanne en reçut un barreau sur le pied.
Justine s'était levée, haletante.
Jamais elle n'avait vu son fds dans un tel état.
Elle prononça : « Jésus!... » mais elle ne trouva pas de mots pour apaiser l'orage. D'ailleurs elle ne voulait pas l'apaiser comme cela; son autorité tracassière en eût été amoindrie.
Tous les trois, dans cette salle, ils semblaient trois ennemis.
— Toi, arrive! jeta Geofroy à Jeanne. J'ai à t'parler.
Ils passèrent dans la chambre du fond, laissant Justine à sa stupeur : mais Geofroy ne parla pas à sa fille. A peine dans la chambre, il se laissa tomber sur un tabouret qui était près de la cheminée, marmonnant des mots sans" suite.
Jeanne le resfardait silencieusement, sans oser
faire un mouvement. Pourtant, lorsqu'elle crut deviner qu'il l'appelait, elle s approcha de lui.
Il pleurait comme un enfant.
Alors, il la saisit à pleins bras, Tassitsur ses genoux et se mit à la bercer, les yeux fermés, pour la retrouver toute petite, telle qu'il voulait se figurer qu'elle était toujours, comme les papas s'entêtent à voir leurs enfants quand, la vie ayant marché, il leur est révélé, un jour, que les gamins d'hier sont prêts à goûter aux joies et aux douleurs des hommes. Ln grand mouvement de jalousie les empoigne; les mauvais le suivent, entraînés à des sottises irrémédiables, brisant d'un coup ou abandonnant bribe à bribe une affection vieille de vingt années, ne tolérant pas qu'on les quittât, n'admettant pas qu'un autre qu'eux occupât le cœur de leur enfant, et lorsque la sagesse leur \'ient au cerveau, lorsqu'ils recherchent ce qui avait fait leur joie, ils ne trouvent plus rien; les autres, les bons, remontent le courant, se livrent à la douleur, se raisonnent, souffrent et se résignent, en fin de compte, à abandonner ce qu'on voudra de leur bien, à la condition que. pour les payer de leur sacrifice, on leur fasse faumône de quelques loques de leur ancien bonheur.
Geofroy disait :
— Ma petite Jeanne! ma pauvre petite Jeanne!... Il la serra plus fort sur sa poitrine.
— Qu'est-ce qu'on va faire, mon Dieu ! . . . On, c'était lui, c'était elle.
— Ma petite Jeanne, j'aurais tant voulu que...
Il ne pouvait pas achever ; cela l'étranglait.
Il aurait tant voulu qu'elle restât honnête, tant voulu quelle devînt une gentille ménagère qui aurait vécu dans son ombre avec un mari de leur choix.. .
— Papa, fit-elle en s'écartant un peu pour l'interroger, tu crois que...
Il lui ferma la bouche.
— Tais-toi!... Je n'crois que ce que tu m'as dit. Vous vous êtes embrassés, il t'a juré qu'il t'aimait... Ma pauvre enfant, c'est le commencement.
Et tout à coup, ne pouvant plus maîtriser son esprit qui galopait à la recherche de nouveaux supplices, il lui demanda, à l'improviste :
— Ecoute... L'aimes-tu?
Elle ne répondit pas.
Il répéta obstinément : « L'aimes-tu? » Il voulait savoir, à la fm!
Dans un souffle elle répondit : « Oui ! » Oui, elle l'aimait, de toutes ses forces, de tout son être.
— Eh bien! fit Geofroy posément, ma pauvre enfant, nous sommes des misérables ! Je n' pense pas à autre chose qu'à ton bonheur ! . . . Nous sommes des misérables, plus misérables que le dernier des mendiants, plus misérables que lou Péricléro, le fou!... Tu n' t'imagin' pas qu'il va t'épouser, hein?...
Sa voix devenait sèche et dure.
— Tu crois peut-être que je souffrirais que tu deviennes sa femelle?...-
— Papa...
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— ... Tu ne l'cTois pas, hein?... Dans c' cas, c[u"est-ce qui s' passera?...
Et il continuait de parler, ressassant sa peine à lui et pensant au « château » et à la situation qui lui serait faite désormais!...
Elle se dégagea, mais elle se sentit envahie par une grande chaleur; ses tempes battaient, une sueur glacée lui coulait du front aux oreilles; elle entendait des cloches qui tintaient, lugubrement, toujours sur le même rythme, et ses muscles tressautaient.
La voyant défaillir, il la rattrapa, la porta sur le lit, courut à la table de toilette, voulut prendre le broc, le manqua, cassa un verre.
Au bruit, Justine apparut.
— Fous-moi 1 camp, toi î
Mais Justine avait vu sa petite-fille sur le lit. Il n y avait plus de « fous-moi le camp » qui pût la faire se retirer.
Tandis que Geofroy, affolé, allait de droite et de gauche, ne sachant plus où donner de la tête, elle lui jeta :
— Voilà c' que tas fait, tiens !
Jamais elle ne désarmait.