‹ Loiseau de proieChapitre 11 sur 31 · LE PIEGE · texte numérisé non relu

LE PIEGE

Morineau revint en effet.

Ln soir queMichéou couplait ses chiens, qui avaient 'chassé dans la lande Daoupit, il l'aperçut qui se glissait, à travers les pins, du côté de Fontarbon.

« Hé bé ! pensa- t-il, je suis servi ! »

Il se jeta dans une touffe d'ajoncs et surveilla son liomme qui s'avançait à grands pas vers son ancienne demeure. Quand il fut sûr qu'il se rendait à Fontarbon, il finit d'assembler ses chiens et, coupant par une jeune taille, il partit vers Quatreloup, excitant sa petite meute qui le suivait comme pour courir au relais.

Le chenil fermé, il appela le valet de chambre et lui fit ses recommandations :

— Si on me demande, tu diras que je suis reparti sur Claré; il y a une de. mes bêtes qui n'est pas rentrée tct qui donne par là-bas.

Il sortit du château ; mais, au lieu de prendre la route de Claré, il sauta dans le chemin de Fontar- 1»! n et courut d'un trait jusquà cent pas de l'ancienne demeure du résinier.

D'où il était, il pouvait guetter son homme tout à l'aise, sans être découvert.

La porte et les volets étaient fermés et aucun hruit ne venait du hangar.

Un autre que Michéou, qui n'aurait pas été habitué à l'affût des bêtes, se serait retiré, persuadé que l'oiseau n'était plus là. mais Michéou refaisait son calcul : « Dix minutes pour arriver au château, cinq minutes au galop, pour descendre jusqu'à Fontarbon. Si loii Morineau venait ici, il devrait y être encore. » Et, sans bouger, il continua son guet.

Ln vol de palombes lui fit lever la tête, et puisée fut un écureuil, qui décortiquait une « pigne » sur un arbre marqué pour être abattu.

Tout à coup, il vit que l'écureuil s'arrêtait de manger, pointait le museau du côté de la maison et restait immobile.

Michéou, l'oreille tendue, ne percevait aucun bruit insolite.

Brusquement l'écureuil lit un saut en lâchant sa « pigne », qui tomba sur une branche, rebondit par terre, et Michéou découvrit alors qu'un volet de la maison se fermait silencieusement.

Il eut un petit sourire de satisfaction, et il continua de veiller.

Ln bon moment après, il devina que le volet

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s'entr'ouvrail, doucement, aussi doucement que se gonfle la motte de terre que la taupe soulève pour élargir sa galerie. Le trait noir de la fente apparut, s'accentua : il aperçut une tète...

Le volet s'ouvrit un peu plus, et la figure de Morineau surgit. Il l'avait juste en face de lui.

Il le vit se pencher lentement pour examiner les abords de la maison et, rassuré, jeter dehors un paquet enveloppé d'un mouchoir; ensuite, il enjamba la fenêtre. Une fois sur le sol, il examina encore la pinède qui l'environnait, repoussa les volets qu'il cala d'un petit taquet et, prenant son baluchon, il disparut dans le hangar.

Michéou n'en attendit pas plus. Il quitta sa cache, s'éloigna de la borde , courut au sentier qui va rejoindre celui d'Ardanne, et traversant les landes comme un chevreuil, sautant par-dessus les troncs abattus, s'enfoncant dans les bouquets de « tauzins», il atteignit le croisement des deux chemins de Balazet et se posta derrière un chêne. De là, il embrassait le pays jusqu'aux fourrés de la combe Maugras, et encore il avait, en enfilade, deux sentiers de sable.

Maintenant il était sur de le rencontrer, Morineau, si sûr qu'il regretta de n'avoir pas son liapcJwot pour lui régler son compte.

En cette saison, il ne passait pas trois personnes par semaine à cet endroit; il n'y avait pas de risque de se faire surprendre, et quant aux remords d^ supprimer un Morineau, ils n'auraient pas fait trembler la main du petit Michéou.

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Il pensa : « Je t'aurai quand même, mon ami ! » Alais il aurait préféré que ce fut tout de suite, à cause Je l'occasion. C'aurait été si facile! Morineau se [irésentait : il le laissait avancer jusqu'à sa hauteur, le hapchcot levé, tout prêt à s'abattre... Un pas à taire, et la canaille, sans s'en apercevoir, perdait le goût de crever des chiens.

Il se voyait si bien, l'instrument au bout de ses bras tendus!...

Le joli coup !

« Je lui en ménage un autre, pensa-t-il, et de celui-ci s'il en réchappe... »

Il attendit, sans impatience, accoutumé à cette -orte de fièvre qui vous tient les muscles en éveil pendant les heures d'embuscade, quand le gibier se fait désirer trop longtemps.

Enfin un buste d'homme émergea des ajoncs, et Morineau sauta dans le chemin.

Là, comme s'il avait été sûr de ne plus rencontrer personne, il enfila son bâton dans son paquet, le mit sur son épaule, et en route !

Il marchait droit sur la croisée des sentes. Alors Michéou jugea qu'il était temps de se montrer. Il effaça les traces de pas qu'il avait laissées au pied de l'arbre, s'enfonça dans le fourré et ressortit à quelques mètres de là. sans se cacher, regardant de droite et de gauche comme un homme préoccupé.

Morineau, qui l'aperçut, eut un recul qui n'échappa pas au drouldt, mais il poursuivit sa marche.

Michéou l'attendait à la carre, en roulant une ciga-

rette, très calme, en petit bougre qui sait cacher son jeu.

— Té, Morineau, fit-il. Adiou !

Morineau lâcha un « bonjour! » et, pour dire quelque chose, demanda :

— Que qu'tu fais par là?

— Ah! povre, ne m'en parle pas, repartit Michéou. Depuis ce matin, j'ai égaré un cochon de chien que je ne peux pas retrouver. Que le diable le crève ! Tu ne l'as pas vu, par hasard?

— jNon, dit Morineau.

— Hé bé ! Boudi! qu'il revienne, qu'il se perde, je în'en fous! C'est toujours la même histoire avec ce chien galeux. Dès que la chasse donne, le voilà qui prend son galop sur un change et, va voir si je l'attrape, oui! Il m'a emmené jusqu'à Gagoni!...

.J'en ai assez, té, de ce métier-là!

Tout en parlant, il fouillait dans ses poches.

— Tu n'as pas de feu, Morineau?

Morineau, qui, l'air soupçonneux, cherchait à deviner les pensées du drôle, tendit sa boîte d'allumettes.

— Hé bé! té, dit Michéou; fais une cigarette. Et, comme s'il n'avait eu que le désir de se reposer,

il s'accroupit, se laissa tomber sur le talus et, lançant son béret à la volée, il jura :

— Ah! Diou hibant, si ça devait continuer 'longtemps, je ficherais tout en l'air!... Toujours courir!... Et des : Michéou, les chiens sont malades!... Michéou, les chiens sont maigres! ... Je

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leur flanquerais la maladie et je mangerais leur soupe que ça ne serait pas autrement.

Morineau, qui s'était assis sur son paquet et allumait une cigarette, scrutait encore son compagnon à la dérobée.

— Hé bel et toi. qu'est-ce que tu deviens? fit Michéou. Ali! ça en a fait une histoire, oui! Malheureux! Le patron levait les bras : Morineau esC parti, et tout le château, et Geofrovî...

Il se rapprocha de lui. et. clignant de l'œil :

— Il y a eu quelque chose, hé?

— Y a. répliqua Morineau durement, que j'aime pas qu'on m'tanne la peau, voilà!

— Tu as bougrement raison !

— Et puis j 'tiens pas à rester chez des gens qui sont là à gratailler, à... Enfm, n'est-ce pas. ni père^ ni mère, ni cousin! Du moment quça nva plus, on s quitte. D'puis quéqu'temps, j 'pensais ben qu'ça, d'vait claquer.

Il serra les poings :

— Ah ! bon Dieu ! Y s'trouvent pas contents denous avoir, faut 'core qu'ils prennent nos femmesv Ben !... Elle peut y aller à son Lucien, la drolière h Geofroy î ^lais 4ui. le Lucien, y n'port'ra pas ça en- Paradis !... Et Geofroy non plus.

— Alors, c'est vrai? demanda Michéou, comm-? s'il avait été renseigné.

— Quoé? Quia Jeanne est la drolière à Lucien-fid'chien? Dame! mon gars, j'ies ai vus comme j'te voé ! J'I'ai dit à Geofroy^ mais paraît qu'on y a graissa;

la patte de beurre à çui-là ! L'a commencé par crier, et, à neiit, y n'pipe plus!

Michéou sentit que son cœur se glaçait. Jamais, jusqu'ici, il n'avait pensé à Jeanne Geofroy et voilà qu'à l'idée qu'elle avait pu se donner à un autre une jalousie féroce naissait en lui.

— Mais, poursuivit Morineau avec un mauvais rire, tu sais pas l'pus beau ? L'autre drolièrc — la Gabrielle — est- elle pas v'nue m'trouver pourm'dire que si j'jaspinais, on m'ferait mon afTaire?

— j\on?

— Tu l'savais pas core? Ah ben!...

Et il s'installa commodément pour lui raconter la visite de mademoiselle d'Arbot.

— Et t'aurais voulu que j 'reste dans c'te boîte? Mais, sacré bon Dieu, quoi qui s'rait arrivé? J'me connais : j'aurais fmi par faire un mauvais coup — ou ben on m'aurait fait mon affaire.

— Ho!

— Ho?... Mais c'est pas fmi, c't'hisloire-là! La drolière à Geofroy, y peuvent la garder; moé, j'prends pas les restes. Seulement on a des comptes à régler! D'abord j'veux qu'on m'rende c'qui m'appartient. J'ieur dois ren, moé, à ces feignants! Eux, y z'ontmes cspoiirgiiets, trois serpes et mon Jiapchcot. J'ies veux! J'vins d'Fontarbon...

Michéou, qui souriait en roulant une autre cigarette, repartit tranquillement :

— Je sais où ils sont tes espourguels, et tes trois serpes et ton hapchcot!... C'est moi qui les ai.

ailons!... Tu comprends, quand j'ai su que tu étais parti, je suis allé du côté de chez toi; j'ai trouvé ta ferraille et je l'ai emportée.

— Ah ben! t'es un fiston, ne put s'empêcher d'avouer Morineau.

— Tu ne sais pas? Viens les chercher ce soir. Je les mettrai dans le fond de ton hangar, où ils étaient. . . Mais, silence, hé! Je ne tiens pas plus que ça à ma place, mais je ne veux pas qu'on me fiche à la porte.

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