LE CRI DANS LA NUIT
Michéou se leva.
— Allons, soupira-t-il. j'aime mieux qu'on ne me trouve pas avec toi, té!
Et comme il allait parlir :
— Ile bé! où es-tu maintenant?
— A Balazet.
— Chez Lestaillon?
— Oui.
— Tu n'as pas perdu au change.
— A a clTouvrage, çà!
— Bougre ! Je ne suis pas en peine ! fit Michéou. Un gâs comme toi!... Et, dans ce cas, lou Tanao, qu estce qu^il deviendra puisque tu as pris sa place?
— Ben, que qu'tu veux! Il n'peut seulement plus porter sa cuarte. Y'ià c'qu'on fra : nioé, y m'servira, c'vieux. J'y donnerai la mangeaille et trois écus par
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mois el j'prends sa place. Y nest pas content, mais que qu tu veux?...
Que qutu çeu.r, c'était une des expressions de Morineau. Quand il la prononçait, il avait une intonation mauvaise de bourreau qui accomplit sa besogne et que les prières, et tout ce qu'on ferait pour tenter de gagner son cœur, ne touchent pas. Son cœur était derrière sa bourse et. quant à traverser sa bourse, il n y fallait pas compter. Gué (jutu veux'. La brute était là tout entière.
— Allons! adichas et bonne chance! prononça Michéou en se levant. Je m'en vais chercher ma carne de chien!... Que je voudrais donc qu'on les crève tous... comme Flambeau. Ah! malheureux, si tu les avais \'us, les patrons, quand on a rapporté Flambeau!... « Qui est-ce qui a fait le coup?... Il faut le savoir!... » Moi, je me disais : « Je le connais le malin ! . . . Il n'est pas loin d'ici ! . . . »
Il cligna de l'œil.
— Ecoute! Si jamais tu en rencontres un autre, ne te gène pas... ça sera autant de besogne de moins pour moi!
Morineau ouvrait les yeux, pris à la comédie.
— C'est pas les chiens qu'faudrait crever! C'est les patrons!
— Ça coûterait trop cher, raisonna Michéou. Alors, à ce soir !
Il baissa la voix :
— Viens vers sept heures; je serai là.
— C'est que j'seu point sûr de l'heure.
— Moi, fit Michéou, à huit heures, je panse mes animaux ; et après, tu sais, ça ne m'est pas commode de sortir. Le vieux est là...
— Le vieux?
— Emile. Il a l'oreille du renard, le bougre ! Allons, udichas, Morineau !
Et le petit Michéou prit un routin de sable.
— Tu ne siffles pas ton chien? lui cria Morineau.
— /Vh! hé, bé! fit Michéou, si je le sifflais je serais sûr de ne pas le revoir! C'est un chien à Jean de Nivelle. Et puis, qu'il se perde ou qu'il crève, je n'en rêverai pas.
Morineau ramassa son paquet et s'en alla en pensant « à des choses » sur Michéou.
Mais, au bout d'un moment, il eut un plissement de lèvres et pressentit qu'on le roulait. Non, non!... Il n'irait pas à Fontarbon avant huit heures, il irait en pleine nuit.
Quand Michéou rentra au château, il rencontra Geofroy qui lui fit signe d'approcher.
— On t'a demandé deux fois. Où donc qu't'étais?
— J'étais, bougonna Michéou, à « lever «les traces d'une bête que je vais piéger.
Et, comme il s'éloignait en sifflotant, Geofroy lui dit :
— Tu sais, à propos de Morineau, je voulais te donner un conseil, mon p'tit! Pas de blagues, hein? On a assez d'affaires comme ça sur le dos...
— Quelle blague veux-tu que je lui fasse, à ce gros bœuf? Je n'ai pas un « benté de loup », allons !
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?son, il n'avait pas un ventre de ioup.
— Povre! qu'il me fiche la paix, reprit-il, cl je le laisserai tranquille!
— C'est ça ! qu'il nous fiche la paix ! Et qu'on n'entende plus parler de lui. ïu sais où il est maintenant?
— Sur Balazet.
— Sur Balazet?
— Chez Lestaillon ; il a pris la place du vieux Tanao.
— Qui t'a dit ça?
Michéou leva le doigt :
— C'est l'épervier qui planait. .
Et il s'éloigna, content d'avoir intrigué Geofroy qui le suivit jusqu'au chenil en lui conseillant de se tenir tranquille.
— On s'ra ben avancé quand il aura fait brûler la lande!
— 11 ne faut pas, dit Michéou gravement, qu'il fasse brûler la lande. Il ne faut pas non plus qu'il me tue un autre chien !
— Dans c'cas, conclut Geofroy, y a qu'à n'pas avoir l'air d'faire attention à lui.
Lorsqu'il fut seul, Michéou entra dans la grange, déplaça une botte de paille, découvrit le paquet des instruments de Morineau et il pensait, le drôle : « Ce soir, tu les auras, oui! Qu'es escriout... »
Qués escriout... Du moment que « c'est écrit », il n'y a plus à revenir là-dessus.
Dans ce pays, la moitié de la race est ainsi. On ne cherche point la vengeance, mais quand par hasard
on la décidée, il faut qu'elle soit consommée. Sans l'insouciance que donnent la beauté du ciel et la facilité de la vie, il y aurait des crimes tous les jours parce que nulle part, peut-être, l'instinct ainsi que le mépris des lois et de la morale ne sont plus forts. On fait ce qu'on a arrêté dans l'ignorance de toutes conventions. Ce sont de grands enfants qui seraient terribles si l'appétit du bonheur n'était si violent en eux. Tout passe après son plaisir, où l'on court ouvertement, sans honte, comme par devoir — ce qui n'est pas si commun — et l'on n'y a pas le goût du martyre des privations, du sacrifice et des mortifications qui sont autant de masques que nous tenons, par héritage, de toutes les religions de la terre. Si, là-bas, on ne nuit pas à son voisin, ce n'est pas par charité, c'est parce qu'on sait que le voisin vous ferait payer sa paix rompue, que la vôtre en serait détruite et chacun, étant jaloux de la sienne, qu'il savoure minute par minute, respecte celle des autres. C'est d'une sagesse sans principe, semblable à celle qui préside à la paix internationale et qui vaut bien l'autre sagesse.
Morineau, dont le sang n'était pas du sang de ce petit peuple de Lanusquets, y avait failli. Alors : Qu'es escriout ! ...
Le soir de ce jour-là, on vit Michéou sortir du château un peu avant la nuit, chargé d'espourgaets et de hapchcots et d'un sac qui paraissait bourré de copeaux de bois.
— Hé bé, lui dit le cocher, tu ne soupes pas.
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— Je souperai quand je serai revenu, fit-il; jô vais piéger une bête.
Une heure plus tard il était de retour, et, calme, gamin, badineur à son ordinaire, il contait une histoire à la cuisine.
— Maintenant, fit-il à la fin du repas, je me retire pour souhaiter le bonsoir à mes draps !
— Oh ! oh ! dit Emile, tu t'y prends de bonne heure, ce soir!
— Si tu avais couru toute la matinée dans la lande de Daoupit, tu ne ferais pas le malin, toi!
— Et qu'est-ce que tu as pris dans la lande de Daoupit?
Le petit Michéou sourit :
— Un pied de président dans du sable noir.
— Je crois, fit la cuisinière, que ça t'arrive souvent !
— Allez ! Allez ! les femmes ! Quand on a oublié sa chanson on fait comme le merle en hiver : on ferme son bec.
Les gens s'esclaffaient.
La cuisinière, qui s'était levée, prit un torchon sale en essuya l'âtre et, s'approchant de Michéou par derrière, lui en frotta la figure.
Mais Michéou se retourna, empoigna la femme par les poignets, et, la maîtrisant, l'embrassa à boucheque-veux-tu.
Ln domestique leur lança un croûton de pain, et ce fut une mêlée générale. Les serviettes, des épluchures, des pommes de terre volaient...
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Le timbre de la salle à manger résonna.
Emile courut à la porte, et Michéou, lâchant la cuisinière, fit un saut en arrière, d'un bond, franchit Tappui de la fenêtre et se sauva.
La cuisinière se lavait la figure quand Emile revint demandant Michéou, de la part de M. le comte.
— Ya voir si Michéou est là ! fit le cocher.
On appela Michéou, mais le drôle n'apparut pas. Emile le chercha en vain dans sa chambre, du côté du chenil, aux écuries.
— Ça, fit-il, c'est curieux! Il avait pourtant dit qu'il allait se coucher...
On fut obligé de le sonner : deux coups de cloche et un autre coup.
Sur la terrasse où le comte d'Arbot fumait en compagnie des siens, le valet de chambre informa son maître que Michéou n'était pas au château.
— Voilà trois fois que je le demande aujourd'hui, fit le comte, et je n'ai pas pu le voir.
11 n'eut ni mouvement de colère, ni mots pour s'amuser de la conduite du drôle. Depuis l'incident de Fontarbon, il semblait que son caractère se fût modifié ; plus de mauvaise humeur, plus de mots de vieux Parisien philosophe. A chaque instant, la vision de sa fille aux prises avec Morineau s'emparait de son esprit. Il lui apparaissait que Gabrielle avait été violée, moralement, et qu'elle ne devait plus apporter dans leur vie commune que le dégoût de ce qui lui avait été révélé pendant ces minutes tragiques. Il se l'imaginait écoutant la brute, assistant au
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Spectacle de son rut, et puis — allant plus loin dans l'horreur — sa lutte pour s'échapper de l'étreinte...
Cela le surprenait dans ses nuits, ou le jour aux heures de repos, et il se levait, marchait pour chasser son cauchemar.
11 voulait ne plus s'arrêter, ne plus penser ; il voulait voir des objets qu'il pouvait toucher pour être sûr d'être éveillé... Ensuite, il goûtait quelques minutes de quiétude et puis la vision de la chambre de Morineau se présentait à nouveau. Alors, une secousse pour briser le cauchemar, mais, le cauchemar mis en déroute, il subsistait dans l'esprit du comte une horrible vide qu'il ne pouvait combler.
On sonna encore une fois Michéou, et dans le silence de la nuit des landes, où tout semble se reposer plus complètement qu'ailleurs, la cloche jeta ses notes comme un glas qui devait courir par-dessus les cimes jusqu'à l'infini pour annoncer un malheur.
Le comte d'Arbot en frissonna. Près de lui, sa femme et Gabrielle bavardaient à voix basse. Lucien était étendu par terre, les bras repliés sous la tête, fumant une cigarette, et sur le petit mur, d'où l'on dominait le pré dont la nappe sombre s'étendait jusqu'aux arbres du ruisseau, était assis André.
Enfin, on entendit des pas dans le vestibule. Le valet de chambre amenait Michéou, essoulflé.
— J'étais allé tendre un piège devant le terrier Hartaillon..., fit le droulât.
— Tu as vu quelque chose?
— Oui , monsieur le comte . Il y a des traces de renard .
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— Alors, reprit le comte, nous irons demain matin. Tu emporteras tes pioches. Si le renard n'est pas pris, nous le sortirons du trou. Je voulais justement te dire de te tenir prêt, avec les chiens, pour neuf heures.
— Monsieur André sortira? demanda Michéou.
— Oui, fit André.
— Je vous accompagnerai, dit Lucien.
A eux aussi, il leur fallait du mouvement. La solitude de Quatreloup les étouffait.
— Tu donneras, fit mollement le comte...
Il en resta là, renverse dans son fauteuil, les mains inertes...
Lucien se leva, surpris.
— ... Tu donneras, reprit le comte comme en se réveillant, un peu moins d'avoine aux chevaux. On ne peut plus les toucher... Et puis...
Il s'arrêta encore.
Soudain, un cri partit du fond de la lande, un cri bref qu'on entendit si distinctement qu'il parut à chacun qu'il en était pénétré.
Le comte bondit. Lucien et André s'étaient dressés.
La comtesse et sa fille étaient debout, haletantes.
Michéou marmonna un juron et, brusquement, enjambant le mur, il disparut avant qu'on ait eu le temps de l'appeler. C'était comme s'il avait su ce qui se passait là-bas.
Lucien demanda :
— Qui est-ce qui a crié?
Le comte se laissa retomber dans son fauteuil» accablé. La tête dans les mains, il soupira :
— Je ne peux plus me sentir ici!
Et tous pensaient de même.
La peur était entrée en eux, imprécise, tenace, impérieu-^e.