LA MACHOIRE D'ACIER
André Gavignôn, qui était resté près du mur, à côté de son frère, lui chuchota :
— Qui est-ce qui a pu crier?
Lucien ne répondit pas : mais au hout d'un instant il lui toucha le bras et lui désigna une forme qui rasait la clôture du pré, disparaissait dans une ombre d'arbre, surgissait au milieu d'un rayon de lune et continuait de s'approcher du château.
Un instant après, ils perçurent un bruit de pas presque au-dessous d'eux. Ils se penchèrent.
— C'est vous, monsieur Lucien? demanda une voix.
Le comte d'Arbot sursauta en poussant un «hanî » de frayeur.
C'était Geofroy qui faisait une ronde dans le pré.
— Vous avez entendu, tout à l'heure?
l'oiseau de proie 8o
— Oui. fit le comte. Qu'est-ce que c'est?
— M'est avis qu ça v'nait du côté de Maugras, répondit Geofroy.
— Ou de Fontarbon, fit Lucien.
-— Ou de Fontarbon. oui! Et c'est c'qui nVparaît
pas clair.
Tu as rencontré Michéou ?
— Non, monsieur Lucien... Il n'est pas au château?
— 11 était avec nous tout à l'heure et il a disparu
au moment où il a entendu le cri.
Geofroy eut un « ah ! » de déception.
Madame d'Arbot voulait qu'on cherchât le droulàt; le comte disait :
— Mais où le chercher?
On fut d'avis de le sonner encore.
— Ce bougre-là nous fra arriver des histoires, bougonna Geofroy.
— Quelles histoires?
— J'sais pas, monsieur le comte. Mais il n'sera content qu'quand il aura la peau de « l'autre ».
La cloche lança sa note, deux fois répétée, et puis un dernier coup qui résonna longuement.
Voilà encore ce qui mettait le cœur du comte d'Arbot à l'envers! Il ne pouvait plus entendre cette cloche. Il se disait que si Quatreloup flambait, si les landes étaient en feu, si un accident se produisait chez eux, on sonnerait à toute volée cette même cloche et des gens accourraient de toutes les fermes, do toutes les bordes de la lande.
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Et ce Morineau qui, depuis qu'il avait quitté Fontarbon, semblait encore plus près d'ici! Et tout ce qu'on guette qui vous fait penser à tout ce qui vous guette ou peut vous guetter, et les rêves qui sont postés partout où il y a du silence pour les entretenir !...
Geofroy, qui était allé dans la cour, revenait pour annoncer qu'il n'avait pas rencontré Michéou quand on entendit le droulat demander au valet de chambre :
— C'est toi qui m'as sonné?
Il arrivait, encore essoufflé et, sans attendre qu'on l'interrogeât, il s'exclama :
— Boudi ! J'avais tendu un piège devant le terrier Hartaillon et j'ai bien cru qu'il y avait quelque chose de pris !
— Tout de même! fit Lucien, tu ne t'imaginais pas que c'était un renard qui avait poussé ce cri?
— Un renard, non; mais un chien.
— Allons donc ! . . .
On l'envoya se coucher.
Dans la cour, Geofroy le rejoignit :
— Tu veux-t-y me dire, à moi, qui qu'c'est qu'a crié? Le petit Michéou s'arrêta, et les mains dans les
poches, les jambes écartées, il lui lança :
— Se nèro pas éncrumat, que t'at diri! (S'd n'y avait pas un nuage, je te le dirais.)
Et il se retira sans écouter Geofroy, qui déchargeait sur lui sa mauvaise humeur.
Devant son lit. Michéou s'arrêta, croisa les bras et réfléchit.
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C'était un coup manqué. Maintenant, adieu la tranquillité! On aurait cette canaille à ses trousses...
— Ah! lii^ne dé s^arce, dé hi^ne dé '
11 empoigna son traversin et l'envoya au bout de la chambre.
Un peu plus tard, ne pouvant dormir, tourmenté par cette idée que le Morineau pouvait bien roder par ici et préparer un mauvais coup, il se leva, ouvrit sa fenêtre toute grande et resta là, sans bouger, ressassant des projets et se disant qu'il finirait bien par avoir la carcasse de l'autre, qu'il l'avait manquée une fois et qu'il avait encore deux fois pour réussir : « Si le diable n'est pas le frère de ce diable... »
Le lendemain, au petit jour, il sortait du château.
En passant derrière chez Geofroy, la vieille Justine lui jeta par-dessus la haie :
— Ben, p'tit gâs, t'es pas en retard ce matin? C'est-y qutu vas chercher ton chien?
— Mon chien? Je n'en ai pas perdu.
Et comme si une lumière éclatait en son esprit, il reprit vite :
— Ah! le chien qui n'était pas rentré hier?... Le povre! il était à la porte du chenil tout à l'heure.
Lorsqu'il fut dans la pinède, il s'arrêta, les jambes fauchées par cette révélation : Morineau avait parlé à Justine !
Il croyait rêver.
« Hé ! bé, pensa-t-il, c'est une autre histoire, oui! »
Et ce qui lui semblait si simple lui apparut inextricable.
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Il était habitué à ce qu'on désigne par là-bas sous le nom de « ruse franche », à la ruse des bêtes qui se défendent ou qui attaquent, mais qui agissent sans aide, pour leur compte. Que Morineau rusât ainsi, il ne le craignait pas. Mais que Morineau eût Justine dans son jeu...
« Bé, alors, et Geofroy? »
Il se remit en marche, se dirigeant vers Fontarbon.
Lorsqu'il y arriva, le soleil n'était pas encore levé.
Il fit le tour de la maison, sans bruit, écouta aux volets, et quand il eut l'assurance qu'il était seul, il pénétra dans le hangar et tout de suite il aperçut les instruments de Morineau, à l'endroit où il les avait placés la veille, au fond du petit couloir formé par le tas de fagots et les barriques de résine; mais devant, par terre, ce qu'il y avait disposé n'y était plus.
Il sortit du hangar, regarda le sol, et découvrant une trace de pas, il la suivit. Un peu plus loin, il trouva une tache de sang et plus loin encore...
Il marchait, tête baissée, le corps plié en deux.
Sur le bord du fossé qui limitait la surède, on avait fait une pose. Il ramassa des feuilles sèches qui étaient rougies.
Les pas se dirigeaient vers Ardanne.
Au premier fourré, on s'était arrêté.
Il examina la place, fît le tour des ajoncs, s'accroupit, et s'apprêtait à se relever pour reprendre sa marche
quand il vit une branche cassée qui pendait; il se glissa dans le fourré. . .
Il en ressortit avec son piège!
« Eh! bé! pensa-t-il. il a eu tort de ne pas l'emporter. »
C'était un gros piège à loup, à triple ressort, dont les dents étaient aiguisées et pointues. Dans la mâchoire, un morceau d'étoffe, maculé de sang, était resté accroché.
Il suivit encore les pas dans le sentier d'Ardanno et puis il revint à Ouatreloup par le plus court.
Avant de passer devant la maison de Geofroy. il jeta son piège dans une touffe de genêts et il attendit, se demandant ce qu'il allait décider et ne se sentant plus de force à l'idée que Justine avait partie liée avec la canaille.
Il avança encore un peu et. apercevant Jeanne sur le pas de sa porte, il lui dit :
— Ton père n'est pas chez lui?
Geofroy apparut dans l'embrasure.
— On te demande au château.
Geofroy l'interrogea du regard, mais Justine était derrière lui, et Michéou reprit, de son ton de communiante :
— Povre ! Je ne sais pas ce qu'il y a. mais probable que nous ne dormirons pas d'ici longtemps sous les tuiles.
Quand ils furent ensemble, en route pour Quat reloup, Michéou poussa le coude de Geofroy en lui glissant :
— \ iens par ici !
Il le conduisit par la pinède, jusqu'à l'endroit où il avait jeté le piège.
— Ça n'est pas au château qu'on te demande : c'est moi qui ai besoin de toi. Regarde.
Il montrait le piège.
Alors, transfiguré par la colère, les yeux humides de larmes, les lèvres tremblantes, il lui dit, d'un trait :
— Tu as entendu le cri hier soir? Eh bé! c'est Morineau qui l'a poussé... Tais-toi, cpae je t'explique ! Tu m'engueuleras après si tu veux, mais il y a « un quelque chose »...
Sa voix s'étranglait :
— ... Il y a un quelque chose de grave!... Tu sais que j'veux sa peau, hé? Je l'aurais déjà, tiens, avec un peu de veine... Écoute, voyons! Je l'ai vu hier, Morineau! 11 était venu à Fontarbon pour chercher ses espourguets et il ne les a pas trouvés; c'est moi qui les avais. Je lui ai dit que je les rapporterais sous le hangar de Fontarbon et qu'il vienne les reprendre à la nuit. C'est ce qu'il a fait; seulement — fit-il en montrant son piège — il y avait ce petit chien qui le guettait! Ce que je voulais faire? Eh bé! povre, c'était bien simple. Morineau se présentait à la nuit, n'est-ce pas? Moi j'étais caché dans une barrique vide, juste à côté du piège. La canaille arrivait, se faisait pincer par les pieds, et avant qu'il ait pu se dépêtrer...
Le petit Michéou s^était dressé de toute sa taille.
Les traits durcis, les dents serrées, il leva les bras et les abaissa...
— Et il l'aurait eu, son espourguet !... Après, oh! j'étais tranquille. Je connais une bonne place où on laisse dormir en paix ceux qui ont fait leur dernière révérence... Et plus de Morineau, plus de canaille pour tuer les chiens et pour emmancher de mauvais coups!... Seulement, qu'est-ce que tu veux?... J'étais à la cuisine pour tromper l'espion, n'est-ce pas? Je me suis retiré pour aller au lit. Au lieu de monter à ma chambre j'ai filé par le potager. J'étais dans la petite coupe, quand... Ah! tonnerre dé Dion, de tonnerre dé Dion!... On m'a sonné au château! Je me suis demandé si j'allais revenir. Et puis j'ai pensé que ça ne serait pas long... Je suis revenu... Et la canaille s'est prise sans moi ! . . .
Geofroy le saisit au collet et, le secouant rageusement, il lui marmonna dans la figure :
— Tu veux donc que cette crapule nous fasse flamber, toi?...
Mais se calmant tout à coup il ajouta :
— Ton compte est bon! Ça ne peut plus durer! Moi, j'vais rapporter ça au patron.
— Povre, je m'en fous! répliqua doucement Michéou. Mais d'abord il faut que tu saches « un autre quelque chose »... Justine a vu Morineau hier soir, mon garçon!
Geofroy eut un haut-le-corps, réfléchit quelques secondes et, haussant les épaules, protesta que, la veille, Justine n'avait pas quitté la maison.
— Dans ce cas, c'est Morineau qui est venu chez toi. Ah! mon povre Geofroy!... Ya, mon vieux, va dire au patron que je suis de trop ici... Quand tu m'auras fait fiche à la porte, tu seras bien avancé!... Vous êtes là, tous, à vous demander ce qui va se produire, à prendre des précautions, à vous mettre le feu aux sangs et vous vous faites tous rouler!... Pour qui donc est-ce que je travaille? Pour moi, peutêtre, hé?... Et toi, Geofroy, toi, tu as besoin de moi comme les autres, mon ami... Demain, s'il n'y a plus de Michéou au château, vous me regretterez!...
Tu ne le crois pas?
Geofroy réfléchissait.
— Avec ça que tu ne le crois pas!... Alors, la main?... Tu ne veux pas me serrer la main?... A la bonne heure!... Et si le Morineau était dans le lit où je voulais le mettre, tu ne me la serrerais plus?
— Si, fit Geofroy, ému. T'es un bon bougre!... Mais comment sais-tu que Justine a vu Morineau?