JUSTINE
— Tu comprends, lui avait expliqué Michcou, pour que Justine ait su que j'avais un chien de perdu, il a bien fallu c{u'elle rencontre « la canaille »?...
S'il le comprenait? Ah! le malheureux, oui, il le comprenait !
Mais quand Morineau et Justine avaient-ils pu se rencontrer? Pas après le cri, toujours. Avant?...
Lui, il était rentré à sept heures, à la nuit, et Justine faisait le souper.
Pourtant, pourtant il crut se rappeler qu'à un moment sa mère était sortie pour chercher du bois. Jeanne et lui étaient restés seuls devant la table.
« C'est égal, pcnsa-t-il, après avoir quitté Michéou, la vieille aurait de l'astuce ! »
Il fit signe à Jeanne de le suivre dans la grange.
Avec elle, il n'avait pas à ruser.
9i l'oiseau de proie
—-Maintenant, ma pauv' petite, fit-il après l'avoir mise au courant, t'es avertie... Reste à la maison, surveille ta grand'mère, ne la quitte pas d'une semelle! ou elle nous fera arriver un malheur. J'vas toujours lui parler, moi.
Et, soudain, sous une poussée de colère, il cria :
— Mais à qui qu'elle en veut, à la fm, cette vieille?
Jeanne eut un frisson. A qui elle en voulait? Elle l'ignorait. Mais qui elle voulait, elle le savait bien. Elle voulait son Morineau. Même à cette heure trouble oh Morineau apparaissait comme un bandit, elle s'obstinait à le parer de misère et à se le représenter comme un martyr du château; non point qu'elle eut tenu à lui si tout le monde avait pris Morineau pour un honnête homme, mais précisément parce qu'on le chargeait de crimes, elle, elle le léfendait. Et plus on le chargerait, plus elle le défen-
drait.
On est ainsi bâti en Normandie; on aime la chicane beaucoup plus pour la chicane même que pour le profit, et si l'on discute durant des heures à propos d'un liard qu'on ne veut pas partager, c'est que la victoire semble meilleure que le produit du combat.
Geofroy s'était dit qu'il questionnerait sa mère tout doucement, avec calme, et qu'il aurait raison d'elle. iNIais il ne lui eut pas plus [ôt demandé si elle savait que Michéou a/ait égaré un chien la veille, que son exaspération le saisit à nouveau.
— Tu Tsavais pas? Ben, pourquoi qu't'as arrêté Michéou c'matin?
L 01 S K AU DE PROIE Oo
La vieille branla lentement la tête et répondit :
— J'ai pas rdroit de parler à Michéou à c't'lieiire? Ah ben ! . . . Ah ben !
Alors Geofroy ne se maîtrisa plus. Il s'approcha délie, les mains ouvertes, comme pour l'étrangler.
Elle en lâcha le panier qu'elle portait, mais se reprenant vite, elle se campa devant lui, les poings aux hanches; et redressée, visage à visage, elle soupira :
— Tu vas p't'être ben battre ta mère, àc't'heure?... Ah! Jésus! c'était-y la peine de m'faire vivre jusquelà!... T'es fou, ma parole! T'es fou, toé aussi! Ils rendront donc tout le pays fou, ceux d' là-bas?...
— Veux-tu m'dire quand qutas vu Morineau?
— Quand qu'j'l'ai vu? En voilà-t-y! Et faudrait maintenant que j soye là à seulement pas sortir de ma cheminée?... T'es... tiens, t'es un misérable, toé!
— \eux-tu m'dire quand qutas vu Morineau? Sa voix s'était enflée.
La vieille essaya de se tenir droite, mais la figure de ce fils qu'elle était accoutumée de voir si paisible, si triste, était telle que l'énergie lui manqua. Son buste de petite vieille s'affaissa. Elle répondit enfin :
— JTai pas vu, là !
Une main s'abattit sur son poignet :
— Tu n'I'as pas vu?... Ah! vieille gueuse, j'vais tmontrer où tu l'as vu!
Et, sourd à ses lamentations, il la traîna jusqu'au buisson où Morineau avait coutume de s'entretenir avec elle.
— Tu l'as VU là... hier soir!... C'est pas vrai?
— Non, c'est pas vrai!
— Tu n'I'as pas vu hier soir?
— Comme elle me voit! fit Michéou qui surgissait.
— Eh ben! reprit Geofroy, lu vas pouvoir lui donner de nos nouvelles à ton Morineau ! Tu vas lui répéter qu'il n' cherche point à savoir qui qu'a posé l'piègeàloupqui l'a mordu hier. Celui qui l'a tendu...
— C'est moi! plaça Michéou.
— Pas du tout ! C'est nous deux!... T'entends ben? C'est nous deux ! Et tu pourras y dire aussi qu'il a d'ia chance de s'en être tiré comme ça, mais qu'y a rien d'perdu. Tu y diras, à ton Morineau, que Michéou et qu'Geofroy ils y front son affaire ! Et puis...
Il la repoussa, tendit le bras :
— ... Va le rejoindre! Fous-moi l'camp!... J'suis ici chez moi. J'veux plus qu'tu restes une heure, j'veux plus t'voir!...
Il la conduisait vers la maison :
— Tu n'remettras plus les pieds dans cette maison et si jamais tu m'rencontres, ça s'ra pas la peine d'essayer de m'parler. J' te répondrai pas... Allez! Attrape tes frusques et va crever chez ton Morineau, si tu veux. C'est fini ! T'es tout' seule sur la terre : t'as plus de fils, t'as plus de p'tite niente, t'as plus rien ! . . .
Les lèvres de la vieille s'agitaient pour des mots qui ne parvenaient pas à sortir.
Geofroy aperçut sa fdle qui se retenait au lit, droite, gue.
Et celle-là, t'entends ben? celle-là, tu peux lui
l'oiseai' de proie 97
faire tes adieux, tu la r'verras jamais! Elle est pas d'ta race!... Fous l'camp! A c't'heure, on va se r'trouver tous les deux, comme si t'étais morte, ben contents d'plus t'avoir. Et quand ton Morineau aura reçu la charge de plomb que j 'conserve pour lui, ça s'ra toi qui pourra l'soigner. Tu penseras qu'c'est ton fils qui l'a couché et aux gendarmes qui viendront, tu diras : « C'est mon fils qu'a fait l'coup ! » Ça s'ra joli, ça, hein, cette fois? Elle finit par articuler :
— Tu veux que je m'en aille pour de bon? C'était comme une menace.
— Si j'veux qu'tu t'en ailles? Mais tout de suite encore! Tiens, fit-il en regardant dehors, v'ià justetement un homme qui vient t'chercher. Il tombe bien. Entre, Tanao!... Entre.
Lou Tanao hésitait.
— C est Morineau qui t'envoie?
Le vieux Tanao restait sur le seuil et faisait :
— Hé! so que se passât, boun Diou ?
— Ce qui se passe? Tu vas avoir un nouveau locataire à Balazet, mon ami! Tu ne s'ras plus seul avec ton Morineau !
Le vieux regardait Geofroy, Justine. Jeanne — et Michéou, qui se tenait derrière eux .. Il ne comprenait pas.
Geofroy reprit encore :
— C'est Morineau qui t'envoie?... Dis-le, va, mon pauvre vieux, puisqu'on le sait. Tu venais par là pour demander Justine? Eh! ben Justine va y aller,
allons! Il n'pouvait probablement pas v'nir, Morineau?... Veux-tu parler, à la fin?
— Laisse, fit Michéou en s'approchant.
Et il demanda au vieux Tanao, en patois :
— C'est Morineau qui a besoin de Justine?
— Oui, répondit Tanao. Il a eu un accident hier. Il ne peut plus marcher que d'une jambe, le povre ! . . .
— Tu entends, Geofroy? Eh! bé! écoute, Tanao! Tu vas lui répéter, à Morineau, que je l'ai manqué hier, mais que je ne le manquerai pas une autre fois.
Geofroy, qui avait compris, s'interposa :
— Tu ne lui diras pas ça! Tu lui diras : « C'est Geofroy qui a fait le coup. »
— Avec Michéou !
— Avec Michéou ! Et tu lui diras que la vieille Justine vient habiter avec aous, qu'on ne veut plusd'elle ici.
Et, se retournant vers sa mère, il lui vociféra :
— Fous r camp... Je t'enverrai tes affaires... Fous r camp !
La vieille ânonna :
— J'm'en irai! Ben sur! J'm'en irai!
— Tout de suite ! . . .
Il l'empoigna par le bras, la poussa dehors et d'un grand coup de pied ferma la porte.
Quand il se retourna, Jeanne lui dit fermement :
— Je ne veux pas qu'elle parte !
— Ben, mon enfant, lui répondit son père gravement, il faut choisir entre elle et moi. Elle ne reviendra pas ou j'partirai... Je n't'obhgerai pas à m'suivro. Tu f'ras c'quc tu voudras...
Un instant après, Michéou informa Geofroy qu'il entendait assumer tout seul la responsabilité du coup qu'il avait raté la veille.
— Mon ami. répliqua Geofroy, nous ne sommes pas trop de deux! Quand Morineau saura qu' c'est à nous à qui il a affaire, ben, il laissera p't'-être le château tranquille. Nous... on s'arrangera toujours, n'est-ce pas?
— Bien sûr, fit Michéou.
Il avait les yeux brillants et il souriait. Ah! Morineau Aoulaitla guerre?...
Jeanne pleurait dans un coin.
— Va ! Elle reviendra ta vieille ! lui dit Michéou en s'approchant.
Le soir, à la nuit. Geofroy et sa fille se trouvaient dans la cuisine : ils venaient de manger un morceau en silence, accablés, n'osant plus se regarder, lorsque le loquet de la porte fut soulevé.
Jeanne allait crier : « Qui est-là ? » mais son père lui fit signe de se taire et de se retirer dans sa chambre.
Le loquet fat soulevé une seconde fois. La porte était fermée au verrou.
Une voix appela : « Jean ! »
Jean ! Il y avait plus de vingt ans que la vieille Justine n'avait prononcé ce mot.
Geofroy faillit ouvrir. Le cœur lui sautait dans la poitrine.
On frappa, limidement, et la même voix reprit :
— Jean!... C'est moi!
Il refoula des larmes qui montaient, se composa un visage et demanda :
— Qu'est-ce qu'est là?
Il ouvrit et fit :
— Ah! c'est toi?
Elle entra, la tête basse, comme un enfant qui a été puni et qui revient repentant — un enfant de soixante-dix ans.
Elle avait rôdé toute la journée dans la lande, se demandant si on la laisserait mourir là, seule, et pensant pour la première fois à sa petite-fille, à son fils, comme elle n'y avait jamais pensé, en vieille femme qui découvre une affection, vivace et forte, qui dormait au fond de son cœur et qu'elle n'avait jamais réveillée.
Les vieux sont ainsi : c'est la quiétude qui les rend égoïstes.
Ils ne prononcèrent pas un mot.
Geofroy alla se coucher. Elle, Justine, elle s'installa près de l'âtre, sur une chaise basse, n'osant pas se mettre au lit, se jugeant indigne de repos. Elle était où elle voulait être, où elle voulait rester, à n'importe quel prix, et elle ne dirait plus qu'elle était chez elle, dans sa maison; elle savait bien qu'elle était chez son fils, dans la maison de Geofroy, qui était le maître, le seul maître.
LOU TANAO
Le lendemain au petit jour, Justine trempait la soupe comme de coutume, comme si rien ne s'était passé la veille. Lorsque Geofroy se leva, il ne remarqua pas qu'elle était un peu plus affaissée, mais il ne put s'empêcher de la considérer avec stupéfaction quand elle prononça :
- — Bonjour, Jean.
Il lui répondit :
— Bonjour, mère... — aussi étonné d'avoir prononcé « mère » que d'avoir entendu « Jean ».
Pourtant, devant sa soupe, taquiné par un remords, il lui dit un peu durement :
— M'est avis qu* c'est pas à toi de m'dire bonjour ici!
Elle poussa un soupir et continua son ouvrage. A la mi-jour, quand Geofroy revint- pour dîner, il
n'y avait que deux couverts sur la table : le sien et celui de Jeanne.
— Tu n' manges point., toi? fit Geofroy.
Elle branla la tête. Non. Elle ne mangeait pas; elle n'avait pas faim. Et elle les servit. Mais lorsque Geofroy eut fermé son couteau, elle se tailla un chanteau de pain, prit un oignon et se retira dans l'âtre, tassée sur un escabeau, toute petite et. à son idée, tenant encore trop de place.
Dans la journée elle dit à Jeanne :
— M'est avis qu' faudrait que quelqu'un m'aide pour lever la barrique qu'est à bout.
— Et moi, je ne suis pas là? fit Jeanne étonnée. Deux jours avant, elle lui aurait commandé de
l'aider à lever la barrique ; maintenant, elle parlait comme une domestique qui tremble devant ses maîtres.
Au souper du soir, Geofroy, qui était revenu, le front soucieux, confia à Jeanne :
— Ça ne va pas! Au château, on sait c' qu'est arrivé à Morineau. Monsieur le comte voulait nous renvoyer tous les deux, Michéou et moi. Sans monsieur Lucien ça y était.
Jeanne faisait des signes à son père pour l'empêcher de parler devant Justine, mais Geofroy ne se tut pas et, lorsque la vieille eut le dos tourné, il conduisit Jeanne dans sa chambre et lui expliqua qu'il avait parlé « pour l'espion » :
— Si elle n'est pas encore avec nous, Morineau saura c' qu'on veut qu'il sache. Michéou et moi, on
prend l'affaire à notre compte, Y a que monsieur Lucien qui la connaît. Michéou lui a tout raconté.
— Qu'est-ce qu'il a dit ?
— Ben!... fit Geofroy.
Il s'interrompit. C'était la première fois cju'il prononçait le nom de M. Lucien devant Jeanne, depuis r explication qu'il avait eue avec sa fille. Il continua, en l'examinant à la dérobée :
— Il voulait que ça soit mis sur le compte du château ; mais c'est c'qu'on y a expliqué. Michéou et moi : « Nous, on n'craint qu'pour not'peau et on saura la garder; tandis que rdiàteau... »
Oui, il y avait les landes qu'on pouvait faire flamber, il y avait...
— Enfm, n'est-ce pas? c'est entendu. C'est Michéou qu'a fait l'coup et c'est moi qui lui ai dit d'ie faire. A c't'heure, ma p'tite. voilà c'qu'on a convenu, pour toi, tous les trois : défense de sortir de la maison à la nuit; défense d'aller t'promener dans la lande du côté d'Ardanne et même par Fontarbon. Et puis, voilà une corne que monsieur Lucien m'a donnée. Dans la journée, n'importe quand, si t'as besoin de nous, tu corneras deux coups. Cache ça...
Et il laissa Jeanne.
C'était Lucien qui avait prescrit ces précautions pour elle! Mon Dieu!... Il avait prononcé son nom, il s'était occupé d'elle!
Cela lui fît comme un grand souffle chaud ; elle se sentit inondée de bonheur et des larmes lui en vinrent aux veux.
Mais on n'aperçut pas Morineau.
Justine continuait de glisser dans la maison, silencieusement, résolue à tout pour qu'on la gardât. Jeanne, qui ne la quittait guère, commençait à la prendre en pitié. Quelquefois, elle cherchait à la faire bavarder : Justine prononçait une phrase, et puis, tout à coup, elle plissait les lèvres et se taisait, comme se rappelant un vœu de mutisme.
Un jour cependant, elle dit :
— J'voudrais ben parler à Geofroy... Y a Tanao qu'est passé par là aujourd'hui. J'm'imagine qu'c'est une commission de Vautre... Moi, j'veux point l'voir !
Jeanne la considérait, stupéfaite.
— Tu devrais y dire, à ton père.
— Voyons ! conseilla Jeanne, tu ne peux pas faire ta commission toute seule?
— Si, pour sûr! Mais tu sais ben, y s'mettra en colère. Il a assez d'soucis!... Ah! mon Dieu!
C'était Justine qui parlait ainsi !
— Je lui dirai, fit Jeanne en l'embrassant.
Voilà encore une chose qui ne lui était pas arrivée depuis plus de dix ans. Autrefois, quand elle voulait embrasser sa grand'mère, la vieille disait : « J'ai pas r temps », ou bien : « T'écorcherais ton museau. »
Le soir, ils se préparaient à se mettre à table tous les trois — Geofroy informé par Jeanne de ce que
lui avait rapporté Justine et content de voir sa mère revenir à eux — lorsque la vieille, qui trottinait dans la cuisine, eut un regard vers la fenêtre et chucliota :
— Le voilà !
C'était lou Tanao qui s'approchait. Il n'aperçut d'abord que Justine et lui demanda :
— Es à qui, Geofroij ?
— Tu veux lui parler?
— Ho!... Hé té! fit-il en l'apercevant. Bounsoéro à tout s!
Jeanne le pria d'entrer, mit un couvert pour lui, le fit asseoir et le questionna, en patois, sur ce qui l'amenait.
— Il y a, fit-il dans sa langue, il y a bien des choses, va!... 11 y a que je suis foutu et que je ne sais pas si demain je me servirai encore d'une cuiller î
— Ni moi, plaça Jeanne, ni Geofroy, ni Justine, ni personne!
— Je pense, oui! mais ça n'est pas ça!... Je suis foutu, allez! Il ne me reste plus qu'à me mettre mendiant.
Et il leur raconta que ce nétait plus lui qui était résinier de Lestaillon. que Morineau avait pris sa place :
— Moi, je suis chez lui. On avait « fait commune », et voilà qu'il ne veut plus. Il devait me donner trois écus par mois et me laisser ma chambre. Je l'aurais aidé, oui! Je suis encore bon. Il veut bien que je
, l'aide, mais il ne veut plus me nourrir, ni me payer.
Il faut que je lui fasse la soupe et que je n'en mange pas. II m'a dit ce matin : « Arrange-toi ou fous le campî » Je ne peux pas m'arranger; il faut bien que je foute le camp !
Sa voix était si douce, si pitoyable que Justine, qui ne comprenait pas le patois, devina ce dont il s'agissait. Elle regarda Geofroy qui, le nez dans son assiette, demeurait silencieux.
Le vieux Tanao eut une misérable grimace et poursuivit :
— Lou Morineau, il croit que j'ai de l'argent de caché. Ah! povre! De l'argent ! J'en ai eu, oui! mais jamais assez pour en mettre dans une boîte.
— Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse? soupira Geofroy en relevant la tête.
— Bé, rien pardi... Seulement... tu sais bien ce que j'ai été, toi, Geofroy? ïu sais bien que je n'étais pas un fènian'l... Alors, c'est malheureux! L'an passé, j'ai fait mes pins tout seul, mon ami! Si je n'avais pas été un imbécile, je les ferais encore cette année, oui. Mais cette canaille de Morineau est venu me dire : « ïu es vieux, il faut que tu te reposes î Moi je quitte Fontarbon, Si tu veux, nous ferons commune : on s'arrangera. » Et je l'ai cru. Et c'est lui qui me fout à la porte.
— Et Leslaillon, qu'est-ce qu'il dit?
— Lestaillon? Il dit que c'est de ma faute. Il ne fallait pas que je prenne lou Morineau. Et puis il est bien content de l'avoir. Moi, n'est-ce pas? je fais de l'ouvrage, mais pas comme Morineau. A son âge,
ah! bougre! je ne l'aurais pas craint! Mais maintenant...
— Qu'est-ce qu'il devient, Morineau?
— Il commence à sortir...
— Il commence à sortir?
— Oui, et jusqu'à hier cest moi qui l'ai soigné. Aujourdhui, quil est debout, il n'a plus besoin de moi et...
11 eut un sanglot, de ces sanglots de vieux qui semblent démantibuler leur carcasse.
— Ben ! grogna Justine . c'est une fameuse canaille.
— Alors, Geofroy, reprit le vieux, toi et puis moi. on n'a jamais été mal ensemble. Tu ne pourrais pas... Je suis encore bon, tu sais? Tu ne pourrais pas parler au château? Je ferai ce qu'on voudra, tu sais? Je ne demande pas grand'chose...
Geofroy réfléchissait. Tout à coup, il abattit son poing sur la table en criant :
— Dis donc, Tanao... c'est-ilqutu viens en espion? Lou Tanao le regardait, sans comprendre. Jeanne lui traduisit, en gascon : Quét diimutida
ce nèce pas un espioun?
— Ln espion, moi?... Ah! Geofroy, dans ce cas, je n'ai plus besoin de toi! Je m'en vais, mon ami. Je te remercie de la soupe que tu mas donnée et du vin que j'ai bu chez toi... Bonne neit !
Il prit la porte et partit.
Justine et Jeanne auraient voulu le retenir, mais Geofroy les en empêcha d'un geste. Il leur dit ensuite :
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— Laissez-le! Si ce n'est pas Morineau qui l'envoie, il s'ra toujours temps de lui parler.
A deux jours de là, Michéou confia à Geofroy qu'il avait rencontré lou Tanao dans la lande.
— Et tu ne sais pas oii il couche depuis deux jours? Dans la carrière de Daoupit! Morineau l'a fichu à la porte, mon ami! Je lui ai proposé de l'amener au château, il n'a jamais voulu, a. Au château, qu'fl faisait, pour qu'on me prenne pour un espion de Morineau? J'aime mieux crever ! »
— C'est bon, décida Geofroy, j'ai une place pour lui. J'en ai parlé à monsieur Lucien. On va le mettre à Fontarbon.
— Dans la maison de Morineau? Hé, bé! il en fera une tête, l'autre !