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LE DRESSAGE

— Oïl dit, raconta le vieux ïanao. que c'est une pousouéro qui a jeté un sort à sa mère. Elle était si jolie, la povre maïnade! Tout le monde courait après... Il y a des hommes qui se sont battus pour elle. Jamais ça ne s'était vu. Mais elle n'en a pas eu de reste. Elle a fait commune avec un marensin et elle a eu son drôle trois mois après. Il était d'un homme de Durance, ou d'un autre, est-ce qu'on sait? Et puis elle a été tant battue qu'elle en est morte...

Lou Tanao parla longtemps de la maïnade, tendrement, avec des phrases courtes, comme si ses souvenirs lui étaient remontés par lambeaux. A certains moments sa voix flanchait, et puis il rattrapait un autre souvenir, pour effacer celui qui était trop vif, mais le nouveau, de même que lautre, finissait par faire graillonner les mots dans sa gorge.

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Michéou écoutait, les yeux à terre, attribuant à la mère de Péricléro la figure de Jeanne Geofroy. Il voyait la petite environnée du désir des mâles, aux prises avec des garçons, fréquentant les bals du pays... et il sentait sourdre en lui une rage qui lui allumait de grandes flammes sous le front.

Dans la cuisine, vide de meubles, Lou Péricléro, tassé sur sa paille, les genoux au menton, les mains à terre, regardait ces deux hommes sans comprendre. La bave coulait de sa bouche ouverte et, sur ses yeux dilatés, ses paupières ne clignotaient pas. C'était comme une bête inférieure, qui n'aurait eu qu'un instinct, celui de la gourmandise, et capable, pour le satisfaire, de ruses qu'il n'aurait pas eues pour fuir un danger. Mais lorsqu'on parlait près de lui, ou lorsqu'on chantait, il tendait l'oreille et il était pris d'une sorte d'extase.

— Moi et elle, fit ïanao encore plus doucement, on avait échangé des paroles, mais j'étais bien plus vieux qu'elle, bien plus vieux!... Seulement, quand j'ai vu qu'elle courait avec les petits gars, avec les résiniers, avec tous les hommes, alors je ne sais pas pourquoi je ne me suis pas tué. Elle est venue chez moi pourtant, oui, pour me consoler, mais...

Un hoquet le poussa en avant; il eut tout juste la force d'avaler le sanglot qui était monté à la suite.

— ... mais je ne voulais pas de ce bonheur-là, vois-tu!... J'ai pleuré près d'elle toute une nuit. Je crois bien que je suis le seul qui l'aie respectée. Elle, de me voir pleurer, ça l'étonnait. Elle a bien compris

queje ne l'aimais pas comme les autres et elle a pleuré aussi!... Malheureux! je l'avais là, dans mes draps; je n'avais qu'à me jeter sur elle!... Eh bé, vois-tu, je suis resté toute la nuit habillé, à me promener dans la chambre! Je me croyais entouré de tous ceux qui l'avaient eue. Et il y en avait, et il y en avait!... Lou Péricléro s'était laissé aller sur la paille, et couché en chien de fusil, les mains crispées, le cou tendu, il s'était endormi.

— Quand je pense, reprit le vieux Tanao après un silence, que je pourrais m'imaginer que je suis son père, à lui, si j'avais fait comme les autres!...

Michéou s'arracha de son rêve.

— Té! fit-il, les femelles, ça ne vaut que pour cracher dessus !

Lou Tanao balança la tète lentement :

— ^lon ami... il ne faut pas dire ça à ton âge. Moi, je ne le dis même pas. Ça n'est pas de leur faute si elles nous font souffrir. Celle-là, elle avait le diable au corps. Eh bé, de tout le pays, il n'y eut peut-être que moi qui aie été malheureux pour elle. Les autres ils s'en sont accommodés à la bonne façon. Moi, j'étais trop pris pour faire le badineur, té!... Et tu ne sais pas? Quand on est pris comme ça, c'est comme si on était un saint qui souffre son martyre. On nous détacherait de l'arbre qu'on ne s'en irait pas. Je n'en voulais à personne, ni à elle, ni aux galants; à personne, même pas à ceux qui se fichaient de moi. Une vieille qui l'a assistée quand elle est morte m'a rapporté qu'elle m'avait demandé avant de

passer. Mon ami, elle m'aurait pris dans son lit pendant trois mois, pendant un an. que je n'aurais pas eu ce bonheur...

Deux grosses larmes finirent par rouler sur les joues du vieux.

Michéou pensait à Jeanne et se disait : « Si elle était prête à mourir, elle ne penserait pas à moi, parce que je n'ai jamais pleuré avec elle. »

Il se leva pour secouer son engourdissement et dit en montrant lou Péricléro qui dormait la bouche ouverte, les traits reposés :

— Hé bé, on ne va pas le laisser coucher là!...

— Qu'est-ce que tu veux qu'on en fasse? demanda ïanao. Tu ne peux pas le mettre dehors?... On va prendre une autre botte de paille dans le hangar pour nous deux.

Le lendemain en se réveillant ils trouvèrent lou Péricléro accroupi, tenant encore son verre. Il les épiait.

Aux premiers mouvements cpi'ils firent, il trottina de leur côté, présentant son verre et faisant : « Meum!... Meum!... »

— Alou! Alou !... fit Tanao.

Lou Péricléro se tassa, prêt à recommencer sa comédie de l'orage, quand Michéou lui cria :

— On te dit : « Alou!... »

Il se releva et, tel une bête dont on ne veut plus et qu'on chasse, il chercha la porte, obéissant à regret et se retournant pour essayer encore d'apitoyer les hommes par une grimace.

— C'est qu'il comprend, le bougre! s'exclama Michéou.

— S'il comprend?... fit Tanao. Ecoute ici, Péricléro ! . . . Enlève cette paille !

Lou Péricléro ouvrait les yeux.

Tanao ftignit de ramasser la paille, de la lier et de la mettre dans un coin.

— Hé bc, à toi !

Le fou, devinant vaguement ce qu'on voulait de lui, se laissa tomber sur les genoux et se mit à fourrager la paille.

— Non! cria Tanao. Té! regarde.

Il fit une botte de la litière et la défit.

Lou Péricléro se jeta sur la paille. Mais quand la botte fut ficelée, Tanao fut obligé de l'arracher des mains du fou qui voulait la défaire.

Michéou n'en pouvait plus de rire.

— Tu ne sais pas? proposa-t-il au vieux. J'ai envie de le dresser!

Ils sortirent tous les trois. Michéou prit une serpe et prononça :

— Ho! Péricléro. Regarde!

Et, devant lui, il coupa des ajoncs.

Le fou haletait, l'air absent, mais tout à coup, quand on lui présenta la serpe, il se sauva.

— La goutte, Péricléro ! La goutte !

Il s'arrêta, secoué d'un tremblement et s'accroupit pour faire le tonnerre.

— Té! fit Michéou en s'approchant de lui. Regarde encore.

Il lui montra une autre fois à couper des ajoncs, ensuite il fit semblant de boire.

Alors le fou saisit la serpe et. plongeant les mains dans une touffe, sans se soucier des piqûres, il coupa tant qu'il put, à tour de bras, à tort et à travers,

Michéou était dans la joie.

— Hé bé, faisait-il, ça c'est drôle! Voilà maintenant que nous dressons les fous !

Mais, brusquement, Péricléro jetant sa serpe, courut à eux et recommença son : « Meum! Meum!... » Il avait les mains ensanglantées.

Il fallut lui donner à boire.

— Tu nous ruinerais, dit Michéou. Tu n'auras qu'un mélange .

Il mit un peu d'armagnac dans le verre, ajouta de l'eau, et Péricléro satisfît sa passion.

Les yeux de Michéou brillaient de malice. Qaand Péricléro eut bu sa ration, il le mena devant des ajoncs qui poussaient sur le talus de la surède. Il n'eut pas de gestes à faire. Péricléro avait com.pris.

Ce fut ainsi que le misérable Péricléro devint l'ouvrier de Fontarbon. Il accompagnait Tanao partout, comme son ombre, et faisait le gros ouvrage qu'on lui montrait, tant bien que mal, mais avec une application de brute. La seule chose que Tanao redoutât, c'est qu'il se taillât les pieds avec sa hache.

M. Lucien Gavignon venait le voir travailler;

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M. le comte aussi, et tout le monde du château et de la lande. On accourait comme à un miracle.

De temps à autre, lou Péricléro se relevait et, sans prêter attention aux curieux, se tournant vers lou Tanao ou vers Michéou, il mâchonnait son ce Meum! Meum!... » Lorsqu'on lui faisait par trop attendre sa ration, il n'avait pas de révolte, mais il prenait un air humble et semblait s'abîmer dans un grand désespoir.

Lui qui était accoutumé à courir le pays, à coucher dans les taillis, dans les fossés ou au beau milieu de la lande, à l'endroit où il s'arrêtait, il ne quittait plus Fontarbon.

Pourtant, un jour que lou Tanao l'avait laissé seul à la maison, il ne le retrouva plus en rentrant.

Il l'appela, cria : « Péricléro! la goutte! », tant qu'il put, mais Péricléro ne se montra pas.

Geofroy, Tanao et Michéou firent une battue; M. Lucien s'était joint à eux.

Ils avaient emporté une écuelle, sur quoi Michéou frappait, comme lorsqu'on appelle des bêtes pour la pâtée.

En passant devant les maisons de résiniers, on se renseignait : personne n'avait vu Péricléro.

Ils revenaient à Fontarbon, se demandant oii il avait pu aller quand, dans une plantation de jeunes pins, ils l'aperçurent, vautré par terre, ivre-mort.

— Hé bé, fit Michéou, il est malin, le bougre! Il a trouvé la cache de ta bouteille, Tanao !

Mais à Fontarbon. la bouteille était à sa place, intacte.

— Ça, dit Michéou, c'est un tour au Morineau! M. Lucien se demandait pourquoi Morineau aurait

soûlé Péricléro.

— C'est possible, c'est possible! marmonnait Geofroy.

Lorsque lou Péricléro fut capable de se tenir debout, on ne put rien tirer de lui.

Deux jours après, cela recommença.

Michéou en était désorienté.

La semaine n'était pas écoulée que Péricléro disparut tout à fait. On l'attendit jusqu'à la nuit.

Le lendemain, on le cherchait dans les environs, quand Geofroy trouva une bouteille au fond de laquelle il y avait encore un peu d'eau-de-vie et, le dimanche suivant, ils apprirent, par un homme de Gagoni, que Péricléro était chez « la canaille » et qu'il ne dessoûlait pas.

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