LE TUEUR DE BÉTES
Morineau l'avait attiré en le faisant boire et, ainsi, Péricléro l'aurait suivi au bout du monde.
Les premiers jours qu'il Teut chez lui, il 1 enferma dans son grenier, et acheva de l'apprivoiser en lui donnant des verres d'alcool. Ensuite il l'emmena dans la lande et lui commanda des travaux à la façon de Michéou. Mais le soir, les volets clos, la porte barricadée, il l'accoutumait à un autre travail.
Il lâchait un poulet dans la cuisine, se cachait derrière une chaise, épiait la bêle, s'approchait d elle, bondissait dessus et faisait semblant de lui plonger un couteau dans le corps. Quand Péricléro fut dressé au jeu, on remplaça le poulet par un chien trouvé; cette fois, la scène du meurtre se déroula dans la lande. Lou Péricléro était armé de son couteau. Morineau lui apprit à apprivoiser le chien, à le saisir...
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Alors, lou Péricléio, se jetant sur la victime, lui porta un tel coup clans la gorge que le couteau piqua la cuisse du fou.
Le chien n'eut pas le temps de pousser un hurlement. Péricléro avait retiré son arme et la lui plongeait dans le corps, dans le ventre, dans la tête, acharné sur la misérable bête, farfouillant de la main dans la chair palpitante et dans le sang chaud qui coulait de vingt blessures; ensuite il se releva et s'enfuit.
Ce soir-là, à la maison, il eut une bonne rasade d'eau-de-vie. Ce fut sa dernière, à Balazet.
Dans la nuit, la canaille le conduisit à Quatreloup, par Gagoni et la roule de Glaré pour éviter de passer devant chez Tanao ou chez Geofroy. Arrivés au potager, ils se glissèrent par un trou de la haie presque jusque dans la cour. Là, Morineau poussa Péricléro dans un massif de thuyas, et faisant un bond de côté s'enfuit par une autre allée.
Ah! ils voulaient dresser les fous au château? Ils étaient servis.
Lorsque lou Péricléro se vit tout seul, il marcha droit devant lui pour retrouver son compagnon. Il prit une allée, et puis une autre, et traversa des carrés de légumes, cherchant Morineau confusément. Il finit par buter dans la haie; il la traversa, sans se soucier des épines, insensible, marchant droit devant lui.
Le lendemain, on apprit que du côté de Moncasson il avait tué des poules et un chat, et plus loin, sur le Parot, qu'il avait tué un chien.
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On suivait sa trace sanglante jusqu'à Huzel où on Tavait arrêlé au moment où il faisait : « Meum! Meum! » devant un homme chez qui il avait visité le poulailler.
Le pauvre Péricléro! Il s'était laissé désarmer sans protester; ensuite, abruti, rouge de ses meurtres, puant le sang et le fumier, il s'était accroupi à la façon des singes, tandis que les femmes et les enfants fuyaient devant cette apparition et que les hommes préparaient des cordes pour le ligoter.
On crut qu'il était devenu dangereux et on prévint le château. Ce fut Michéou et Geofroy qui accoururent les premiers et qui, sans le brusquer, le ramenèrent à Quatreloup.
Péricléro marchait, les jambes flageolantes, tirant des bordées, s'arrêtant, courant, poussant ses : « Ba... Babouick ! . . . Put î ... Put î » et saccrochant à Michéou, grimaçant et les yeux suppliants.
— Il l'a bien arrangé, té ! le Morineau, dit Michéou.
On le remit à Tanao, mais il était devenu insatiable. Il fallait lui donner à boire à tout moment, et puis il ne voulait plus travailler. Il regardait de droite et de gauche, comme s'il avait guetté quelque bête.
Un jour qu'il aperçut Michéou dans la pinède en compagnie de ses chiens, sa figure s'illumina.
Il se tapit au pied d'une souche, et le corps tendu, prêt au bond, il attendit.
Michéou, qui voyait son manège, appela Tanao.
— Regarde donc ton Péricléro! ïu le vois?... Té î derrière le pied de chèno?...
— Hé! so quaP demandait lou Tanao, ahuri. Michéoii avançait, sans se cacher, mais le fou ne
le regardait pas. Il était hypnotisé par les chiens qui venaient de son côté.
— La mie paraoulel Qu'a pol... Hé bé! ça c'est drôle. Ho! Péricléro !... H ne faut pas avoir peur, mon ami !.. .
Michéou appela un chien : « Té, Paloma ! »
Péricléro s'approchait, mais en prenant des précautions de traqueur.
Hé bé!... faisait Michéou stupéfait. Hé bé, tu
nous en montres une comédie!
Et ils riaient, lui et Tanao!
Mais brusquement Péricléro s'élança sur le chien et, le maintenant d'une main, il le frappa d'un morceau de bois, dans le flanc.
H avait été si prompt, que Michéou, lui-même, n'avait pas eu le temps de se jeter en avant pour parer le coup.
Quand ils lui curent arraché la bête qui hurlait, lou Tanao et Michéou se regardèrent, blêmes. Ils avaient compris!
— Pour un beau travail!... fit Michéou lente^ment.
Le vieux Tanao en était tout tremblant.
— On ne pourra pas le garder avec nous, dit-il. Mais Michéou se fâcha. \\ ne voulait pas qu'on le
renvoyât. L autre serait trop content.
— Et puis, veux-tu mon idée? Il vaut mieux avoir le renard en cage que de le savoir dans le buis-
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son... Et i] y a d'autres tours que « la canaille » peut lui apprendre, et des vilains!... Tu me comprends?
Ils auraient pu demander qu'on l'enfermât, mais enfermer un fou c'est attirer des malheurs sur la contrée. D'ailleurs un pays qui possède un fou est un pays privilégié, hes pouzoué/^os n'aiment pas l'odeur du sans-esprit, et si par hasard une pouzouéro est rencontrée par un fou. elle perd la moitié de son ckarmatore ', elle n'est plus qu'une demi-sorcière.
Les deux lanusquets ne s'avouaient pas mutuellement tout cela, parce que ce sont des choses dont il ne faut pas parler sous le soleil.
Lou Péricléro les considérait, calmé, mais il lançait de temps à autre des coups d'oeil vers les chiens, comme si une préoccupation restait dans sa pauvre cervelle et le tourmentait.
Un autre jour que Tanao devait charroyer des barriques de résine jusqu'à l'usine d'essence, Michéou décida d'aller surveiller Péricléro.
Il avait son fusil. Les dernières palombes remontaient vers le nord.
En passant par Foiitarbon, il fit signe à lou Péricléro, lui remit deux serpes et l'emmena dans la lande pour lui faire couper de la litière.
Ils étaient dans une petite pinède, tous les deux, fauchant de la brande, quand Michéou, levant la tête, aperçut une buse qui planait au-dessus des pins.
Il s'aplatit, rampa jusqu'à la place où il avait déposé son fusil...
— Hé bé, fît-il, ça c'est un peu drôle!
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Plus de fusil !
Il examinait la place, tournant autour des tauzins, persuadé, déjà, que lou Péricléro le lui avait enlevé, lorsqu'il entendit craquer une branche. Il crut que le fou s'était déplacé; aussitôt, la prescience d'un danger le saisit. Il cria :
— Ho ! Péricléro ! . . . La goutte !
Un coup de feu partit.
Michéou fit trois pas en avant, heurta une branche et comme une masse, s'effondra.
Péricléro accourait, faisant : « Meum ! . . . Meum ! ... »
Voyant ce corps à terre, il parut d'abord ahuri et puis il se mit à ricaner et à faire encore son ce Ba... Babouick! » et à demander à boire.
Michéou ne remuait pas.
Le fou le considérait en grimaçant et tout à coup, pareil à un pantin qu'on a mis debout et dont les articulations jouent inopinément, il se laissa tomber sur lui.
Mais, comme Michéou demeurait toujours immobile, lou Péricléro se dressa sur les poignets pour l'examiner, fit encore « Meum ! . . . Meum ! . . . » d'une voix suppliante et puis, une lueur d'intelligence lui traversant le cerveau, il s'éloigna.
Ce que Michéou voulait?... Voilà! voilà!
Il s'étendit sur le sable dans la même attitude que son compagnon et le regarda, pareil à un enfant qui joue à l'imitation et qui consulte son modèle.
Pourtant, le jeu durait trop longtemps. Sous une poussée de colère il se leva, et la face brouillée
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par la rage, la bouche convulsée, le nez se fripant, les muscles tressautant, il fit deux pas en arrière, et, tout à fait dément, il roula par terre et se tordit, les membres craquants, les dents grinçantes, les yeux révulsés, dans une de ces crises où il semble que la nature soit dominée par les forces qu'elle a créées.