LA MORSURE
Depuis le jour ou mademoiselle d'Arbot s'était trouvée en présence de « la canaille » dans la maison de Fontarbon, Jeanne ne l'avait pas rencontrée. Elle ne la fuyait pas, mais elle éprouvait une telle gêne à revenir à Quatreloup qu'elle n'avait pas eu le courage de faire un pas vers son amie. S'il n'y avait eu que Gabrielle ou madame d'Arbot, elle serait allée à elles. Entre femmes, il y a certaines pudeurs qui ne vous retiennent pas. Mais il y avait M. le comte et M. André...
Elle appréhendait leur silence, et surtout — oh! oui ! — le sourire bon garçon de M. d'Arbot.
Et puis, il y avait aussi Geofroy qui se serait « fait des idées », en homme qu'il était, sembhible à tous les hommes qui ne peuvent pas prendre les choses telles qu'elles se présentent. Ils ne recherchent pas les com-
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plications, mais quand elles naissent sous leurs pas, au lieu de les écraser, ils s'en écartent et ne s'imaginent pas que, au moment où ils se retourneront, ils les verront derrière eux s'ériger, nombreuses comme les arbres d'une forêt.
S'il avait appris que sa fille fréquentait encore les hôtes du château, Geofroy se serait imaginé qu'elle revoyait M. Lucien!... Elle lui avait bien promis de l'oublier!
Mais oublier!...
Oublier, tandis que chaque soir, chaque matin, à chaque heure du jour, la même silhouette passait dans sa mémoire; oublier, aussi, quand elle devinait que Lucien pensait à elle ! . . .
Elle sarclait un carré de légumes lorsque Gabrielle la surprit :
— Ah! çà, lit-elle quand elles se furent embrassées, tu es donc cloîtrée ?
— Ne m'en parlez pas ! soupira Jeanne en essayant de sourire. Il y a tant de travail ici!
Tout à coup, levant les yeux vers son amie, elle laissa tomber sa serfouette et prononça gravement :
— Pardon, Gabrielle ! . . .
Oui, oui, « pardon ! » cela valait mieux que ces mensonges; au surplus, elle en avait assez de cacher son tourment et de toujours fder comme un chat qui se coule le long des murs I
Gabrielle lui avait déjà posé un bras sur l'épaule et la grondait :
— Grande sotte î... Tu ton fais une peine!... Viens au château, tiens!
— Pas tout de suite!
Elle n'était pas préparée. Elle^ franchirent la clôture et, une fois dans la lande, Gabrielle reprit :
— Grande sotte ! . . ,
Elle se laissa tomher sur un petit tertre, força Jeanne de s'asseoir près d'elle puis, à brùle-pourpoint, elle lui demanda :
— Tu l'aimes?
Et elle la confessa.
A un moment, elle lui proposa :
— Yeux-tu que je lui parle?
— A qui?... à Lucien? Ah! non! répliqua Jeanne en s'écartant.
Elle avait reconquis sa fierté de petite femme du peuple. Elle sourit tristement :
— Bast! Yoyez-Yous, il oubliera... comme moi! Et redressant la tète, elle lança :
— Je sais ce que c est!
Gabrielle la regarda, étonnée.
— Non! reprit Jeanne en souriant tristement. Je ne sais pas ce que c'est.... mais je le saurai bientôt.
— Et... on ne te verra plus à Quatreloup? articula Gabrielle.
Jeanne se taisait.
— Tu laisseras partir ma mère sans lui parler?... Non?... Alors, suis-moi! Et quand nous reviendrons, on n'y pensera plus.
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Jeanne ferma les yeux et, dominant son trouble, répéta :
— ... On n'y pensera plus ! . . .
Elle ajouta :
— Dans ce cas, je veux bien!...
On n'y penserait plus ; c'est cela ! . . . Et c'est ainsi que se terminerait l'aventure, une aventure! Lucien irait vers d'autres amours; elle, Jeanne, elle oublierait aussi... peut-être.
Elles avançaient silencieusement, chacune à ses pensées, quand Gabrielle se tournant soudain du côté de son amie, l'enlaça et la baisa sur la joue en lui chuchotant :
— Ma petite sœur!...
Et toutes les deux éclatèrent en sanglots ayant deviné, en même temps, qu'une barrière les séparerait désormais.
Elles étaient devant l'orangerie lorsque Lucien accourut, les traits bouleversés.
Il venait de traverser la haie de la garenne et n'avait aperçu que sa sœur...
Il s'arrêta devant Jeanne, stupéfait.
Ce fut elle qui lui souhaita bonjour la première.
Il lui répondit un « bonjour, Jeanne », du mieux qu'il put, mais il reprit vite en s'adressant à Gabrielle :
— Michéou demande mon père et il veut te voir aussi. Ça ne va pas du tout. 11 répète qu'il est perdu, qu'il veut te parler, il veut parler à mon père... Mais il ne faut pas que mon père le voit dans cet état!... Vas-y tout de suite... Tu lui expliqueras que le
patron est absent, quil est allé informer le Procureur de la République...
— Voulez-vous que je vous accompagne? demanda Jeanne.
Mais Lucien ne donna pas le temps à sa sœur de répondre. Il jeta un « non! » brutal, sec, commanda à Gabrielle de se dépêcher et il resta planté là, silencieusement, la regardant s'éloigner.
Elle avait disparu depuis un instant qu'il n'avait pas encore prononcé une parole.
Cette fois, il n"avait plus de doute : Micîi/ou aimait Jeanne !
Michéou lui avait dit tout bas : « Monsieur Lucien, je veux la voir! Dites-lui de venir! » Et d'un ton! « Je veux la voir ! . . . la voir ! »
Il avait poussé un soupir, sa bouche sétait tordue, ses paupières s'étaient fermées, des larmes étaient apparues à ses cils, lourdes, grosses...
Le petit Michéou ne demandait plus qu'à revoir Jeanne une dernière fois et à quitter cette terre qui lui semblait si vide que le vide de la mort ne leffrayait plus. Elle pouvait venir, la mort, elle venait... Il l'apercevait déjà, immense, glacée, raide, traînée par une horde de petits êtres qui se bousculaient, hurlaient, tombaient, se relevaient, disparaissaient, surgissaient plus nombreux; derrière elle, il n'y avait plus rien que l'immensité nue.
Il avait regardé M. Lucien.
Il ne lui en voulait plus, à lui; il n'en voulait plus à personne.
Ses yeux étaient devenus doux et suppliants ; seulement, avant de mourir, il souhaitait la revoir.,. Elle...
Mais les hommes jeunes, que la mort ne menace pas, piétineraient un cadavre, si ce cadavre était celui d'un rival. Aucune douleur ne les émeut plus. Ce sont des bètes sauvages et le cerf qui a éventré un autre cerf pour lui prendre ses femelles, revient au corps inerte du vaincu et plonge, dans ses entrailles déjà refroidies, ses bois ensanglantés, comme si, même après le trépas, il pouvait encore redouter celui de qui il a ravi la famille.
C'est un instinct formidable, plus fort que tous les instincts, et qui commande à toutes les passions animales, uniformément, pour toutes les races de la terre.
Maintenant, loin du grabat ou la fièvre terrassait le petit Miclîéou, Lucien avait toujours en lui cette jalousie qui le rongeait et dont la douleur le rendait dément.
Il dit, comme se parlant :
— Il est fichu!... Le docteur affirme qu'il ne le tirera pas de là!
Et, très calme, il insista parce qu'il désirait qu'autour de lui il y eut d'autres douleurs pour faire cortège à la sienne.
La gorge serrée, Jeanne l'écoutait.
Elle pensait à ce que Michéou lui avait chuchoté la veille, à l'étreinte de sa main sur sa main, à cette dernière tristesse qu'elle lui infligeait de ne plus
l'approcher, qui rendait plus amer le dernier souffle, du petit, et elle se prit à se détester.
Une grande pitié lui vint pour ce drouldt qui allait mourir et parmi les souvenirs confus qu'elle gardait de lui, quelques-uns se précisèrent. Un jour, il y avait longtemps, il lui avait donné un bouquet en disant : « C'est la fêle de Jeanne Geofroy. » Elle s'était moquée de lui et elle avait répondu : « On ne souhaite pas la fête de Jeanne Geofroy. » Une autre fois, c'étaient des palombes qu'il lui apportait; une autre fois, un petit écureuil déniché; une autre fois... une autre fois... Et elle le retrouvait maintenant si souvent devant elle qu'elle s'étonnait de ne s'être jamais aperçue qu'il l'aimait...
\j\i hoquet quelle ne put contenir la secoua.
Lucien la scruta méchamment.
Sa figure avait pris une expression de folie qui te rendait méconnaissable. Il lui jeta : « Tu l'aimes? » si fortement que sa propre détresse éclata tout entière dans ce cri. Et sans voir que Jeanne demeurait glacée d'horreur, il tourna les talons.
Il n'avait pas fait trois pas qu'il s'empoignait la tète et qu'il articulait, rageusement.
— Drôlesse!...
Et il lui jeta des injures, étonné quelles pussent sortir de sa bouche sans la brûler, et que son ccvnv ne s'arrêta pas de battre.