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L'AVEUGLE

Il souffrait comme souffre un reclus qui ne voit qu'une femme clans sa vie, qui s'est hypnotisé sur elle, qui ne peut plus rompre le charme qui le tient et qui fait son apprentissage de martyr, d'abord stupéfait par la morsure, et puis révolté, devenant, à son tour, un bourreau, et ne goûtant même pas la joie des vrais bourreaux, de ceux qui torturent pour le plaisir et qui se grisent des cris ou des prières de leur proie.

Pour savoir souffrir, il faut toute une initiation, comme pour goûter la joie d'aimer; et quand, enfin, on sait bien souffrir ou bien aimer, c'est qu'on est vieux, et la souffrance et l'amour ne viennent plus alors vous visiter, ou ne font plus qu'apparaître, quittant vile ce terrain où leurs racines ne sauraient plus trouver leur vie.

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Sans force, immobilisée, devant lui, comme endormie par cette torture. Jeanne écoutait Lucien en faisant : « Oui... oui... » de la tète, inconsciemment, à la façon d'un condamné qui, devant le couperet, entend les exhortations du prêtre.

Il affirmait, le malheureux, qu'il n'était pas jaloux!

Il crevait de jalousie!

Ce fut Gabrielle qui Tinterrompil.

Elle revenait de Fontarbon, elle avait vu Michéou, le docteur réclamait Lucien...

Et, tandis que son frère s'éloignait, posément, à pas comptés, elle se pendil au cou de Jeanne et lui rapporta en pleurant que Michéou lui avait parlé d'elle :

— Il m'a dit de te répéter qu'il était perdu, qu'il le savait, qu'il l'avait lu sur la figure du docteur... Il m'a dit qu'il t'aimait et qu'il voulait t'embrasser. . .

Elle avait été témoin de cette détresse de l'adolesT cent qui, au moment où la vie lui échappe, s'obstine à ensemencer la mémoire de ceux qui lui survivront, pour être certain de prolonger, au delà du tombeau, le souvenir de son passage sur la terre.

— Il m'a dit aussi, poursuivit Gabrielle. qu'hier tu avais repoussé sa main qu'il te tendait... G est vrai?... Ma pauvre petite, il est perdu et il ne pense qu'à toi! Il m'a dit : « Je veux que ce soit elle qui me ferme les yeux, mais je veux la voir avant de mourir... »

— Je n'irai pas !

Jeanne avait articulé cela lentement, comme s'arrachant cette décision mot à mot, mais avec une telle

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fermeté que Gabrielle, outrée peir cet entêtement, lui tourna le dos.

— Ecoutez-moi, Gabrielle!

Et, la fio^ure inondée de larmes, Jeanne lui conta la scène que Lucien lui avait faite.

A la fin, elle s'écria, exaspérée :

— Tenez! je le maudis ce Michéou! Et je ne mettrai pas les pieds là bas!... Tant pis! J'en porterai le remords toute ma vie!... Tant pis!... Tant pis ! Je n'en puis plus !

Alors, Gabrielle lui saisit le poignet et, sans un mot, durement, comme une mère ramène à la maison l'enfant qui a commis une faute, elle l'entraîna vers Fontarbon.

Lorsqu'elles y arrivèrent, ce fut elle, encore, qui écarta Lucien et dit simplement mais avec fermeté :

— C'est Jeanne qui vient voir Micbéou.

Hélas! Michéou délirait. 11 appelait ses chiens, poussait de petits cris de bête et reprenait sa chasse, inlassable, comme il l'était dans la vie.

Vers le soir, après des injections, la fièvre tomba, et un peu plus tard, il reconnut Jeanne qui était restée à son chevet.

Il la regarda longuement, un pauvre sourire recon- ' naissant erra sur ses lèvres et il marmonna :

— Tu étais là?... Ça n'est pas beau, hein! Je dois en avoir une tête!...

Jeanne lui prit la main.

Il ne serra pas les doigts, mais il ferma les yeux, ta figure sereine.

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Geolroy. qui survint silencieusement, la surprit ainsi.

— Povreî soupira Michéou qui l'aperçut, probable je suis bien malade, bé! mon vieux, pour que tu laisses Jeanne ici !

Un instant après. Gabrielle se présenta. Elle arrivait, en costume de voyage, cachant son angoisse sous un masque de gaieté :

— Eh bien. Michéou, tu vas le laisser soigner? fit-elle avec entrain.

— C'est de la peine perdue, mademoiselle.

— Veux-tu te taire î

— Mille excuses, mais je sais ce que je dis. . . Alors, vous voilà partie pour longtemps, mademoiselle?

— Pour trois semaines, peut-être.

Il réfléchit un peu et puis laissa tomber :

— Dans ce cas, je vous fais mes adieux... Laissez, laissez!... J'en ai vu d'autres!...

Et comme mademoiselle d'Arbot essayait de plaisanter, il ajouta :

— C'est ça! moquez-vous de moi!... Seulement vous vous souviendrez de Michéou, au château? Et il faudra tâcher de trouver un bon valet pour les chiens!... Je peux bien énoncer mes dernières volontés, moi aussi!

Il sourit :

— Pas le sou, pas de fi\mille ; je n'avais que le château et....

Ses regards se posèrent sur Jeanne. Il secoua lentement la tête :

— Vous ne la laisserez pas partir, celle-ci, mademoiselle? Il faudra qu'elle reste près de vous toute la vie! Bien sûr, toute la vie! Et je vous souhaite beaucoup de bonheur, mademoiselle. A madame la comtesse aussi, et à monsieur le comte... Et à monsieur Lucien... Oh! je ne l'oublie pas! Et si j'étais debout, je ne demanderais encore qu'à me faire casser la gueule pour lui!... Alors, n'est-ce pas? un bon valet de chiens... Il y a Mirotte qui aura des petits dans huit jours! fit-il en soupirant. Je ne les verrai pas ! . . .

Une autre idée lui vint :

— Et lou Péricléro ! Il ne faudra pas le renvoyer ! Lou Tanao non plus, le povre vieux! Ah! mon Dieu ! y en a-t-il à qui il faut penser !

Il avança la main vers mademoiselle d'Arbot :

— Allons, mademoiselle, on va se quitter! Je veux que vous le sachiez : je n'ai pas peur de mourir. Maintenant, si le curé vient, qu'il ne m'ordonne pas de pardonner à la canaille! Ah! non!... Et vous mademoiselle, dites à monsieur Lucien de ne pas s'exposer comme moi. Et il faudra, aussi, veiller au grain! Si jamais l'autre sortait de prison, gare la sauce!... D'ailleurs j'ai passé la consigne à Geofroy.

— Ah ! s'exclama le docteur qui rentrait avec Lucien, si les agonisants n'étaient pas plus malades que toi. saint Pierre aurait le temps de graisser les gonds de la porte du ciel.

Lorsque mademoiselle d'Arbot se retira, en compagnie de Jeanne, elle entendit Michéou qui disait à

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Lucien d'une voix douce, calme, enjouée, dans quoi aucun ressentiment n'avait place :

— Si je fais le grand voyage, pourvu que je ne retrouve pas là-haut, pour me mordre les mollets, les renards que j'aurai piégés!

Charmant petit Michéou !

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