L'IRREMEDIABLE
On avait logé lou Péricléro au château, dans l'ancienne chambre de Michéou et on y faisait coucher aussi un domestique, tandis qu'à Fontarbon, le vieux Tanao passait les nuits près du malheureux droulât que la fièvre ne quittait pas. Ses plaies s'étaient envenimées, des tumeurs s'étaient formées sur la nuque.
Le docteur Favrct avait appelé un de ses confrères de Bordeaux.
Le pauvre Michéou était très malade.
Matin et soir, Lucien le visitait. Quelquefois, il trouvait Gcofroy à son chevet, ou Justine, ou bien Jeanne.
Sa jalousie semblait tombée. Il ne voyait plus en Michéou qu'une misérable loque qui achevait de se désagréger, et la pitié qu'il ressentait pour lui effa-
çait les souvenirs qui le torturaient. Lui aussi, avec tout le monde, tentait l'impossible pour le sauver.
Un jour qu'il arrivait à Fontarbon. après être passé chez Geofroy pour donner des ordres, il aperçut Jeanne qui accourait, coupant court par la pinada.
Il pensa que Michéou était mort et il en ressentit un horrible froid au cœur 1 . . .
Elle s'arrêta, comprimant sa poitrine, riant nerveusement :
— Monsieur Lucien ! ... II. . . H m"^^ parlé î
Il lui avait parlé et elle en avait été si heureuse cju'elle avait failli en pleurer devant lui.
Le lendemain, après une nuit plus calme. Michéou se réveilla de son long sommeil tourmenté.
Il s'inquiéta de ses chiens, de Péricléro, des pins :
— C'est qu'il fait chaud, ouil... La gemme doit commencer à couler ! . . .
— Laisse donc les pins trancpiilles ! conseilla Geofroy en riant. Tas Ttemps d"t'occuper deux.
Michéou prit une longue respiration, comme s û avait eu peur de manquer de souffle pour exprimer ce qu'il voulait.
— ... Tanao ne pourra jamais faire l'ouvrage tout
seul, fit -il enfin.
Et comme il persistait à s'inquiéter de Tanao, Lucien l'informa qu'il avait pris Faroulet pour l'aider.
— Faroulet, de Harillon?
— Oui. Je l'installe dans la chambre du fenil.
— Et Tanao?
Il ne voulait pas que son Tanao fût remercié.
— C'est que, reprit-il. il rend des services, le vieux!... Il est courageux à la besogne, oui!
Il réfléchit encore, et doucement articula, satisfait :
— Ah! Faroulet, vient ici!...
Et, avec un clignement d'œil, il ajouta :
— Il a une belle femme, bondi!
— Si tu t'occupes des femmes, c'est que ça va bien! bougonna Geofroy en se frottant les mains.
— Oh! les femmes! soupira Michéou. Pour ce que j'en ferai!.,.
Le lendemain matin, Lucien, qui venait prendre les nouvelles du « droulât », s'arrêta sur le seuil de Fontarbon, haletant :
Michéou dormait, tenant entre ses doigts les doigts de Jeanne qui, rejetée en arrière, une main sur les veux, ne bougeait pas.
Elle n'avait rien entendu.
Et il resta là, sur le seuil, à s'abreuver d'amertume.
Appuyé au chambranle de la porte, il se demandait s'il s'éloignerait, ou bien s'il se déciderait à entrer, quand Jeanne, se découvrant les yeux, l'aperçut qui hochait la tète.
Alors, insensiblement, elle dégagea ses doigts, s'écarta et, défaillante, se tournant vers le fond de la pièce, elle s'empoigna la figure.
Lucien n'apercevait d'elle que ses épaules qui montaient et descendaient, par secousses, et sa nuque courbée.
Et d un coup, sa jalousie le ressaisit. Il sentait qu'il n'était déjà plus maître de lui. qu'il allait se jeter sur Michéou pour l'étrangler ou sur Jeanne...
Il se détacha du mur, fit un pas, un autre et s'éloigna, titubant comme un homme ivre.
Il se persuadait qu'il devait partir, lui aussi, qu'il ne pourrait plus vivre dans ce pays où le malheur surgissait de tous côtés.
Mais à peine l'idée de départ eut-elle germé en lui, qu'il s'imagina Jeanne et Michéou, promenant hbrement leur amour dans la lande, aux environs du château, partout...
Il ne tint plus tête à la rafale. Il courut à Fontarbon, transfiguré.
Dans la chambre, il n'y avait plus que Michéou qui, sur le lit, reposait paisiblement.
Jeanne n'était plus là.
Il la chercha du côté du hangar et du fournil, revint à la cuisine et s'arrêta près du lit de Michéou, examinant la face émaciée du d roulât, sans retrouver en lui-même la rage qui l'avait poussé ici pour commettre une mauvaise action.
Jeanne s'était réfugiée dans la chambre où on avait disposé la couchette du vieux Tanao. Elle s'était laissée tomber à terre et pleurait, le front sur une chaise, se disant que c'était fini et qu'il valait mieux que ce fût ainsi, que Lucien la prendrait en dégoût, qu'il ne devait plus rien y avoir entre eux, qu'elle quitterait Quatreloup, son père, la maison où elle était née, qu'elle irait n'importe où, comme servante, pour se
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faire oublier ici, et qu'elle préférait la misère dans l'isolement à son existence avec ce voisinage... C'était fmi! Elle avait assez de ce martyre qui ne s'apaisait que pour reprendre plus violent, plus intense, renouvelé, inutile et affolant.
Elle appelait la délivrance de tout son cœur; elle la souhaitait, à n'importe quel prix, dùt-elle la payer de sa vie. Elle voulait s'arracher de ce doute plus affreux qu'une grande douleur définie et continue, dans laquelle on s'enfouit et qui finit bien par vous endormir.
Et puis, elle aurait voulu savoir une bonne fois si Lucien l'aimait encore ou si jamais plus il ne l'aimerait.
Depuis qu'elle se le demandait, elle ne savait plus. . . Quelquefois, elle pensait : « Il m'aime ! » et elle était joyeuse, silencieusement, à la façon des timides dont le cœur éclate et qui mettent toute leur volonté à ne pas trahir leur agitation. La minute d'après, ou dans la journée, elle apercevait Lucien qui s'en allait calme, sans un coup d'œil, sans un signe pour elle, ou encore elle ne le voyait pas d'une semaine. Alors, elle s'abîmait dans sa désolation.
— Eh bien? fit Lucien à voix basse.
Elle se retourna, laissa tomber ses bras, à bout de
forces.
Mon Dieu!... Voilà que cela recommençait! Elle fit très doucement :
— Je veux partir.
— Où iras-tu?
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Elle leva les mains : >s "importe où! Elle voulait partir.
— Avec?
Il eut un geste pour indiquer la chambre de Michéou.
Elle fit (( non » Je la tête, sans autre protestation, sans un geste de colère, sans un haussement d'épaules de mépris pour cette absurdité.
Il marcha vers la porte, la ferma sans bruit, poussa la targette, et visage à visage, les bras croisés, il lui dit :
— Tu ne peux pas m'avouer une bonne fois que tu l'aimes?...
Elle tendit les mains vers lui, suppliante, mais comme il avait un sourire méchant, elle se dressa et lui jeta :
— J'en ai assez ! . . . Je veux partir ! . . .
— Alors, emmène-le! commanda-t-il.
— Qui?... Michéou?
Elle secoua la tète, lentement :
— ... Je ne l'aime pas ! . . . Oh ! vous pouvez, dire : « Non! » Maintenant, ça m'est égal!... Je ne l'aime pas. Je...
Le loquet de la porte se souleva, Lucien se retourna, chuchotant :
— Tais-toi !
Mais Jeanne proféra de toutes ses forces :
— Non! non!... Je ne l'aime pas! Il faut qu'il le sache, à la fin!...
— Tais-toi !
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— Non ! non ! . . .
— Mais tais-toi donc !
11 l'avait empoignée à bras-le-corps et tentait de lui mettre la main sur la bouche.
Elle détournait la tête, répétant, pour être entendue par l'autre :
— ... Je ne l'aime pas!... Tant pis! Moi je n'en peux plus!... Lucien, vous me faites mal!...
— Veux-tu te taire !
Elle poursuivit, la voix défaillante :
— Je n'en puis plus, Lucien!... Vous n'avez pas cru que je vous aimais, vous ne croyez pas que je vous aime ! . . . C'est bien !
— Toi?... Tu m'aimes?
Elle eut un pitoyable sourire désabusé :
— Mon Dieu, que faut-il donc que je fasse pour que vous le croyiez?...
Elle le regarda bien en face.
— ... Je suis à vous...
Et, soudain, tentant un suprême effort pour persuader celui qui s'obstinait dans son incrédulité, les mains jomtes, les yeux desséchés, elle prononça fervemment :
— Prenez-moi... Après, je me sauverai; vous ne me verrez plus, vous ne penserez plus à moi, mais vous aurez su que je vous aimais...
Il voulut la faire taire mais elle répétait :
— Non, non! Prenez-moi! Puisque je me donne, que je vous répète que je suis à vous?...
Elle avait ouvert les bras, s'offrant chastement.
11 s'était rejeté en arrière, mais elle le suivit et, doucement, obstinément, lui ayant saisi les mains, elle en écartait un à un les doigts pour qu'il la saisit, et elle le contemplait dans les yeux, les lèvres près de sa bouche, lui répétant, suppliante, entêtée :
— Je veux que vous sachiez que je vous aime. Prenez-moi !
Il sembla confusément à Lucien qu'on remuait dans la pièce voisine; il regarda de ce côté, angoissé.
— Que m'importe ! reprit Jeanne. . . Prenez-moi ! . . . Je partirai. On ne me re verra plus. Je ne suis qu'à vous; je n'aurai jamais été qu'à vous!
Que lui importait en effet! Il n'y avait plus en elle que son amour immense qui la soulevait el la transfigurait.
Tout à coup, elle vit que la figure de Lucien s'adoucissait; ses yeux se voilèrent, ses lèvres s'agitèrent. Il lui parut qu'il prononça :
— Jeanne!...
Ses bras s'étaient refermés sur elle; il la serrait à l'étouffer.
Elle se sentit défaillir ; ses jambes ne la soutinrent plus.
Elle ferma les yeux et se laissa porter sur le grabat de Tanao.
Lorsqu'ils se relevèrent, une angoisse étrangla Lucien.
Michéou ! . . .
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L'horreur de leur acte, commis ici, dans celte pièce, lui apparut, et un grand dégoût s'empara de lui.
Il courut à la porte, écoula.
Aucun bruit ne venait de par là.
Il s'alTola et, anxieusement, ils se demandèrent qui avait tenté d'ouvrir!
Michéou?... Tanao?... Geofroy?...
Pas Geofroy! Si c'avait été lui, violent comme il était, il aurait crié, ou bien il aurait enfoncé la porte.
Lou Tanao?... Il n'aurait pas pris tant de précautions.
Michéou?... Ah! si c'était Michéou qui avait soulevé le loquet ! . . .
Ils demeurèrent glacés d'horreur.
Ce fut Jeanne qui, la première, prenant une décision, ouvrit la fenêtre, qu'il n'y avait qu'à enjamber pour être dans la lande, et chuchota :
— Restez ici! Je fais le tour par le hangar. Dès que vous m'entendrez dans la cuisine, vous vous en irez.
Gomme il voulait la retenir, elle répliqua posément.
— Laissez!... Laissez!... Moi je m'arrangerai toujours.
— Et si Geofroy est là?
— Eh bien? fit-elle tranquillement.
Mais ce n'était pas la pensée que Geofroy pouvait se trouver là qui les tourmentait !
Le cœur battant, ressassant son dégoût en contemplant les murs blanchis de cette chambre où des
vêtements de travail étaient pendus à des clous, Lucien attendit.
Le pitoyable réveil d amour, quand on en a forgé de si beaux qui feraient croire à Fétcrnité de lenchantement 1
Tout à coup, éclata un appel angoissé!
Lucien se jeta sur la porte qu'on secouait, poussa le verrou...
Le lit de Michéou était vide, les draps rejetés...
Dehors ils aperçurent une longue bande de pansement qui tramait à terre.
Ils se mirent à courir.
Lucien répétait dans son aiTolement :
— S'il y a un malheur, je me tuerai!
Elle lui répondait sèchement : ce Mais non!... Il n'y a pas de malheur ! . . . Mais non ! » tandis qu'une affreuse vision s'imposait à elle : un corps surnageant dans le vivier de Ouatreloup...
On avait retrouvé Michéou évanoui, presque nu, dans la petite combe qui limitait la pinède de la garenne, et on l'avait transporté à Fontarbon.
Lucien^ Jeanne, Geofroy et Tanao l'entouraient quand il reprit connaissance.
Le droulàt les regarda, les uns après les autres, longuement, comme pour se convaincre qu'il ne rêvait pas, puis ses regards firent le tour de la pièce où il était couché — et il referma les veux.
Lu peu après, il appela Geofroy et lui dit à voix basse :
— Je ne veux pas rester là !
— Et où veux-tu aller?...
— Je ne veux pas rester là !.. .
— Povre! lit Tanao tristement. Tu n'es pas bien ici?... Je ne suis donc plus ton ami?
— Veux-tu qu'on te porte à Quatreloup ? Non! Il voulait qu'on le conduisit très loin. Lucien s'approcha, lui posa une main sur le bras et
articula tendrement :
— Mon petit Michéou, je te ferai conduire où tu voudras, mais je te demande, je te supplie de rester avec nous.
Sa voix tremblait.
— ... Tu m'entends? Je te supplie de rester avec nous et de revenir à Quatreloup.
II se pencha un peu plus vers lui et chuchota :
— Michéou ! . . . Je suis très malheureux. . . Michéou le regarda, étonné, eut une profonde
aspiration, baissa les paupières et dit à haute voix :
— Je ne veux pas rester ici, mais je veux bien aller à Quatreloup.