L'ORANGERIE
Le soir de ce jour-]à, au coia de la haie du potager, près de la petite barrière, un peu avant onze heures, Lucien guettait larrivée de Jeanne.
Il avait attendu que le silence se fit dans le château, honteux d'agir comme un adolescent qui découche et, quand il avait été certain que les domesticpies dormaient, il était descendu, à pas de loup.
Il lui apparaissait que son amour, commencé dans la désolation, devait s'achever là, dès ce soir, anéanti dans le désastre qu'il avait déchaîné, Lucien n'éprouvait plus de jalousie; il ne ressentait qu'une immense pitié pour le droulât qui allait peut-être mourir à cause d'eux, endeuillant les quelques minutes de joie qu'il avait goûtées, et il se persuadait que son fantôme se promènerait, désormais, dans tous les lieux qu'il fréquenterait et qu'il pèserait aussi sur ses souvenirs.
Un craquement, de branche lui fit tendre rorcille...
II ouvrit le portillon, avança de quelques pas dans le sable et il écouta.
Aucun bruit ne troublait plus la garenne. Par cette nuit sans lune, on ne distinguait même pas le tronc des premiers pins. La lande dormait de son grand sommeil paisible, chaude et parfumée. Le silence était si absolu que onze heures ayant sonné à une pendule du château, le tintement avait traversé les murs et s'était glissé jusqu'à Lucien.
Si elle ne venait pas?...
Brusquement, il se retourna.
Il venait de percevoir comme un souffle dans quoi on avait prononcé son nom.
Rien ne bougeait.
— Lucien!...
Et elle glissa, petite ombre, dans l'ombre immense. . .
Ils s'étreignirent longuement et, poussé par leur commun désir, ils se dirigèrent vers l'orangerie.
Lorsqu'elle en sortit, bien avant l'aube, Lucien l'accompagna presque jusqu'à la haie de son jardin et, dans un dernier baiser, il lui glissa : « A ce soir! »
Elle fit « oui », simplement, comme si, de venir le rejoindre, était la chose la plus facile à exécuter.
Mais à peine avait-elle disparu que Lucien fut dégrisé.
Le jour pointait quand il rentra.
Un moment, regagné par l'ivresse des dernières heures, il demeura dans l'orangerie, mais au moment
OÙ il pénétrait dans le vestibule pour monter dans sa chambre, il entendit Emile dire à la cuisinière qui descendait :
— Hé bé! Ça c'est une drôle d'affaire!... La porte qui est restée ouverte !
Il s'éloigna du côté du chenil, hésita un instant, et s'en fut vers Moncasson, par le verger, les mains inoccupées, lesprit vide, ne sachant plus à quoi il se résoudrait.
Il essayait de s'intéresser aux empreintes que les bêtes, qui se pourchassent durant les nuits de mai, laissent entre les fourrés, mais son esprit était plein de l'image de Jeanne et puis, les remords qui le tenaillaient la veille avaient reparu.
Il revenait au château, les idées troubles, lorsqu'il vit, au milieu de la cour, Geofroy à qui Emile et la cuisinière parlaient avec animation.
Payotte, qui l'aperçut, s'exclama : « Le voici! »
C'était de lui qu'on parlait. Geofroy lui dit :
— On était inquiet de vous, monsieur Lucien... Mais au moment d'ajouter que Payotte leur avait
rapporté qu'elle était montée dans sa chambre et qu'elle s'était aperçue que son lit n'était pas défait, une pudeur le retint.
— C'est que. reprit Emile, jai trouvé le vestibule grand ouvert, ce matin.
— Je suis sorti avant le jour, expliqua Lucien. Et, s'adressant à Geofroy, il lui demanda ce qui
l'amenait de si bonne heure ici.
— AL\ foi, rien, monsieur Lucien. Je v'nais voir
Miclîéou avant de pousser jusqu'à Harillon, parce que faut p't'être que Faroulet se presse d'arriver. Tanao peut pas suffire; les pots débordent. J'vas prendre la charrette et j 'mettrai dedans ce que la Zine me donnera de son ménage.
Et, comme il le voyait le front soucieux, il s'approcha de lui.
— Monsieur Lucien . . . Est-ce que ... y a quéqu'chose?
— Quelque chose?
— Oui, enfin ! Y a rien de nouveau?
Lucien répondit lentement :
— Non... rien... que ce qu'il y avait hier et c'est bien assez!...
Geofroy l'avait à peine quitté qu'il montait chez Michéou. Il ne pouvait plus garder en lui ce qui l'étouffait. Il fallait qu'il s'en déchargeât.
— Michéou! fit-il en entrant, es-tu capable de m'entendre, ce matin?
— Oui, monsieur Lucien. Mais je sais ce que vous allez me dire ! J'aime mieux qu'on n'en parle pas !
— Mon pauvre Michéou, il le faut! C'est pour notre tranquillité. . . à tous les deux. Voici, Michéou ! . . . Tu es courageux, nous nous connaissons depuis assez longtemps; nous n'avons donc pas besoin de nous mentir et de nous faire des protestations. Je te jure pourtant, mon petit Michéou...
Sa voix trembla.
— ... Je te jure que ta douleur me cause une peine atroce !
— Monsieur Lucien...
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— Ecoute-moi!
— Monsieur Lucien...
Le droulàt le suppliait doucement.
Mais Lucien poursuivit :
— Tu sais ce qui s'est passé hier à Fontarbon?... Eh bien, mon petit Michéou, je ne veux pas que lu croies que ce n'est que de la badinade...
Il s'exprimait en patois, les yeux brillants dans sa figure décolorée.
— ... Ce n'est pas de la badinade ! Nous nous aimons. Cela fit comme un bruit sourd dans la pièce : une
chute ou un coup qui assomme quelqu'un.
— Monsieur Lucien!...
— Nous nous aimons depuis longtemps et assez fort pour que rien..., rien ne nous sépare jamais! Ce n'est pas pour te provoquer, mon pauvre Michéou, que je suis ici, c'est pour que tu saches que je ne m'amuse pas de Jeanne...
Oh! ce nom! Michéou crut défaillir en l'entendant.
— ... comme d'une drôlesse ! Je l'aime pour la vie!... Tu entends bien : pour la vie! Je sais, Michéou, que tu Faimes aussi; mon pauvre droulât, nous sommes tous les trois des pauvres bougres!
— Taisez-vous, monsieur Lucien !
— ... Jeanne et moi, nous ne serons jamais heureux!... Nous nous dirons que nous torturons un ami qui ne le mérite pas. Jamais, mon pauvre Michéou, je n'aurais cru que je ierais ton malheur! De tous ceux de la lande, tu es celui que j'aimais le plus et que j'aime le plus encore. Tu fais partie
de notre famille, tu as failli mourir pour nous...
— Monsieur Lucien. . .
— Mon pauvre Michéou, moi, je suis indigne de ton dévouement. Eh bien! je ne puis plus y tenir! Regarde-moi, bien droit, en honnête garçon que tu es et qui sait qui lui parle ! . . .
» Michéou, je te demande pardon de la peine 'que je t'ai faite involontairement.
— Ah ! ah ! ah !.. . taisez-vous !
Il éclata en sanglots.
Lucien était penché sur lui, s'obstinant à répéter :
— Michéou, il faut que tu me croies! Je suis déchiré par ta douleur!... Je te demande pardon!... 11 faut nous aimer quand même, Michéou!... Je ne doute pas de toi, je n'ai pas peur que tu fasses comme la « canaille »...
— Ah! ça!... milléditz!
— Non, Michéou, non ! Mais je voudrais tant que la vie d'autrefois reprît!... Michéou, je te demande pardon ! Je suis un misérable ! . . . Je n'aurais pas dû regarder dans mon cœur... Mon pauvre Michéou! Plus tard tu me pardonneras et tu me plaindras. Mais, d'ici là, il ne faut pas nous quitter! . .,
Il parlait comme à un frère qu'on a offensé. Quand Michéou put maîtriser son émoi, il répliqua :
— Monsieur Lucien, je ne peux pas croire que c'est un de mes maîtres qui est ici. Je me figure que c'est un camarade.
— C'en est un, Michéou.
— Moi, vous savez, je reste ce que j'étais pour
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vous. C'est Jeanne qui a décidé, n'est-ce pas? Alors, c'est bien!... et, du moment que vous ne me ferez pas mauvaise figure, je resterai... toute ma vie! Et « mes bras ne seront pas assez forts pour contenter le cœur qui battra pour vous », comme on dit chez les marensins... Je ne suis qu'un droulât. Qu'est-ce que j'aurais pu donner à Jeanne, moi?...
— Tais-toi, Michéou!
— Mais si!... D'ailleurs, je ne lui avais jamais dit un mot. Je n'osais pas. Je ne suis pourtant pas timide, mais devant elle!... Tenez. Je suis un povre galant!
Et, comme de grosses larmes roulaient sur les joues de Lucien, Michéou avança la main et prononça :
— On peut bien?...
Ils se serrèrent la main.
C'était comme un deuil infiniment doux pour le petit et la consécration de fiançailles amères pour l'autre.
De la cour, Emile appela :
— Monsieur Lucien!... Il y a un gendarme qui vous demande.
Lucien regarda une dernière fois Michéou, et lui demanda :
— Tu ne m'en veux pas?
— Non, monsieur Lucien, non! Et vous le verrez quand je serai debout !