LA ZINE
En bas, il y avait le gendarme qui précédait le parquet.
On réunit les gens d'Ardanne, de Balazet, et tous ceux qui étaient susceptibles de fournir des renseignements sur Morineau. Mais, à deux heures, quand on vit apparaître « la canaille » entre les gendarmes et que, un peu après, M. le juge d'instruction descendit de voiture, suivi du substitut du procureur, de son greffier et d'un secrétaire, chacun sentit sa confiance l'abandonner. Les plus décidés commencèrent à chercher des raisons pour ne pas parler de ce qu'ils savaient.
Lou Babille passa le premier.
Il n'avait rien vu, rien! Le jour où on avait tiré sur Michéou, il travaillait sur Gagoni. Cependant Campagnot, qui fut interrogé après lui, reconnut que
l'oisealî dk proie 205
ce jour-là ils étaient ensemble à couper de hi bruyère dans la lande de Balazet.
— Il faut s'entendre, fit lejuge d'instruction. Étiezvous à Gagoni ou sur Balazet?
— Sur Balazet!
— Babille, vous étiez sur Balazet?
— Oui, j'y étais. « monsieur le président », mais avant j'étais à Gagoni.
— Enfin, vous étiez sur Balazet?
— Si vous voulez, monsieur le président.
— Eh bien, avez-vous aperçu Morineau?
Babille regarda Campagnot et dit, comme s'ils
étaient tous les deux pris en faute :
— lié bé, l'avons-nous vu, allons:
— Pour sûr! lâcha Campagnot. Nou «juré la vérité ». Oui, nous l'avons vu!
Morineau, tendu vers eux, leur lança :
— V'm'avez vu, vous deux? Ah ! ben ! . . . Babille le regarda et, posément, repartit :
^ — Bien sûr, que nous t'avons vu?... Maintenant, ajouta-t-il, pour promettre que c'était le jour où Morineau a tiré sur Michéou, je ne sais pas. C'était peutêtre la veille...
II fut impossible de leur arracher autre chose. Lorsqu'on les pria de raconter ce qu'ils savaient sur Morineau, ils demeurèrent muets; et il en fut de même pour Tancrède, et pour les petits Dufour, et pour tous les bavards qui avaient affirmé qu'ils avaient surpris Morineau, sortant de chez lui, deux heures tvant le coup de feu qui avait abattu Michéou.
avons
oQg l'oiseau de proie
Il n'y eut que Yavarret qui dit courageusement : — J'allais à Daoupit; Morineau est passé dans
le chemin qui va de Harillon à Maugras. Je Tai
reconnu.
Morineau eut beau proférer :
Tu m'as reconnu, toc?
Vayarret ne revint pas sur sa déposition et c en fut assez pour que tous ceux qui avaient été interrogés voulussent être entendus à nouveau, mais le iu^e qui pensait à autre chose et qui désirait en finir au plus tôt, ne tint pas compte de leurs protes-
tations. ,. , n- „f
On questionna Micliéou, Geofroy, lou lanao et. ^I i^ucien — là, les accusations étaient formelles — ct'puis vite, vite, M. le juge commanda d'atteler sa voiture, promettant de revenir. Il avait un tram a cinq heures et vingt kilomètres à faire pour atteindre la prochaine station.
Et Morineau reprit le chemin de la prison en compagnie de ses deux gendarmes. , . -. Mais on l'avait vu, il était revenu et on devinait qu'il réapparaîtrait bientôt, sans entraves, libre et plus redoutable...
Toute la soirée, il y eut des discussions dans le pays • Yavarret traitait les autres de lâches; Tancrede, Babille ei Campagnol juraient que si on les avait laissés parler, ils en auraient dit, ah! oui!... Finalement on tomba sur le juge.
Au château, on fut désemparé.
Geofroy avait une mauvaise moue de doute. Michéou disait : « Tu verras qu'ils vont le relâcher î » et pestait contre les « couraiïeux » de Gagoni.
Il leur apparaissait que le pays était menacé par le même péril qui planait sur lui avant l'arrestation de la « canaille ». mais plus sérieux, ou comme multiplié.
— C'est égal, faisait Geofroy pour remonter son monde, il n'est pas 'core sorti de prison!
Pourtant, il s'imaginait hien qu'on ne l'y retiendrait plus longtemps.
La nuit tombait, lorsque Jeanne se présenta pour relever Tanao de sa garde près du droulât.
— Té, bonsoéro, maïnadel fit Michéou.
— Je viens voir si tu as besoin de quelque chose.
— Oh ! répliqua le droulât en souriant de travers, ce dont j'ai besoin, ma petite, tu ne peuv plus me le donner.
Elle baissa les yeux et murmura, suppliante :
— Michéou ! . . .
Partis sur ce ton. il fallait bien aller jusqu'au bout; et, d'ailleurs, il lui paraissait, à elle, que Michéou seul pouvait chasser les remords qui abîmaient sa vie amoureuse.
Un éclair glacé passa dans les yeux du blessé. Ce
208 l'oiseau de proie
qu'il avait entendu la veille, dans la chambre de Fontaibon, lui revenait devant cette fille qui avait fait chavirer ses rêves. Il avait cru que, sur le point de mourir, il pourrait tout demander, jusqu'à l'amour de celle qu'il adorait.
Les malades ont de ces illusions. Ils s'imaginent qae l'univers est au chevet de leur lit parce qu'on les plaint, qu'il y a près d'eux des gens qui les considéraient à peine la veille et qui sont là, anxieux, attachés à leur souffle; et ils se prennent à bénir leurs souffrances.
Ils se disent que, s'ils guérissent, leur vie sera transformée, qu'ils auront des amis partout, qu'ils seront heureux : et ils demandent, ils demandent tout ce qui leur passe par l'esprit. Mais quand, enfin, ils sont debout, la parenthèse se ferme; ils se retrouvent à l'endroit qu'ils avaient quitté au moment de devenir des demi-dieux sur qui les hommes se sont penchés. La lumière qui les éclairait n'existe plus et si le souvenir des douceurs persiste, ce n'est que pour leur faire goûter l'amertume du réveil. Les belles vacances sont finies. Il faut reprendre le collier des jours. C'est affreux!
Pourquoi n'était-il pas mort avant d'avoir étreint la main de Jeanne, avant de s'être forgé tant de belles chimères? Il aurait emporté dans sa nuit éternelle de quoi bâtir des songes pour l'éternité... Mais aussi, pourquoi l'avait-on soigné, pourquoi l'avait-on dorloté? Il avait entendu Jeanne articuler : « Michéou! » si doucement, avec un tel accent, qu'il avait cru —
orgueilleux! — qu'elle l'aimait I... Jusque-là, il la vénérait trop fort pour s'imaginer qu'un jour elle pourrait l'aimer... Et voilà que, tout à coup, un grand courage lui était venu parce qu'elle avait murmuré son nom et qu'il avait osé emprisonner sa main dans la sienne;... et voilà qu'il avait senti cette chère petite main se dégager, et qu'il avait compris, enfin! que si l'on dorlotait le malade, on n'aimait pas d'amour lou droulâi dé Michèoul... Et la veille!... Ah ! la veille !
Jeanne prononça : c( Michéou?... » de sa voix chaude, et cela renouvela le mal du petit.
— Quoi, Michéou?...
— Ecoute, Michéou...
11 se mit à rire, méchamment :
— Non! non! Michéou ne veut pas t'écouter !... Michéou n'écoute plus les femmes, mademoiselle.
— Ouest-ce que tu as?
— Un quelque chose qui s'est fichu de travers là dedans!... grogna-t-il en se frappant la poitrine à grands coups de poing.
Mais aussitôt les larmes apparurent, et des mots de regrets, et, insensiblement, des mots de tendresse qui coulaient lentement sur sa douleur et la calmaient.
Il ne pensait plus à lui reprocher d'avoir proféré, dans la chambre de Fontarbon : « Lui, je ne l'aime pas ! Il faut qu'il le sache à la fin !.. . » Il lui disait :
— Ah! maïnadc, .. si tu savais comme je t'ai aimée ! . . .
Et ils pleurèrent tous les deux, très doucement, à la façon de deux enfants qui ont chacun leur peine contre laquelle nul ne peut rien.
— Je ne te méritais pas, faisait Michéou.
— Tu en mérites une bien meilleure !
— Ah! je comprends! répliqua-t-il en souriant. On raconte ça à ceux qui sont comme moi, té!... Non, non, je n'en mérite pas une meilleure et je n'en aurai ni une meilleure, ni une plus mauvaise. Lou Michéou est veuf avant d'avoir eu sa iioln... ou plutôt, il se fait l'eiTet d'être un mort vivant... Ma pauvre maïnade\
Lorsqu'elle quitta Michéou, elle aurait voulu pouvoir ne plus penser qu'à lui et ne pas rejoindre Lucien, cette nuit. Elle avait le cœur si plein du désespoir du droulât, qu'il lui paraissait que ce serait un sacrilège de retrouver son amant après ce qu'elle avait entendu.
Pourtant, à onze heures, elle était au rendez-vous. Mais les premiers mots que Lucieii proféra la glacèrent.
— Tu as vu Michéou, ce soir!
Mais oui, elle l'avait vu! Et, le sentant en proie à sa jalousie, elle se pressa contre lui, implorante :
— Lucien!... Tu es fou?... Qu'as-tu?... Ecoutemoi! Oui, j'ai vu Michéou!
Et avec des mots de pitié, elle commença de l'apaiser.
Ils parcouraient les allées du potager, serrés l'un contre l'autre.
— Jeanne, dit Lucien à un moment, je veux que tu connaisses toute ma vie...
Toute sa vie?... Que lui importait! Elle l'avait près d'elle, à elle!... Ce qu'elle souhaitait, c'est qu'il fut heureux ainsi et qu'il ne cfâtât pas leur joie commune. Les jours d'avant, les jours qui ne leur étaient pas communs n'existaient pas.
Ln peu après, il ajouta :
— Et je voudrais connaître toute ta vieî... Toute! Comme s'il ne savait pas à quoi se résumait sa
vie, à elle, qui n'était jamais sortie de Quatreloup ! Mais il voulait ses pensées, celles de la veille, celles de toujours, semblable qu'il était à tous les hommes qui ne se contentent pas du présent, cjui regrettent encore de n'être pas les maîtres du passé de celles qu'ils aiment.
Ensuite, son exaltation croissant, il lui commanda brutalement :
— Mens dans ma chambre!
Il lui apparaissait que là, elle serait un peu plus à lui et qu'il l'évoquerait mieux quand, séparé d'elle, il retrouverait la place qu'elle avait occupée.
Elle haleta : « Viens ! » , reprise du vertige qui la poussait hors de chez elle vers celui qui l'attendait.
Et comme deux voleurs, la gorge étreinte, le cœur battant, ils pénétrèrent dans le vestibule et gxavirent l'escalier.
Mais, dans la chambre, Jeanne se sentit mal à l'aise. L'atmosphère de Quatreloup Fétouffait. Elle se retrouvait à dix ans de là^ petite, jouant avec
Gabrielle, avec... avec Lucien, dans cette même pièce! Et c'était son petit camarade d'autrefois, qui était un peu comme un frère, et qui prononçait des mots d'amour !
Elle apercevait, dans le recul des années, la fille de GeofroY, elle l'entendait prononcer : « mademoiselle Gabrielle, monsieur le comte, monsieur Lucien... » Aujourd'hui la même petite chuchotait : « Lucien » et se faisait l'effet d'une domestique qui a intrigué pour la place dans le lit du maître, ou d'une pupille qui commet un vol chez ses bienfaiteurs.
Le lendemain soir, lorsqu'elle revit Lucien, elle le supplia de ne pas la faire revenir à Quatreloup. Mais il ne la comprit pas : il voulait l'avoir toute à lui, chez lui.
— Et si on me surprend dans l'escalier?
— Qui?
— Est-ce que je sais? Emile ou la Payotte... Lucien haussa les épaules.
Elle n'insista pas.
Au bout d'une semaine, Lucien ne l'attendait même plus dans le potager. Elle arrivait seule jusqu'à la porte du vestibule, honteuse jusqu'à ce qu'il lui ouvrît. Ensuite, elle ne savait plus... Elle était à lui, hors d'elle-même, hors du monde.
l'oiseau de proie 213
Lu matin qu'elle soiiait de Quatreloup avant le jour et qu'elle suivait le bord de la garenne en courant, elle se heurta presque contre Micliéou qui. depuis la veille, s'appuyant sur deux bâtons, commençait à faire des promenades.
Elle s'arrêta, suffoquée, les mains à la poitrine.
— Hé bé? chuchota le droulât.
Elle laissa retomber ses bras.
— Té!... marmonna-t-il en lui tournant le dos, ma petite sainte vierge, elle est comme la dernière des...
Et il partit en riant d'un rire de fou, sans achever sa phrase
En même temps qu'une grande pitié pour lui, un immense écœurement s'empara de Jeanne. Elle eut conscience de sa déchéance, se vit reléguée au rang des filles à qui les hommes font signe et qui s'approchent d'eux docilement et elle pensa que, désormais, tous ceux qu'elle aimait se détourneraient d'elle comme le petit Michéou avait fait.
Le jour était près de se lever.
Elle revenait, hâtivement, le cœur en tumulte lorsque, sur le point de traverser le chemin qui longeait son jardin, elle fit une pause, l'oreille aux écoutes.
Elle avait cru qu'on remuait dans la maison...
Brusquement, le choc du loquet qu'on tirait éclata.
Elle n'eut que le temps de se laisser tomber dans la bruyère; Geofroy se montrait, regardait droit devant lui, encore mal éveillé, l'air absent...
Elle le vit décrocher son espourguet, qui était toujours pendu près de la porte, et s'éloigner du côté de Fontarbon, la tête basse, à sa façon triste d'homme que rien n'intéresse plus dans la vie que son travail.
Il n'était pas passé à trois mètres d'elle !
Quand il eut pris le chemin de sable, elle bondit hors de sa cachette, traversa le sol clair, courut d'un trait à la haie du jardin et se glissa jusqu'à la buanderie.
Justine était debout aussi! Elle l'entendait qui lavait des casseroles dans l'évier de la cuisine. A un moment elle dut casser du bois. Elle se l'imagina, accroupie devant le foyer...
C'était le moment de rentrer.
Elle fit quelques pas, en rasant la maison, se baissa pour éviter la fenêtre, avança encore et...
Justine apparut!
— Ben.quoé donc qu'tu fais, toé? demanda-t-elle.
— Je rentre.
Elle répondit cela du ton dégagé de quelqu'un qui n'a de compte à rendre à personne, et Justine en reçut un tel coup, qu'elle n'osa pas comprendre et n'insista pas, mais quand Geofroy fut là. pour le déjeuner, elle dit à Jeanne devant lui :
— Tu t'as l'vée d'bonne heure, à c'matin?
— Oui, répliqua Jeanne. Eh bien?...
Elle était décidée à tout lâcher, pour que ce soit fmi en une fois. Son père la battrait peut-être, — lui qui n'avait jamais levé la main sur elle, — ou la chas-
serait : peu lui importait! Tout valait mieux que cette dissimulation qui lui gâtait ses joies.
Geofroy, étonné par le ton agressif, était prêt à s'enquérir de ce qui se passait, quand M. Lucien se présenta.
— Vite. Geofroy! Il faut que tu t'apprêtes. Nous partons pour Mont-de-Marsan dans une demi-heure. Le juge d'instruction nous fait demander.
— Y a du nouveau, m'sieur Lucien?
— - Je ne sais pas. Mais il faut que nous nous trouvions au palais de justice à quatre heures. Tanao nous accompagne.
Geofroy avait fermé son couteau, laissant là son repas.
— C'est que, fit-il, si on nous demande là-bas pour quatre heures, jamais on ne pourra revenir ce soir?
— On ne reviendra pas ce soir, non plus.
— Ben, fit Geofroy, ça tombe mal! Justement Faroulet et la Zine qui emménagent aujourd'hui! Ils r«:int fait dire par un gars d'Ardanne y a un instant.
— Ils ne pourront pas emménager tout seuls?
— Dame! monsieur Lucien, faudra bien! Mais Péricléro, qu'est-ce qu'on va en faire ? On peut tout de même pas le loger à Fontarbon avec les Faroulet et Tanao?
Lucien réfléchit un instant et puis décida qu'on monterait un lit dans le grenier de Fontarbon et que Péricléro y coucherait.
216 l'oiseau de proie
— Je donnerai des ordres à Emile et à Payotte qui s'occuperont de l'installer. Michéou les aidera.
— Michéou!... Il n est pas assez solide!
— Il surveillera Péricléro. Allons, dépêche-toi!
Et il retourna en courant à Quatreloup pour donner des ordres et faire atteler.
Le soir même, la nuit n'était pas encore tombée, que Justine se barricadait déjà en bougonnant :
— Moé, je m'sens pas tranquille!
— Et qu'est-ce que tu veux qu'il y ait? répliqua Jeanne.
— J'sais-t-y! Mais j'veux pas rester seule ici!
— Tu n'es pas seule, voyons. •
— J'seu pas seule...
Elle regarda sa petite-fille et, les poings aux hanches, balança longuement la tête.
Gela en signifiait long.
Un instant après, elle chuchota :
— T'entends rien?
— Si, fit Jeanne tranquillement. C'est quelqu'un qui descend par ici.
Une silhouette se détacha dans une éclaircie. C'était Michéou.
— Té, fit-il en s'arrêtant, vous n'êtes pas couchées?
— Que qu'tu fais donc à c't'heure, loé, gars? questionna Justine.
— Ah ! ne m'en parle pas ! Je viens d'installer lou
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Péricléro dans son nouveau château. 11 ne voulait pas monter par l'cchelle !
— Dans c'cas, reprit Justine, Faroulet il est rendu?
— Oui...
— Il est-il déjà emménagé?
— Emménagé?... Je le pense, ouiî Nous avons même étrenné la marmite.
Et, comme il faisait un pas pour se retirer. Justine le retint :
— T'es ben pressé d'aller tcoucher ?
— Oh! pour ce que je dors I
— Dans c'cas, tu t'assoé pas un brin ?
Il eut une petite hésitation, puis il accepta et tous les trois s'assirent sur le banc, devant la maison.
— Je connais quelqu'un, reprit-il méchamment, qui doit regretter son Quatreloup, té!
Mauvais drôle! Mais en voyant que Jeanne, insensiblement, joignait les mains, comme pour prier, il eut honte de son allusion.
— C est Geofroy, ajouta-t-il pour s'excuser.
— T'aurais p't'ètre ben été content d'aller là-bas à sa place?
— Ce sera mon tour une autre fois ! Mais boudiou! je n'ai pas perdu ma journée ! Ah! fichtre! qu'elle nous en a fait faire une noce, la Zine! Milléditz! La bonne cuisinière!... Et quelle femme!...
La jalousie le tenaillait. 11 voulait faire souffrir quelqu'un.
— Parait quelle n'est pas regardante à la faute? fit Justine.
— Elle n'a pas de compte à nous rendre, répliqua le d roula t.
— Ben, mon gars, moé. veux-tu que j'te dise? M'est-avis qu'on aurait aussi bien fait d'ia laisser à Harillon. Y a assez d'tracas ici. C'est pas la peine qu'il y ait 'core une femelle comme ça !
— Té, Justine qui a peur pour son Geofroy?
— Si j'avais peur pour quelqu'un, ça s'rait plutùt pour un gars comme toé, tiens !
— Pour moi, Justine, il n'y a pas à avoir peur ! J'ai les quatre pieds blancs, tu sais! Je suis garçon, le jour et la nuit...
Et il fit le faraud, piétinant sa peine, ses souvenirs, tout, et racontant quel accueil la Zinc lui avait fait :
— Regarde ce qu'elle m'a donné !
Il sortit un couteau.
— Ben! s'exclama Justine, si elle fait des cadeaux comme ça à tout le monde...
— A tout le monde! Tu ne voudrais pas?...
Il présenta le couteau à Jeanne, qui se leva pour l'examiner à la lumière de la lampe; quand elle le lui rendit, sa main tremblait et Michéou crut avoir gagné une victoire.
Là-dessus, il souhaita le bonsoir et se retira.
Jeanne se disait qu'il y avait, désormais, une femme nouvelle sur la terre de Quatreloup, que Lucien la verrait, que...
Et, toute la nuit, elle pleura, appelant en vain à elle les souvenirs des minutes heureuses qui la fuyaient.
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Vers deux heures du matin, elle entendit qu'on ouvrait sa porte et elle aperçut Justine.
La porte se referma.
Et, jusqu'au jour, Jeanne se demanda comment elle ferait pour sortir, les nuits prochaines, surveillée qu'elle serait par sa grand'mère.