‹ Loiseau de proieChapitre 26 sur 31 · LE CABARET CLANDESTIN · texte numérisé non relu

LE CABARET CLANDESTIN

Il y eut encore une enquête des gendarmes à propos de Morineau. Mais ni Lucien, ni Geofroy ne s'illusionnaient. Le juge d'instruction ne leur avait pas caché que les témoignages étaient fragiles et qu'il serait difficile de maintenir une arrestation dans de telles conditions.

— Alors, n'avait pu s'empêcher de dire Geofroy, les landes flamberont cette année !

A Quatreloup, on était abattu. Il n'y avait que Michéou qui conservait sa gaieté. Il recommençait de faire promener ses chiens et de visiter les terriers; et quand on lui parlait de Morineau, il haussait les épaules, disant paisiblement : |l

— Qu'il revienne, le bon frère ! Je commence à me « durer » de lui !

Cependant il ne gardait plus son humeur égale

d'autrefois. Après des heures d'insouciance, brusquement un nuage passait sur ses traits : on chuchotait qu'il se dérangeait.

Certain soir, on l'avait surpris, revenant de la lande, en se faufilant comme s'il cherchait à tromper l'espion, et Lucien avait été informé qu'il s'arrêtait à Fontarbon sous tous les prétextes.

Une nuit que Jeanne avait quitté sa chambre pour rejoindre Lucien, elle entendit, à deux pas d'elle, une voix de femme prononcer :

— Té, Jeanne Geofroy qui va chanter deux mots à la lune!...

Elle s'était arrêtée, sufibquée, et elle avait reconnu Michéou et la Zine qui se promenaient, enlacés.

Elle s'était sauvée, mais pas assez vite pour ne pas entendre les éclats de gaieté de la Zine.

Et tout à coup des bribes dune dispute étaient venues jusqu'à elle, et Michéou s'était mis à hurler :

— Fous-moi le camp!... Tu entends, la Zine!... Fous-moi le camp 1

La minute d'après, elle avait vu Michéou passer devant elle, tout seul, marmonnant des injures et étouffant des sanglots. Il faisait le tour du potager pour rentrer au château par la haie de la prairie...

Malheureux, malheureux gamin qui s'était posté sur le passage de Jeanne pour lui montrer qu'on pouvait être heureux sans elle, et qui, dégoûté de sa comédie, venait de sauter de la scène dans la vie !

A quelques jours de là, Lucien apprit de Geofroy

que Michéou ne quittait Fontarbon que pour prendre

ses repas à la cuisine du château .

— Et c'est pas tout! ajouta Geofroy. Y a une drolière de Harillon qui vient aussi chez la Zine, et puis des gars d'Ardanne et de Gagoni. Et on ripaille,

oui!

— Et Faroulet, pendant ce temps?

— Faroulet? Ben, on le voit quasiment que l'soir. Mais il connaît la clientèle! Parait qu'à Harillon c'était comme ça, et que s'ils ont quitté la boîte, c'est qu'ils ne pouvaient plus rien tirer du pays. Les gars n'avaient plus le sou... et on leur montrait la porte.

Lucien n'en revenait pas.

— C'est le père Sansot, de Giscard, qui m'a raconté ça hier, poursuivit Geofroy. Son p'tit gars y a mangé plus de trois cents écus. Paraît qu'ils sont riches maintenant, les Faroulet! Ah! mais oui! L' vieux Sansot dit qu'ils ont une terre du côté de Dax, et une maison... Et il dit qu'ils vont continuer leur commerce à Fontarbon.

— Allons donc !

— Écoutez, monsieur Lucien ! Moi, j'peux pas en mettre ma main à couper, mais voilà c'que j'ai vu cette semaine. J'étais allé dire deux mots à Tanaopour les barriques. On était tous les deux dans la lande; il s'est mis à m'expKquer quéqu' chose que j 'comprenais pas bien. Alors on est allé ensemble là-bas. La Zine y était pas. On a entré. Il m'a ouvert le placard de la chambre à Faroulet. Ah! ben, ah! ben, j'en ai vu des bouteilles, oui!... D' la chartreuse,

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des sirops, du Champagne!... Parfaitement! du Champagne! J' connais les fûts!... Enfin faudra faire causer Tanao... Si Michéou s'était pas emmanché là dedans, ça s'rait pas gênant. Mais, avec lui, on saura rien. Paraît qu' la drolière de Harillon est déjà restée trois jours chez eux et qu'le p'tit de Campagnot a fait sa connaissance...

— Et Faroulet, il travaille?

— Lui?

Geofroy eut un geste d'admiration.

— J' croé hen qu'y n'a pas son pareil?... Non, tout sûr! Je m' demande comment y tient à c'métier!... \ous avez vu les coupe- feu? Ils sont propres? Eh bcn, il a coupé plus de cinq hectares d'ajoncs depuis qu'il est à Fontarbon ! . . . Et les pots? Faut voir comment qu'il les cure! Elles gouttières déplacées, et tout, quoé, tout! Ah! oui. oui, pour un résinier, c'est un résinier!... Seulement sa femme, pour une fumelle, c'est une sacrée fumelle !

Lucien, soucieux, réfléchissait.

Dans l'après-midi, il prit son fusil, s'assura que Michéou était au château et, appelant son cliien. il partit pour la combe Maugras.

La journée était torridc et les cigales commençaient à mener leur train de fête d'été. Le soleil était brûlant et le petit filet de ruisseau qui descend d'Ardanne ne coulait déjà plus.

Lucien fit un tour dans la lande, rencontra Faroulet qui coupait des ajoncs, bavarda un instant avec lui et. pour retourner au château, passa par Fontarbon.

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La Zine, assise sous l'ormeau, derrière le hangar,, ravaudait un pantalon à son mari.

— Ah ! bien, fit-elle en se levant, monsieur Lucien ! Elle s'était redressée, tirant sa jupe qui moulait

ses hanches, et elle l'invita à entier.

— Ma foi, té ! pour avaler un verre d'eau ! s'exclama Lucien.

— Buono Bieri^èl Vous ne voudriez pas prendre d'eau, allons!... Hé! entrez, monsieur Lucien!

Elle avait la voix grave, un peu couverte, un peu cassée, d'un charme équivoque.

— J'aime mieux un verre d'eau que votre sacré vin, répliqua Lucien en jetant son fusil sur le lit.

— Que notre sacré vin! fit la Zine. Vous ne le connaissez seulement pas! Asseyez- vous!... Tenez, monsieur Lucien, je vais vous en donner qui n'est pas de la piquette.

Elle apportait une flûte.

— Ah ! çà, s'écria Lucien, vous n'allez pas me donner du Champagne, tout de même?

Elle riait.

— Vous ne voulez pas?...

— Vous avez du Champagne?

— C'est d'héritage, comme dit Faroulet.

— Hé bé, cou pi lou carmail\ fit Lucien, simulant l'étonnement. Oui!... « Je casse la crémaillère!... » si je m'attendais à boire du Champagne chez mes résiniers!

— Les résiniers peuvent bien en prendre comme leur maître. La gemme se vend assez cher cette année.

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Elle avait dit cela dun ton mi-vexé. mi-content.

Lucien l'examinait de côté.

C'était une rousse, exubérante de santé, au large sourire épanoui et à la peau chaude, marquée de son. Elle avait des gestes prompts, souples, précis et, malgré qu'elle se fut gardé les mains fines, toutes les besognes lui semblaient familières.

Ce qui se dégageait d'elle, surtout, c'était une assurance imperturbable. Elle regardait droit dans les yeux, sans provocation formelle, mais sans peur du risque. Et ses lèvres étaient toujours en mouvement, comme si son plus grand charme eût reposé là, et quelle eût voulu qu'on porta plus d'attention à ses lèvres qu'à toute autre partie de sa personne. Vraiment, dès qu'on la voyait, on ne pouvait se détacher de cette bouche charnue, large, irrégulière, et qui s'ouvrant, se fermant, s'élargissant, se rapetissant, semblait constamment en coquetterie. C'était un enchantement.

— Alors, c'est Faroulet qui s'offre du Champagne? demanda Lucien.

— Faroulet?... 11 préfère son « piquepoult »... Non. Mais quand il nous vient des amis — ou des messieurs ! — ajouta-t-elle, nous ne voulons pas qu'on nous quitte de mauvaise humeur,

— On doit toujours être de mauvaise humeur en vous quittant... parce qu'on vous quitte...

— Eh bé, dit-elle, souriant sous le compliment, c'est contre la méchante impression.

— Dans ce cas, repartit Lucien, on n'a pas besoin

de Champagne. Et puis, fit-il en se retournant, tout est reluisant ici. On croirait que vous y êtes depuis des années!

— Oh !.. . reluisant ! . . . Non ! Il y a encore à faire ! Malheureusement ça ne sera jamais bien beau! Je n'aime pas les murs blanchis. Je voudrais du papier. C'est plus gai... Nous avions du papier à Harillon!

Elle avait prononcé cela si fièrement que Lucien, devinant sa pensée, eut une petite moue.

— Ça n'est pas que je vous en demande, allez... dit-elle vexée. J'en ferai mettre si je veux:! Je peux encore me payer ce luxe!

— Fichtre ! répliqua Lucien, vous prenez la mouche, vous!

— Je ne prends pas la mouche...

Elle éclata de rire. Le rouge lui était monté aux pommettes.

— Vous l'aurez votre papier!

— Hé! je n'en veux plus, tenez!

Lucien la regarda, étonné.

Elle saisit la bouteille pour verser du Champagne, mais Lucien l'arrêta.

— Jamais seul !

— Plaît- il?

— Je vous dis que je ne prendrai jamais du Champagne tout seul !

— Alors je vais chercher Faroulet?

— Et vous? fit Lucien en la saisissant par le bras.

— Vous voulez choquer avec moi?... Hé bé, sans refus, allons!

Elle prit un verre, l'essuva en un tour de main, l'examina à contre-jour, en ménagère qui n'aime pas que les affaires soient douteuses, et vint le placer près de celui de Lucien.

— A la santé de ma jolie résinière ! fît-il. Elle répondit gravement :

— A la santé de mes maîtres de Ouatreloup. Elle avait pesé sur //ze^, intentionnellement, comme

pour lui montrer qu'elle pensait à ceux d'entre eux qui étaient absents; elle demanda :

— Est-ce que nous ne les reverrons pas bientôt?

— A la huitaine, peut-être.

— Et vous, monsieur Lucien, vous n'avez pasvoulu être du voyage?

— Je le regrette, dit Lucien... parce que si j'en avais été, vous m'auriez compris dans votre souhait.

— Si vous étiez à Biarritz, il n'y aurait personne ici pour choquer et faire un souhait. Mais, repritelle en présentant son verre, je ne refuse pas de choquer à AOtre portement !

— Ça n'est pas trop tut!... Alors, à la santé de toute la maison de Fontarbon 1

— Il y a de quoi faire!... Tanao. lou Périclérot C'est une baraque de saltimbanques î

— Péricléro vous ennuie, hé?

— Péricléro?... Ah! le povre! Que non, il ne nous ennuie pas ! Au contraire, il nous amuse tous les soirs! Ça serait plutôt Tanao.

— C'est un bon vieux!

— Peut-être que oui, mais qu'il n'est pas drôle^

hé? Il est à peine rentré qu'il se couche. Il n'aime pas les badinades, celui-ci!...

— Ça n'est pas comme Michéou?

Elle se mit à rire.

— Oh! Michéou, lui! Il les aimerait quasiment trop!

— Vous le voyez quelquefois?

— Oui... pas souvent!

— Ça m'étonne!

— Que nous ne le voyions pas souvent?

— Oui, parce qu'il aime les belles femmes!

— Hé bé!... Ça n'est pas une raison pour que les belles femmes le lui rendent, répondit-elle sans se démonter.

Les mains à la taille elle s'était redressée, dans une lente aspiration, érigeant orgueilleusement un buste somptueux.

— C'est pourtant un gentil garçon!... Et courageux!

— Quant à ça, fit-elle en balançant la tète, nous savons ce qu'il est disposé à faire pour vous ! Il ne s'en cache pas!... « Monsieur Lucien par-ci... Monsieur Lucien par-là ! . . . » toujours monsieur Lucien ! . . . Et Morineau, on le verra bientôt? dit-elle au bout d'un instant. Il paraît que c'est un vilain oiseau, lui!

— Bast! répartit Lucien en allumant une cigarette, il n'est pas si mauvais bougre!... Mais ne parlons pas de lui!

• — Et de qui voulez-vous qu'on parle?

— De vous, risqua-t-il en la regardant.

— De moi?... Je n'en vaux pas la peine.

— Vous croyez?...

Il lui avait passé le bras autour de la taille

— Hé bé, bébé! dit-elle. Qu'est-ce que vous faites? Elle lui saisit les mains et, se dégageant à demi,

marmonna en riant :

— Si la petite Geofroy apprenait ça !.. .

Et, devant la mine surprise de Lucien, elle partit d'un grand éclat de rire, un peu voilé, maissicbaud, si vibrant, que c'était une volupté de l'entendre; puis, bonne fille, elle ajouta :

— Allez! Allez!... J'ai la langue de carpe!...

Et, comme Lucien avait repris son sang-froid, elle insista :

— Si vous croyez que je vais faire des bistoires!... Ça n'est pas dans mes babitudes!... Et, tenez, je me suis mêlée de ce qui ne me regardait pas ! Il ne faut pas m'en vouloir... Un peu de cbampagne, monsieur Lucien?

Pourtant, quand il eut vidé le verre, il regarda sa montre, dit le plus naturellement qu'il put : « Il est temps de rentrer », et prenant son fusil, appelant son cbien, il remercia la Zine de son accueil.

— Une autre fois, ajouta-t-il, de bonne liumeur, je ne m'arrêterai pas. L'eau de Fontarbon est trop bonne.

— Personne ne s'en plaindrait !

— Personne... Et Faroulet?

— Il faut laisser Faroulet à ses pins, repartit sérieusement la Zine.

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Et, comme Lucien se retirait, elle lui dit, la tête penchée, gamine, enjôleuse :

— Je ne veux pas que monsieur Lucien soit fâché... de ce que je lui ai dit tout à l'heure?... J'ai été une bête, tenez... Les femmes, quand elles savent quelque chose, elles ont beau jurer comme moi qu'elles ont la langue de carpe, elles ne peuvent pas se tenir de bavarder. Ça ne m'arrivera plusî Je suis une bête, bien sûr î . . .

— Mais non!... mais non!... faisait Lucien en s'en allant. Au revoir...

Sur le point de prononcer « Zine », il se reprit et lança :

— Au revoir, madame Faroulel !

Elle eut un haut-le-corps de colère, mais modulant son intonation, elle rectifia aimablement :

— Zine ! s'il vous plaît ! . . .

— Eh bien, au revoir, Zine Farouletl...

Et il partit, furieux contre lui-même et, au fond de lui. honteux d'être c( le monsieur de la petite Geofroy », parce que les hommes ne savent pas faire h de leur orgueil, et que devant une femme qu'ils voudraient posséder, pour quelques heures où pour toute leur vie, ils ne se trouvent jamais placés assez haut. Ils s'exaltent, se gonflent ; il leur faudrait toutes les vertus et tous les vices à la fois pour combler d'admiration la partenaire ou pour la stupéfier — encore ne seraient-ils pas contents. Ils voudraient être aimés pour eux-mêmes et enviés pour tout ce qu'ils possèdent : pour leurs chevaux, pour leurs châteaux,

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pour leur argent. Ils voudraient être enviés aussi pour leurs bonnes fortunes, parce qu'ils savent bien que la jalousie est le meilleur agent de l'amour, mais, à ce moment-là, leurs bonnes fortunes passées leur semblent précaires; leur imagination les a entraînés trop haut.

Il marchait depuis quelques minutes, quand, il entendit courir derrière lui.

C'était la Zine.

Elle arriva, essoufflée, en disant :

— Monsieur Lucien, vous avez oublié ceci sur la table.

Elle lui tendit une pièce de cinq francs.

— Je ne l'ai pas oubliée.

Elle fronça le sourcil, persista gravement à présenter la pièce et prononça avec hauteur :

— Faites excuse, monsieur Lucien! Mais chez moi, ça n'est pas un cabaret. Ce qu'on offre, on l'offre de bon cœur et pour le plaisir.

— Te n'en doute pas. répondit Lucien; mais moi, Je ne prends jamais rien chez mes résiniers sans le payer...

Elle haussa la tête, eut une moue des lèvres et, lançant la pièce dans la lande, elle s'éloigna, sans se retourner, calme, balançant les hanches, en fdle sûre de son effet.

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